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Mimmo Pucciarelli

La Croix Rousse, Lyon - L’utopie quotidienne dans un quartier « alternatif »
TERRITOIRES, revue de la démocratie locale, n° 436, cahier 2, mars 2003

Au centre de Lyon, la colline des canuts, son maire Vert, ses alternatifs de tous poils, ses traboules et ses escaliers semblent faire de la Croix Rousse un monde à part. Mythe ou réalité ?

La Croix Rousse représente un de ces quartiers où la concentration d’activités alternatives est très importante. Par activité alternative, j’entends une activité politique, économique, sociale ou culturelle ayant comme objectif, d’une part, de remettre en question les valeurs régissant l’organisation verticale de nos sociétés et, de l’autre, d’essayer de les remplacer par des pratiques horizontales inspirées par des sensibilités libertaires, autogestionnaires, écologistes, féministes, etc.
Cette présence montre l’enracinement d’une culture alternative dans le quartier, plusieurs activités ayant déjà fêté leurs vingt ans, avec une diversité assez marquée et un renouvellement constant, autant dans la forme que dans le contenu.
Dès lors, peut-on dire qu’à la Croix Rousse se vit une utopie au quotidien ?
L’utopie dont il est ici question n’est plus ce non lieu littéraire jailli de l’imagination de tel ou tel écrivain, essayiste, politique ou poète. Ici, l’utopie que j’observe, et à laquelle j’apporte ma petite contribution quotidienne, représente un lieu géographique bien précis.

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La Croix Rousse, un quartier qui rassemble, dans un périmètre limité, un grand nombre d’ingrédients utopiques.

Une Île rousse qui, de fait, se trouve en amont d’une presqu’île bordée par le Rhône et la Saône. De ce fait, les contacts entre les alternatifs croix-roussiens et les autres initiatives de la ville, de la région et des autres pays sont réguliers. Certes, il existe un « look des squats croix-roussiens », comme l’indiquait Le Monde il y a quelques années, et « une tribu alternative croix-roussienne », comme le reconnaissait plus récemment l’hebdomadaire Lyon capitale. En réalité, les personnes participant à la vie alternative des pentes ressemblent plutôt à ceux qu’on appelle aujourd’hui le peuple de Seattle, de Prague, de Gênes, etc.

Les escaliers, un élément architectural important de la Croix Rousse

Si Lyon est connu pour ses spécialités, les quenelles ou les bouchons, l’utopie croix-roussienne n’a pas vraiment de spécialité locale. Elle est tout simplement le reflet de cet imaginaire utopique contemporain, né à la fin des années 60, que l’on retrouve dans beaucoup d’autres villes. Cependant, nous constatons dans ce quartier l’existence d’un ensemble d’éléments utopiques concentrés dans un périmètre limité. Ceci permet aux personnes faisant vivre ces utopies de se côtoyer dans leurs déplacements quotidiens. En effet, les alternatifs croix-roussiens se rencontrent non seulement dans le local ou les locaux qu’ils ou elles fréquentent, mais aussi dans les escaliers qu’il faut gravir ou descendre pour se déplacer dans ce quartier. Ces personnes se rencontrent non seulement lorsqu’elles se rendent à une réunion, mais aussi au gré du hasard d’un emploi du temps qui, ici, est quelque peu différent de celui imposé dans les autres quartiers où les déplacements se font essentiellement en voiture ou en transport public. Cet élément architectural du quartier de la Croix Rousse devient ainsi un facteur déterminant pour comprendre l’utopie quotidienne qui s’y vit. À partir de ces remarques, je fais l’hypothèse suivante : à la Croix Rousse, ce n’est pas l’utopie qui a construit une ville, mais c’est une ville, dans notre cas un quartier, son histoire, son architecture qui facilitent la réalisation d’initiatives expérimentales par ses habitants.

L’architecture particulière des pentes de la Croix Rousse fut imaginée au début du XVIIIe siècle pour qu’elle devienne une fabrique, la fameuse fabrique de la soie, pour laquelle travaillaient les canuts, et dont les métiers à tisser étaient très hauts, ce qui explique la hauteur importante des plafonds (souvent quatre mètres dans les appartements du quartier. Deux cents ans après, nous constatons que c’est dans ce quartier que de nombreuses initiatives ont vu le jour depuis, favorisant un renouvellement régulier de pratiques utopiques. Déjà en 1835, Michel-Marie Derrion y créait « le commerce véridique et social », sortes de coopératives de consommation [1]. C’est toujours dans ce quartier que se créèrent les premiers mouvements mutualistes et les premières organisations ouvrières. C’est encore des pentes que descendirent les premiers délégués affiliés à la Première internationale... C’est enfin à l’hôtel de ville, situé aux pieds de la Croix Rousse que, pendant la Commune de Lyon, Bakounine annonce l’abolition de l’État... La résistance fut active dans ce quartier pendant la seconde guerre mondiale et se servit des traboules [2] pour ses actions clandestines. Enfin, depuis le début des années 70, on assiste à un jaillissement ininterrompu d’expériences.

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La Croix rousse n’est pas une communauté fermée y vivent un millier d’alternatifs, sur 26 000 habitants.

« Vivre et travailler autrement  »

Mais la Croix Rousse n’est pas Christiania, quartier de Copenhague, au Danemark, où un millier de personnes vivent dans une ancienne caserne formant une sorte de communauté élargie qui, à elle seule, représente une petite ville, une société avec ses aspects utopiques, et aussi ses contradictions. La Croix Rousse, plus précisément le premier arrondissement de Lyon, compte quelque 26 000 habitants. À côté d’un millier d’alternatifs vivent donc 25 000 autres personnes, pouvant être parfois influencées par la dynamique et l’imaginaire dont sont porteuses leurs expériences. Cela a permis, par exemple, l’élection d’un maire Vert en 1996 et à nouveau en 2001. Au premier tour de ces dernières municipales, l’extrême droite a obtenu plus de 4 %, les deux familles de droite plus de 34 %. Si la gauche plurielle a obtenu environ 36 %, l’ensemble des listes d’extrême gauche, alternatives, et autres écologistes, utopistes, ont dépassé les 20 %... Si on pouvait y ajouter les nombreux anarchistes vivant sur les pentes mais qui, traditionnellement, sont abstentionnistes, on atteindrait un chiffre encore plus important. Cette réalité alternative est intéressante parce qu’elle montre qu’il est possible de « vivre et travailler autrement » et, en même temps, que l’imaginaire utopique réussit à s’incarner et à se renouveler continuellement dans de nouvelles expériences. De plus, cette dynamique est porteuse d’interrogations qui me semblent être au cœur d’un projet politique utopique, ou d’une utopie politique d’aujourd’hui.
En observant le fonctionnement de ces initiatives, on se rend compte que l’autogestion, la participation collective, l’équité et la solidarité entre les personnes engagées dans ces alternatives sociales sont des valeurs fortes qui les démarquent des autres activités. Mais ces valeurs ont du mal à vivre sans un effort quotidien, remettant inlassablement en question le devenir de l’utopie initiale elle-même. La pratique de l’utopie dans les alternatives croix-roussiennes, mais aussi dans celles que l’on connaît aujourd’hui dans d’autres villes, est toujours le fruit d’une expérimentation particulière, et non la réalisation du dessein d’un maître architecte ou d’un guide spirituel. Non pas qu’il n’existe de cas où l’on puisse constater des « utopies » préfabriquées ou des gourous conditionnant l’organisation et le fonctionnement de structures se proposant de construire des mondes clos, mais ce n’est pas le cas dans ces initiatives expérimentales, puisqu’elles ne prétendent pas diriger ou fixer des règles générales pour un mouvement ou un modèle de société alternative. Chacune d’entre elles cherche un chemin qui est particulier, tout en maintenant des contacts formels ou informels avec les autres initiatives ou avec des membres de celles-ci.

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Repas de quartier. La pratique des utopies est le fruit d’expérimentations particulières et quotidiennes.

Quel degré d’autogestion sommes-nous prêts à accepter  ?

Ce phénomène préfigure en quelque sorte une société horizontale qui pourrait bien être l’utopie politique pour les années à venir. Cette expérimentation directe, vécue dans ce quartier depuis plus d’un quart de siècle, est partagée par des centaines, voire des milliers de Croix Roussiens. Peut-on envisager qu’elle devienne une référence et une pratique pour l’ensemble des habitantes d’un quartier, voire d’une ville ou d’une région ? le pense qu’elle est partagée aujourd’hui par de nombreuses autres personnes. le pense qu’elle peut devenir de plus en plus une utopie ouverte et expérimentale pour toutes celles et ceux qui ne se contentent pas d’avaler des slogans 100 % « révolutionnaires » comme continuent de nous le proposer des partis et des mouvements politiques. Ces expériences ouvertes sur un quartier permettent de ramener notre regard vers l’horizontalité et de ne plus penser le monde de bas en haut ou de haut en bas.

À partir de ce constat, je me pose cette autre question : quel degré d’autogestion sommes-nous prêts à accepter et quel engagement personnel sommes-nous prêts à mettre en oeuvre dans notre quotidien ? Question qui nous amène à nous interroger sur comment faire pour continuer à alimenter un imaginaire utopique afin qu’il nous aide à transformer la société vers des formes de démocratie horizontale...

Ce que j’aime dans les utopies croix-roussiennes, c’est justement le fait qu’elles continuent à poser des questions... C’est peut-être ça le sens de l’utopie : poser des questions, inlassablement.

M. P.

Article paru dans Silence n°272/273, été 2001.


NOTES :

[1] Voir le n°354 d’octobre 2000 de la revue Économie & Humanisme, dont le dossier L’utopie d’une économie de changement social présente une partie des actes du colloque sur Michel-Marie Derrion et l’utopie de l’économie sociale.

[2] Traboules : passages au sein des immeubles qui permettaient de transporter la soie des canuts d’un atelier à l’autre sans risque de prendre la pluie.




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