Roman Rosdolsky, Engels et Bakounine

Pour apporter une première conclusion à cette série de billets sur l’engagement de Bakounine dans les révolutions de 1848 (dont on célèbre cette année les 170 ans), je vais évoquer quelque chose dont je n’avais pas parlé dans mon livre publié à l’ACL en 2009, La liberté des peuples: Bakounine et les révolutions de 1848, à savoir la manière dont il a été rendu compte dans la littérature marxiste de la polémique d’Engels contre l’Appel aux Slaves de Bakounine. J’en ai déjà dit un mot lors de mon intervention à l’EHESS le 9 février, mais je voudrais ici y revenir plus en détail, et partir pour cela de l’ouvrage de Roman Rosdolsky, dont je n’avais pas pris connaissance lorsque j’ai travaillé sur ce sujet il y a maintenant une quinzaine d’années. C’est Edward Castleton qui, en traduisant ma contribution à l’ouvrage collectif The 1848 Revolutions and European Political Thought, a attiré mon attention sur les travaux de Rosdolsky. C’est aussi l’occasion de dire que, parmi les recherches de ces dernières décennies sur les révolutions de 1848, on doit bien souvent à des chercheurs marxistes les informations dont on dispose sur l’implication de Bakounine dans ces événements. En témoigne un autre ouvrage, dont je parlerai prochainement: Fragmente zu internationalen demokratischen Aktivitäten um 1848 (M. Bakunin, F. Engels, F. Mellinet u. a.), coordonné par Helmut Elsner, Jacques Grandjonc, Elisabeth Neu et Hans Pelger, Trier, Schriften aus dem Karl-Marx-Haus, n° 48, 2000.

Il n’est peut-être pas inutile, pour commencer, de rappeler la biographie de Roman Osipovich Rosdolsky (1898-1967), dans la mesure où elle permet de saisir quelques-unes des raisons qui l’ont poussé à s’intéresser à l’attitude d’Engels envers les « peuples sans histoire » en général et les Slaves en particulier dans la Neue Rheinische Zeitung (Nouvelle Gazette Rhénane, désormais NRZ). Rosdolsky est né en 1898 dans une ville de Galicie qui s’appelait alors Lemberg et appartenait à l’empire austro-hongrois. Il était lui-même d’ascendance ukrainienne. Après la première guerre mondiale, la ville fit partie de la Pologne et fut renommée Lwów, avant d’être annexée par l’URSS en 1939. Elle se trouve aujourd’hui en Ukraine et porte le nom de Lviv. Cette situation historique, typique de nombre de régions d’Europe centrale, a sans doute joué un rôle dans la sensibilité de Rosdolsky à la question des nationalités. Celui-ci fut membre de plusieurs mouvements révolutionnaires dès la première guerre mondiale, dont l’organisation de la Jeunesse révolutionnaire internationale de Galicie, d’orientation antimilitariste, puis du Parti Communiste de Galicie Orientale, au comité central duquel il siégea de 1921 à 1924. Ayant refusé de condamner Trotski et l’opposition de gauche en 1925, il fut progressivement marginalisé, puis exclu à la fin des années 1920. Correspondant à Vienne de l’Institut Marx-Engels de Moscou (dirigé par David Riazanov, qui sera exécuté quelques années plus tard) de 1926 à 1931, il rassembla de la documentation pour cette institution en charge d’éditer les œuvres de Marx et Engels. En 1934, le coup d’État de Dolfuss le contraignit à quitter l’Autriche et il regagna sa ville natale. Il enseigna à l’Université tout en publiant une revue trotskiste (bien qu’il n’adhérât jamais formellement à la Quatrième Internationale). Ayant échappé au NKVD en quittant Lwów pour Cracovie lors de l’invasion germano-soviétique à la fin de l’été 1939, il fut arrêté par la Gestapo en 1942 pour avoir protégé des familles juives et il passa par les camps d’Auschwitz, Ravensbrück et Oranienburg. Ayant survécu, il émigra aux États-Unis en 1947 et, ne parvenant pas à obtenir de poste universitaire en cette période de chasse aux sorcières (improprement appelée « maccarthysme »), mena une vie de chercheur indépendant, pendant que sa femme subvenait à leurs besoins en travaillant dans le département de recherche d’un syndicat de l’industrie automobile à Détroit. C’est dans cette ville qu’il mourut en 1967. Pour les lecteurs de l’allemand, on peut consulter la page wikipedia qui lui est consacrée et qui est très complète. Celle consacrée à sa femme, Emily Rosdolsky (née Meder, 1911-2001) vaut également le détour.

On connaît notamment Rosdolsky pour ses travaux sur le genèse du Capital de Marx, avec son monumental ouvrage en trois tomes Zur Entstehungsgeschichte des Marxschen Kapital, publié d’une manière posthume par sa femme en 1968, mais c’est à l’un de ses premiers travaux que je vais ici m’intéresser, à savoir son étude Friedrich Engels und das Problem der ‚geschichtslosen‘ Völker (Die Nationalitätenfrage in der Revolution 1848/49 im Lichte der ‚Neuen Rheinischen Zeitung‘), soit Friedrich Engels et le problème des peuples « sans histoire » (La question des nationalités dans la révolution de 1848-49 à la lumière de la Nouvelle Gazette Rhénane). Ce texte fut d’abord un travail universitaire achevé en 1929 par Rosdolsky dans le cadre de ses études de droit à Vienne. Après la guerre, il y retravailla et la version dont on dispose aujourd’hui semble avoir été achevée dès 1948. Toutefois, témoignage de l’isolement dont souffrit l’auteur, l’étude ne fut publiée qu’en 1964 dans la revue d’histoire sociale Archiv für Sozialgeschichte et ne connut une édition sous forme de livre qu’en 1979 (c’est la couverture de cette édition qui se trouve ci-contre). Nous avons aujourd’hui la chance de disposer d’une traduction française complète sur le site des archives marxistes, traduction réalisée en 2016 par Gérard Billy (saluons au passage l’initiative consistant à traduire quelques centaines de pages depuis l’allemand et à mettre le résultat gratuitement à disposition du public).

Dans ce travail, c’est le dernier chapitre (le 7ème de la 2ème partie – le 8ème contenant les conclusions générales), consacré à l’article d’Engels de février 1849 sur « Le panslavisme démocratique » qui m’intéresse principalement, mais il faut dire un mot de ce dont il est question plus généralement dans le reste de l’ouvrage. D’une certaine manière, on pourrait dire qu’il s’agit pour Rosdolsky d’éclairer la critique de Bakounine par Engels en prenant en considération les articles publiés par le second dans la NRZ sur toutes les questions de nationalités, en soutenant que celui-ci a manifesté une hostilité constante à la cause nationale des peuples non-germaniques d’Europe centrale, tributaire d’une lourde thèse de philosophie de l’histoire qui remonte à Hegel. Cette thèse consiste à identifier ces peuples à ce qu’on appelle, dans la philosophie hégélienne, des peuples sans histoire, condamnés à ne participer à l’histoire universelle qu’au travers d’autres peuples plus vigoureux et à être conquis par eux. Dans les mots de Rosdolsky, Engels substitue à une conception matérialiste de l’histoire qui ferait découler les mouvements de lutte nationale des rapports de classe internes à une société un concept de « viabilité nationale » d’origine métaphysique. On notera au passage que dans sa dissertation de 1929, Rosdolsky évoquait les opinions de Marx et Engels sur les questions de nationalité, alors que dans l’étude finalement publiée, il s’en tient à Engels. Mais on notera aussi qu’il n’hésite pas à mobiliser d’autres articles de la NRZ que ceux écrits par Engels pour appuyer sa thèse, ce qui lui sera fortement reproché, je vais y revenir. Enfin, si Engels est critiqué pour avoir ainsi laissé libre cours à un concept d’origine hégélienne, ce ne sera pas le cas de Bakounine, dont Rosdolsky considère qu’il déplace, comme Herzen, une lecture hégélienne de l’histoire pour faire la part belle à la mission historique des peuples slaves (à mon avis, sur ce dernier point, il a raison, et cela vient nuancer l’idée d’une disparition de toute perspective philosophique chez le Bakounine de 1848).

Ce qui frappe d’abord à la lecture du chapitre consacré à la polémique avec Bakounine, c’est à quel point il tranche sur la tonalité dominante de la littérature marxiste consacrée à cette question. À titre personnel, je regrette de n’avoir pas pris connaissance de l’ouvrage lorsque je commençai à travailler sur Bakounine et les révolutions de 1848, car l’auteur, dont je rejoignais sans le savoir un certain nombre de conclusions, aurait pu constituer un interlocuteur de choix. Nous verrons cela pour la seconde édition de La liberté des peuples ! Il y a toutefois un point sur lequel le propos de Rosdolsky me semble limité par son attachement au marxisme et à la « conception matérialiste de l’histoire »: c’est lorsqu’il donne raison à Engels du point de vue de la méthode (qui est évidemment la méthode matérialiste) sur « la pensée idéaliste de Bakounine ». Il s’agit alors pour lui de rendre compte du caractère chimérique des espoirs de Bakounine lorsqu’il pense pouvoir convertir les peuples slaves à la cause de la révolution démocratique (qui inclut pour lui une composante socialiste). Pour ma part, plus que l’aboutissement d’une soi-disant « méthode matérialiste », j’y vois le résultat d’une sorte de réalisme politique, qui conduit tout simplement à renoncer à œuvrer pour l’avènement de ce qui ne peut advenir dans un futur prévisible.

En revanche, Rosdolsky est beaucoup plus convaincant lorsqu’il met en perspective l’attaque d’Engels à partir de ses autres écrits sur la question slave et l’accuse de servir une cause politique qui n’est plus celle du socialisme lorsqu’il subsume sous la notion de panslavisme tout mouvement national dans les pays slaves – de sorte in fine que toute résistance à la germanisation est une forme d’allégeance au tsar, qui est forcément derrière le panslavisme. Rappelons en outre qu’Engels, au cours de cette polémique, en vient à soutenir que le seul moyen pour les peuples slaves de participer à l’histoire universelle, est d’accepter la mise en place d’une économie capitaliste introduite par les populations germaniques. La raisonnement sous-jacent est le suivant: puisque l’histoire n’est rien d’autre que la succession nécessaire des modes de production, telle qu’elle est décrite par Marx dans le Manifeste communiste, si un peuple veut parvenir à la démocratie et au communisme, il doit nécessairement en passer par le capitalisme, qui en l’espèce se confond, dans la région, avec  l’expansion allemande. Or précisément, il me semble qu’une telle manière de voir l’histoire (quels que soient les ajustements dont elle fera l’objet par la suite chez Marx et Engels) a quelque chose à voir avec la « conception matérialiste de l’histoire » (en l’occurrence bien mal qualifiée), et qu’elle affecte le regard que bon nombre de marxistes, jusqu’à aujourd’hui, portent sur les mouvements révolutionnaires de par le monde.

L’autre aspect original de la contribution de Rosdolsky réside dans sa réappréciation de l’idéalisme de Bakounine: celui-ci se trompe à court terme, mais on ne peut manquer d’être frappé par la pertinence de ses prophéties sur la révolution russe, elles-mêmes articulées au caractère paysan de son idéologie révolutionnaire. Ce qui devait paraître totalement incongru à quelqu’un comme Engels le paraîtrait beaucoup moins à la fin du siècle et au début du suivant, lorsque le mouvement révolutionnaire russe, porté par les vagues du populisme, du nihilisme, de l’anarchisme et du socialisme, prendrait le caractère d’un mouvement de masse.

Comment l’ouvrage fut-il reçu parmi les auteurs se réclamant du marxisme? Je ne suis pas en mesure de produire une liste exhaustive de ceux qui ont rendu compte de l’ouvrage, mais je ferai l’hypothèse suivante: il y a eu une réception favorable mais discrète de l’ouvrage chez les amis de Rosdolsky – notamment Ernest Mandel, qui, à la mort de ce dernier, fit l’éloge du livre « comme un exemple classique d’une historiographie marxiste aussi probe que profonde » « appliquant la méthode d’analyse marxiste aux écrits de Marx et d’Engels eux-mêmes » – mais la réaction la plus fréquente, après le silence gêné, a été l’hostilité franche et ouverte. On en trouve la meilleure illustration dans le 5ème tome de la Karl Marx’s Theory of Revolution de Hal Draper (publiée d’une manière posthume en 1990 par E. Haberkern, qui a également consacré à Rosdolsky en 1999 un article hostile dans Science & Society, Vol. 63, No. 2, pp. 235-241). Celui-ci consacre en annexe une longue note à Rosdolsky, auquel il rend hommage par ailleurs, mais dont il prétend souligner l’inconsistance du propos. Et dans le corps de l’ouvrage, tordant le bâton dans l’autre sens, il s’en prend directement à Bakounine. Dans les critiques adressées par Draper (et Haberkem) à Rosdolsky, tout n’est pas à jeter: il est vrai que le chercheur ukrainien va souvent vite en besogne et fait flèche de tout bois pour étayer la thèse de son livre, n’hésitant pas, par exemple, à convoquer des textes aux résonances antisémites du correspondant viennois de la NRZ pour soutenir qu’Engels n’était pas net sur ces questions…

Indéniablement, le livre de Rosdolsky comporte une dimension polémique et vise à faire prendre conscience à ses camarades marxistes de la nécessité d’un regard critique sur les textes d’Engels consacrés à la question des nationalités en Europe centrale. Mais que dire alors de la charge de Draper contre Bakounine, sinon qu’elle mériterait un article dans la rubrique « mauvaise réputation » de ce blog? Sans crainte de l’anachronisme, Draper voit en Bakounine un « nationaliste völkisch » (donc quelqu’un qui possède une conception raciale de la nationalité – et l’usage de l’adjectif allemand a évidemment pour effet de dresser le portrait de Bakounine en proto-nazi), tout cela parce que Bakounine va parler de « race slave » – mais qui ignore encore que l’usage de ce terme n’a pas à l’époque nécessairement de connotation « raciale », et encore moins biologisante? Comme souvent dans les textes hostiles à Bakounine, celui-ci se trouve attaqué d’une manière d’autant plus outrancière qu’il est moins cité. Lorsqu’il évoque ainsi la Confession rédigée par le révolutionnaire russe en 1851, Draper parle d’un document « ouvertement, explicitement, agressivement tsariste », mais il ne cite malheureusement pas le moindre passage qui en attesterait (sur cette question du rapport au tsar dans la Confession, je me permets de renvoyer à ma propre analyse dans la préface à la réédition de cet ouvrage). Finalement, l’attaque d’Engels contre les peuples sans histoire est lue par Draper comme un malheureux écart de langage, un résidu de hégélianisme qui n’affecte en rien le critère général permettant de distinguer les peuples révolutionnaires des peuples non-révolutionnaires: le fait d’avoir entrepris en 1848 un mouvement révolutionnaire. Comme on le voit, le hégélianisme est ici traité comme une scorie, et non comme la source d’une déviation majeure. Mais surtout, la périlleuse entreprise consistant à qualifier tel ou tel peuple dans son ensemble comme révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, voire à l’adouber ou le condamner du point de vue de quelque chose comme une histoire universelle n’est absolument pas remis en cause.

Ce qui me semble frappant, c’est que ni Rosdolsky ni Draper, tout à leur volonté de dégager des textes d’Engels une position forte (pour la condamner ou en faire l’éloge), ne remarquent que l’ami de Marx fluctue considérablement sur ces questions. Après l’écrasement de l’insurrection de Prague en juin 1848 par les troupes autrichiennes, Engels n’hésite pas à attaquer les Allemands comme un peuple au service de la contre-révolution – et six mois plus tard, il découvrira que les troupes autrichiennes étaient en grande partie composées de Tchèques, et ce seront dès lors les Slaves qui seront affublés de l’épithète infamante de « contre-révolutionnaires ». Pour ma part, il me semble qu’on peut considérer les textes d’Engels de cette époque comme témoignant d’une forme d’instabilité de la pensée dans une période politiquement elle-même très instable, mais jointe à une assurance dogmatique dans l’expression que les thuriféraires de la marxologie ont tôt fait de singer et d’interpréter comme la marque d’une forte cohérence. Dit plus familièrement: Engels débite des âneries contradictoires entre elles (après tout, qu’est-ce que c’est que cette histoire de « peuples révolutionnaires » et de « peuples contre-révolutionnaires »?), mais chaque fois sur le ton d’une vérité définitive. D’où une hypothèse minimale que je soumets à toute personne s’intéressant à ces questions: il est possible que Bakounine dise bien des âneries à cette époque, mais l’absence de morgue scientifique qui accompagne ses propos lui épargne de tomber dans la bêtise radicale d’un Engels…

2 réponses à to “Roman Rosdolsky, Engels et Bakounine”

  • Marianne says:

    juste un détail, Emily R ne travaillait pas précisément « dans l’industrie automobile », mais au département de recherche du syndicat, United Automobile Workers !

  • Merci Marianne, j’ai lu un peu vite en effet… Je corrige ça tout de suite!

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Comme tant de personnages intéressants, mais aussi comme l'anarchisme, dont il est considéré à raison comme l'un des fondateurs modernes, le révolutionnaire russe Michel Bakounine (1814-1876) a mauvaise réputation : apôtre de la violence, faible théoricien, radicalement extérieur au champ intellectuel européen, on ne compte plus les griefs qui lui sont adressés.
Toute une partie de ce blog consistera d'abord à corriger cette image, erronée non seulement parce qu'elle consiste à projeter sur la personne de Bakounine les fantasmes construits à propos de l'ensemble du mouvement anarchiste, mais aussi parce que Bakounine n'est pas seulement l'un des premiers théoriciens de l'anarchisme. En consacrant ce blog à Bakounine, nous entendons ainsi présenter toutes les facettes de sa pensée et de sa biographie, depuis les considérations familiales de ses premières années jusqu'aux développements théoriques anarchistes des dernières, en passant par son inscription momentanée dans la gauche hégélienne et par son panslavisme révolutionnaire. Nous nous permettrons également quelques excursus, dans la mesure où ils pourront contribuer à éclairer la biographie et la pensée de notre cher Michka ! Le tout sera fonction des envies, de l'actualité, des réactions de lecteurs, et contiendra autant que possible de la documentation sous forme d'images et de textes.
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