Archive pour la catégorie ‘Philosophie’

La critique du Juste-milieu

daumier_justemilieu-50Parmi les thèmes qui courent dans toute l’œuvre écrite de Michel Bakounine, la critique du Juste-milieu est sans doute l’un des plus intéressants en ce qu’elle exprime la radicalité de cette pensée. Exposée pour la première fois en 1842 dans l’article La Réaction en Allemagne, on la trouve encore, certes transformée, trente ans plus tard, dans les derniers écrits de Bakounine.

La notion même de Juste-milieu est héritée du contexte politique de la Monarchie de Juillet – d’où la gravure de Daumier qui illustre ce billet, et qui illustre le peu d’estime qu’inspirait à l’époque le centre de l’assemblée. Le Juste-milieu, c’est l’équivalent du Marais à l’époque révolutionnaire, c’est cette partie de l’Assemblée qui, au gré des vents (car selon une formule attribuée à Edgar Faure, ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent!), va s’allier avec la droite ou avec la gauche. Ou encore, comme l’écrit Bakounine en 1842, prétendant citer un journal français au moment de la révolution de Juillet: « le côté gauche dit: 2 fois 2 font 4, le côté droit dit: 2 fois 2 font 6, et le Juste-milieu dit: 2 fois 2 font 5 » (dans le volume Bakounine jeune hégélien, Lyon, ENS Editions, 2007, p. 121).

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Nicolas Stankevitch vu par Bakounine

stankevichTrente ans après la mort de Nicolas Stankevitch, dont j’ai évoqué la figure dans le précédent billet, Bakounine, dans une note de L’empire knouto-germanique et la révolution sociale (1870-71), lui rend hommage comme à son créateur. C’est à ce texte (qu’on trouve dans le volume VIII des Œuvres complètes chez Champ Libre, p. 275-277) que je souhaiterais consacrer le présent billet, car il regorge d’indications intéressantes.

C’est tout d’abord le contexte dans lequel apparaît le nom de Stankevitch qui me semble devoir être signalé. Il s’agit d’une note de plusieurs pages (comme ce manuscrit en comporte tant…), tissé de réminiscences hégéliennes, que Bakounine ajoute au corps de son texte pour rendre compte d’une thèse qu’il défend, selon laquelle « chaque chose n’est réelle qu’en tant qu’elle se manifeste, qu’elle agit ». C’est d’ailleurs sans doute la coloration hégélienne de cette thèse qui va conduire à la convocation de la figure de Stankevitch. Ce dernier, qui n’a laissé derrière lui aucune œuvre, pourrait alors apparaître comme un contre-exemple : voilà en effet un homme dont chacun s’accorde à reconnaître la richesse intérieure, mais qui n’est pas parvenu à exprimer cette dernière dans une œuvre. Une objection semble venir aussitôt, c’est qu’il y aurait des génies méconnus, qui n’auraient pas manifesté leur richesse intérieure alors que celle-ci est pourtant bien réelle. La réponse de Bakounine est la suivante :

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Bakounine et le cercle de Stankevitch

brownstankevichEntre 1836 et 1840, Bakounine fut membre d’un cénacle qui eut une importance particulière dans le développement des idées philosophiques en Russie. Ce cénacle est connu sous le nom de Cercle de Stankevitch, du nom de celui qui en fut le centre et l’inspirateur, avant de devenir, après sa mort en 1840 à l’âge de 27 ans, un objet de dévotion pour ses amis. On dispose sur ce cercle littéraire et philosophique d’un ouvrage de référence, celui de Edward J. Brown, Stankevich and His Moscow Circle, Stanford University Press, 1966, dont on peut lire des extraits sur Internet.

Comme on l’a rappelé dans un précédent billet, à l’époque où il participe aux activités de ce petit groupe au fonctionnement informel, qui lit pour l’essentiel de la littérature et de la philosophie allemandes, Bakounine n’est pas politisé, mais c’est le cas de tous les membres du groupe, qui ne vont mobiliser leurs lectures que pour penser les relations qu’ils entretiennent avec leur entourage, au sein du groupe et au dehors.

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Thank You, Satan!

blake-satan-and-eveOn connaît la chanson de Léo Ferré, Thank You Satan, dont le groupe Dionysos a donné il y a quelques années une version un peu plus rock and roll. Mais Ferré ne faisait lui-même que mettre en chanson un vieux thème lancé parmi les anarchistes par Proudhon et repris longuement par Bakounine: celui de Satan comme véritable héros de la liberté humaine, figure mythique à opposer à celle d’un Dieu incarnation de l’autorité théologico-politique.

J’ai analysé dans un article de la revue en ligne Astérion la manière dont Carl Schmitt avait repéré cet aspect de la pensée de Bakounine pour donner raison aux théoriciens de la contre-révolution qui voyaient dans la révolution rien moins qu’une créature du malin. Je souhaiterais ici retracer la généalogie de ce thème satanique et montrer comment il se décline chez Bakounine.

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Bakounine dans les Annales allemandes

reaktion-50En 1841, à Leipzig, Bakounine fait la connaissance d’Arnold Ruge. Bakounine, alors âgé de 27 ans, est en Allemagne depuis 1840, date à laquelle il est venu à Berlin pour y parfaire sa culture philosophique. Il prend des cours auprès d’un hégélien de droite, Karl Werder, et, aux côtés d’Engels et de Kierkegaard notamment, commence à suivre les cours de Schelling, qui vient d’être rappelé à Berlin pour y contrer l’influence hégélienne.

Quant à Arnold Ruge, il est depuis plusieurs années installé dans le paysage intellectuel allemand. Il est notamment l’éditeur d’un journal, les Deutsche Jahrbücher für Wissenschaft und Kunst (Annales allemandes pour la science et l’art), qui ont pris la suite des Hallische Jahrbücher (Annales de Halle) interdites par la censure. Les Annales allemandes sont la principale tribune du courant jeune hégélien: dedans, y ont écrit ou y écriront les frères Edgar et Bruno Bauer, Marx, Feuerbach, Ruge lui-même, qui fait cependant davantage figure de publiciste que de théoricien.

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Petit, Bakounine était-il de droite?

michail_bakunin_selfportrait-50-50Les lecteurs de ce blog ne peuvent plus l’ignorer, Bakounine n’a pas toujours été anarchiste: démocrate révolutionnaire dans les années 1840, puis partisan de l’émancipation des Slaves d’Europe centrale, il ne s’est converti au socialisme libertaire et à l’anarchisme qu’à partir de 1864 – voire plus tard si l’on considère qu’il ne se déclare lui-même anarchiste qu’à partir de 1867.

Mais tout cela laisse dans l’ombre le fait que Bakounine n’a pas nécessairement toujours été révolutionnaire, en particulier lors de sa jeunesse en Russie. On dispose à ce sujet d’un texte de 1838, publié en guise d’avant-propos à une traduction de textes de Hegel, et dans lequel Bakounine semble exprimer des positions conservatrices. C’est du moins ainsi qu’il me semblait que tous les commentateurs interprétaient ce texte, jusqu’à ce que je découvre ce qu’en disait l’excellent livre de Paul McLaughlin, Bakunin – The Philosophical Basis of His Anarchism, New York, Algora, 2002, p. 68-69, lequel s’appuie lui-même sur un article de Martine Del  Giudice,  “Bakunin’s  Preface  to  Hegel’s  Gymnasium Lectures:  The  Problem  of  Alienation and the Reconciliation with Reality”, article paru dans la revue  Canadian-American Slavic Studies, n° XVI (1982).

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Bakounine: sauvage, barbare ou civilisé?

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A la lecture de certains textes de Bakounine, on est frappé par les différents usages qu’il fait du mot « barbare ». Sommairement, on peut avoir l’impression qu’il utilise ce terme dans deux registres bien distincts : d’une part, d’une manière assez banale, il en use dans son acception morale, lorsqu’il s’agit de dénoncer des actes de barbarie ; d’autre part, et c’est cela qui est frappant, il en fait localement un usage positif, allant jusqu’à se présenter lui-même, en tant que Russe, ou en tant que Slave, comme un barbare. Mais si l’on y regarde de plus près, il n’est pas certain que les choses soient aussi tranchées : dans le cas de la Russie, par exemple, il n’est pas rare que Bakounine utilise l’ambiguïté de cette notion (notion morale et « ethnographique », disons) pour souligner que la barbarie du pouvoir impérial s’explique pour partie par son origine tartare – la difficulté dans ce cas précis étant que ce pouvoir est en fait un pouvoir « knouto-germanique », alliance monstrueuse de la barbarie tartare et de la civilisation de l’État germanique. Dans ce billet je me propose donc, après avoir fourni quelques repères sur l’histoire, ancienne et moderne, de la notion de barbarie, et sur la base d’un recensement systématique des usages de la notion de barbarie chez Bakounine, de dresser un tableau synthétique et de creuser l’usage positif que Bakounine en fait.

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Bakounine et Schopenhauer

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Né en 1814 et mort en 1876, Bakounine s’est confronté à presque tous les philosophes du siècle : d’abord fichtéen, puis hégélien, il a abondamment fait usage, dans sa maturité, des philosophies de Comte et de Feuerbach et a eu Marx pour meilleur ennemi. Mais qu’en est-il au juste de celui qu’on présente, peut-être à tort, comme le plus marginal de tous les philosophes du XIXe siècle, Arthur Schopenhauer ?

On trouve en tout trois références à Schopenhauer dans toute l’œuvre de Bakounine.

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René Berthier

berthier_bakounineA l’occasion du débat organisé à Publico le 3 octobre, j’ai fait la connaissance de René Berthier, ce qui m’a permis de me rendre compte que j’étais passé à côté de ce qui s’était écrit de mieux en français sur Bakounine.

En effet, je ne connaissais de René Berthier que le livre Bakounine politique – Révolution et contre-révolution en Europe centrale, publié en 1990 aux Editions du Monde Libertaire, livre intéressant mais qui ne portait que sur un aspect très précis de l’activité de Bakounine à partir de la fin des années 1860. Or René Berthier m’a appris que cet ouvrage n’était en fait qu’une petite partie du travail qu’il avait mené sur l’oeuvre de Bakounine, travail qui est désormais intégralement disponible sur son site internet (que j’ajoute à la liste de liens). Lire la suite de cette entrée »

Bakounine et Machiavel

santi_di_tito_-_niccolo_machiavellis_portrait_headcrop1Machiavel et Bakounine partagent dans l’histoire des idées le triste sort d’être souvent mentionnés, parfois passionnément haïs mais à peu près jamais lus: lorsque Bakounine est accusé d’être le théoricien du terrorisme, l’apôtre du déchaînement de la violence, Machiavel se trouve traité en théoricien de la raison d’État, en auteur pour qui « la fin justifie les moyens ».

Que se passe-t-il dès lors quand Bakounine parle de Machiavel? Cela signifierait-il qu’il l’a lu? Répète-t-il ce que d’autres ont raconté? Quelques éléments de réponse tirés d’un passage en revue des mentions de Machiavel dans les écrits et la correspondance de Bakounine.

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Comme tant de personnages intéressants, mais aussi comme l'anarchisme, dont il est considéré à raison comme l'un des fondateurs modernes, le révolutionnaire russe Michel Bakounine (1814-1876) a mauvaise réputation : apôtre de la violence, faible théoricien, radicalement extérieur au champ intellectuel européen, on ne compte plus les griefs qui lui sont adressés.
Toute une partie de ce blog consistera d'abord à corriger cette image, erronée non seulement parce qu'elle consiste à projeter sur la personne de Bakounine les fantasmes construits à propos de l'ensemble du mouvement anarchiste, mais aussi parce que Bakounine n'est pas seulement l'un des premiers théoriciens de l'anarchisme. En consacrant ce blog à Bakounine, nous entendons ainsi présenter toutes les facettes de sa pensée et de sa biographie, depuis les considérations familiales de ses premières années jusqu'aux développements théoriques anarchistes des dernières, en passant par son inscription momentanée dans la gauche hégélienne et par son panslavisme révolutionnaire. Nous nous permettrons également quelques excursus, dans la mesure où ils pourront contribuer à éclairer la biographie et la pensée de notre cher Michka ! Le tout sera fonction des envies, de l'actualité, des réactions de lecteurs, et contiendra autant que possible de la documentation sous forme d'images et de textes.
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