Le fils de Bakounine
Je vais tout de suite vous décevoir, le roman de Sergio Atzeni (1952-1995) intitulé Le fils de Bakounine (publié en 1991 et traduit en 2000 aux éditions La fosse aux ours) ne porte pas sur Bakounine, ni d’ailleurs sur son fils. Le “Bakounine” dont il est question dans le roman, c’est Antoni Saba, cordonnier de son état, qui vit dans un petit village de mineurs en Sardaigne, Guspini. Le surnom de Bakounine lui a été donné parce qu’un soir de beuverie, il a proclamé haut et fort qu’il allait inviter Mikhail Alexandrovitch dans le village pour qu’ensemble ils aillent mettre le feu à l’église. L’anecdote est intéressante, parce qu’elle permet de prendre la mesure de l’importance qu’a pu avoir, à la fin du XIXe siècle, la figure de Bakounine en Italie. Les trois années entières (1864-1867) que passa le révolutionnaire russe dans ce pays ont en effet laissé des traces durables, et les sections italiennes de l’Internationale ont compté parmi celles qui ont le plus soutenu Bakounine au moment de son exclusion de l’AIT.
De fait, ce n’est pas de “Bakounine” qu’il est question dans le roman, mais de son fils, Tullio Saba, mineur et militant communiste, et l’intrigue du roman se déroule pendant les années du fascisme et au cours de l’immédiat après-guerre. Encore n’en est-il question qu’au travers des ceux qui ont croisé la route de Tullio, et qui défilent sous nos yeux, en même temps que les villages sardes. Pourquoi dès lors avoir choisi d’appeler ce livre Le fils de Bakounine ? Peut-être précisément parce que Tullio Saba appartient à une génération du mouvement ouvrier révolutionnaire italien qui succède à celle des fondateurs, disciples de Bakounine pour la plupart. Cette génération est contemporaine de Staline, de Mussolini et de la guerre d’Espagne. Elle est contemporaine de la défaite du plus important mouvement anarchiste européen sous les coups conjugués des fascismes rouge et bruns (pour reprendre l’expression d’Orwell dans Hommage à la Catalogne). Autant dire que les fils de Bakounine n’ont plus rien de bakouninien.
Un film, Il Figlio di Bakunin, a été tiré du roman en 1997 par Gianfranco Sabiddu, mais je ne l’ai pas vu et il ne semble pas facile à trouver. En voici toutefois quelques extraits, non sous-titrés.
Il reste évidemment une question que vous vous posez peut-être: qu’en est-il des enfants de Bakounine - des vrais enfants du vrai Bakounine? Il n’est pas impossible que Sergio Atzeni ait glissé quelque ironie dans le titre de son ouvrage. Car en effet, si Bakounine et sa femme Antonia ont élevé des enfants, ce n’étaient pas ceux de Mikhail Alexandrovitch, mais ceux qu’Antonia avaient avec Carlo Gambuzzi, avocat napolitain et militant mazzinien détourné du droit chemin de la cause nationaliste par Bakounine. Cela explique pourquoi les enfants de Bakounine, tout en portant son nom, avaient tous des prénoms italiens. Après la mort de ce dernier, sa veuve se mariera d’ailleurs avec Gambuzzi.
Toute cette affaire est expliquée assez longuement, et avec la plus grande simplicité, par Bakounine lui-même dans une longue lettre à son ami Nicolas Ogarev datée de 1869, à laquelle je ne peux que renvoyer celles et ceux que cela intéresserait.