Articles avec le tag ‘Bakounine’

Un témoignage sur les derniers mois de Bakounine

Marianne Enckell, du CIRA de Lausanne, que je remercie chaleureusement, a récemment attiré mon attention sur un témoignage personnel à propos des derniers mois de Bakounine à Lugano. Il s’agit d’une dizaine de pages (p. 107-117) dans le livre de souvenirs de Léon Weber-Bauler (1870-1956), De Russie en Occident. Échos d’une vie, qui fut publié en Angleterre en 1940 et en France en 1943. L’auteur est un médecin français d’origine russe (qui fut aussi l’époux et le père des enfants de la peintre russe Maria Iakountchikova), dont la mère, militante nihiliste au début des années 1870, est venue en Suisse et y a fait la connaissance de Michel Bakounine. C’est moins de l’activité militante de ce dernier qu’il est question dans ce chapitre que de «Papa Bakounine», donc du rapport de Bakounine à ses enfants Carlo, Sofia et Maroussia (nés respectivement en 1868, 1870 et 1873 et dont le père biologique, comme ce fut déjà signalé sur ce blog, n’était autre que Carlo Gambuzzi, avocat napolitain et militant libertaire).

Je ne retranscris pas l’intégralité du chapitre intitulé «Bakounine», mais seulement les cinq dernières pages, où apparaît effectivement le révolutionnaire russe. Ce qui précède cette fin de chapitre raconte comment la mère du narrateur est arrivée en Italie et en est venue à faire la connaissance de Bakounine. Par-delà les approximations et reconstitutions (j’en énumère quelques-unes à la fin de ce billet), cet amusant témoignage donne une assez bonne idée de Bakounine comme parent et (non-)éducateur! Lire la suite de cette entrée »

Autoportrait d’un révolutionnaire en déroute (à propos de la Confession)

Plus de cinq années après la réédition de la Confession de Bakounine aux éditions du Passager Clandestin (que je salue ici, et auxquelles je souhaite longue vie), je donne le texte de la préface que j’avais écrite pour l’occasion.

Et quitte à donner dans l’auto-promotion éhontée, je rappelle que cette édition de la Confession est la plus fiable disponible sur le marché, notamment parce que nous avons corrigé quantité de patronymes qui avaient souffert de leur passage du latin au cyrillique, puis du cyrillique au latin, et parce que nous avons ajouté des notes pour chacun des personnages que mentionne Bakounine dans le texte. Bonne lecture! Lire la suite de cette entrée »

Une lettre de James Guillaume à Max Nettlau (7 décembre 1903)

Recherchant récemment pour un article la source d’une citation de James Guillaume à propos de Bakounine, j’ai dû aller farfouiller dans les archives de l’historien Max Nettlau, conservées à l’Institut Internationale d’Histoire Sociale d’Amsterdam, et j’ai retrouvé la lettre dont était extraite la citation en question. Comme il me semble que c’est un document intéressant, aussi bien pour les rapports entre Guillaume et Nettlau, pour ce que Guillaume pouvait dire (et peut-être penser) de Bakounine et pour l’histoire de la reconstitution et de la réception de l’œuvre de Bakounine, je la transcris ci-dessous dans son intégralité. Je pense que cela peut intéresser les collègues qui ont entamer une belle recherche sur James Guillaume, dont on peut suivre l’avancée sur leur blog.
Lire la suite de cette entrée »

Bakounine dans la correspondance d’Arnold Ruge

Il vaut la peine d’éplucher la correspondance d’Arnold Ruge (1802-1880), figure centrale de la gauche hégélienne puis du jeune hégélianisme, et plus largement du Vormärz (cette période qui, en Allemagne, précède la révolution de 1848, laquelle commença là-bas en mars), à la recherche des mentions de Bakounine. C’est d’abord que Ruge tient une place cruciale dans l’itinéraire du révolutionnaire russe. Sa revue, les Deutsche Jahrbücher für Wissenschaft und Kunst (Annales allemandes pour la science et l’art), organe philosophique du jeune hégélianisme, qui avait pris le relais en 1841 des Hallische Jahrbücher (Annales de Halle), lieu d’expression de la gauche hégélienne, accueillit le premier article révolutionnaire de Bakounine, La Réaction en Allemagne, en octobre 1842. Mais avant cela, c’est sans doute ce même Ruge qui ouvrit à Bakounine, de l’aveu même de ce dernier dans la Confession, tout un continent qu’il ignorait, celui de la critique politique et sociale, et amorça par la même occasion l’éloignement progressif du jeune Russe avec ce qui avait jusqu’alors été son terrain d’activité, la philosophie. Lire la suite de cette entrée »

Bakounine et Schelling (3) : discussion de la lecture de Manfred Frank

Rappel des épisodes précédents, nécessaire à la compréhension de celui-ci : j’ai d’abord exposé les éléments qui permettent de comprendre la nature du rapport que Bakounine a entretenu avec la philosophie de Schelling, notamment lorsqu’il a assisté à ses cours à Berlin en 1841-42, puis j’ai proposé une traduction de l’introduction de Manfred Frank à son édition du cours de Schelling Philosophie de la révélation. Il me faut également rappeler que lorsque, travaillant sur le jeune Engels avec mes collègues Emmanuel Renault, Pauline Clochec et Jean-Michel Buée, j’ai découvert l’édition par Manfred Frank du cours de Schelling sur la philosophie de la révélation, j’ai d’emblée eu le sentiment d’avoir raté quelque chose une dizaine d’années plus tôt en n’allant pas explorer plus avant ce qui s’était écrit sur ce cours de Schelling. J’en étais en effet resté à l’erreur d’un certain nombre de spécialistes de Bakounine (Dragomanov, Nettlau), à la suite de Ruge, sur la paternité de Schelling et la révélation et, à l’instar des commentateurs dont parle M. Frank dans son introduction, la mise au point des éditeurs d’Engels (auquel ce pamphlet, qui est aussi un compte-rendu détaillé des leçons de Schelling, est désormais attribué) avait suffi à me faire refermer le dossier. Les hypothèses formulées par M. Frank, quelque hasardeuses et forcées qu’elles m’apparaissent au final, ont donc le mérite d’inciter à reconsidérer ce moment d’un œil neuf. Lire la suite de cette entrée »

Bakounine et Schelling (2) : la lecture de Manfred Frank

Comme annoncé dans le précédent billet, je traduis ici, avec quelques annotations complémentaires, un passage de l’introduction de Manfred Frank à Schelling, Philosophie der Offenbarung 1841/42, Francfort, Suhrkamp, 1993, p. 30-39 (la première édition date de 1977, mais celle que j’ai utilisée a manifestement été actualisée). J’en proposerai un commentaire dans le prochain billet. Quoique je n’en partage pas le propos, cette lecture par M. Frank du rapport de Bakounine à Schelling me semble représenter une tentative osée et stimulante de remettre en cause un certain nombre d’idées reçues. Bref, ça ne fonctionne pas, mais c’est intéressant! On ne saurait en outre trop souligner l’importance du travail éditorial sur ce cours de Schelling, qui vaut au moins autant pour son contenu que pour la masse de documents rassemblés par Manfred Frank pour reconstituer le contexte dans lequel celui-ci a été prononcé.

Quelques mots pour situer le passage traduit ci-dessous : auparavant dans son introduction, Manfred Frank est revenu sur le contexte qui a amené Schelling à venir enseigner à Berlin, puis sur l’attente qui a entouré ses cours, notamment chez August von Cieszkowski (l’auteur des Prolégomènes à l’historiosophie, dont on fait, à mon avis à tort, un texte emblématique du jeune hégélianisme) et Søren Kierkegaard. Il a également signalé que la philosophie de Schelling trouva à l’époque, parmi les socialistes français, un adepte en la personne de Pierre Leroux, et il n’hésite pas, quelque pages avant le passage qui nous intéresse (p. 25), à proposer ce raccourci historique: « Peut-être les hégéliens auraient-ils mieux fait de s’approprier le potentiel critique de cette réception de Schelling. Ils étaient voués à faire l’expérience de ce que, face à leur divinisation de l’État, dont l’«illibéralisme» avait déjà été attaqué par Schelling à Munich, une opposition socialiste surgirait, qui mènerait à la scission de l’Internationale. » Le rapport à Schelling, clé du conflit entre Marx et Bakounine dans l’Internationale trente ans plus tard ? Il fallait oser… Lire la suite de cette entrée »

Bakounine et Schelling (1) : les données du problème

schelling_1848resizedCela fait plusieurs années maintenant que je dois m’attaquer à cette série de billets sur le rapport de Bakounine à Schelling – après avoir un peu évoqué les rapports avec Fichte et avant peut-être de m’attaquer à la question des rapports entre Bakounine et Hegel, si toutefois j’ai quelque chose de nouveau à dire par rapport à ce que j’ai déjà publié à ce sujet. Il se trouve en effet que ce que j’ai pu écrire à ce propos dans mes travaux était singulièrement lacunaire et ne tenait pas compte d’un certain nombre de lectures proposées, notamment en Allemagne, des écrits du jeune Bakounine, mis en relation avec le fait qu’il assista aux cours de Schelling à Berlin au cours de l’hiver 1841-42.

Avant donc de présenter à partir du prochain billet quelques pièces intéressantes (parental advisory: philosophical content!), il m’a semblé important pour commencer de rappeler quelles sont les données du problème s’agissant des rapports entre Bakounine et Schelling, si toutefois problème il y a, et aussi de présenter quel fut mon cheminement jusqu’à elles. Lire la suite de cette entrée »

Déclassement et révolution chez Bakounine

Mon précédent billet sur le livre de Claire Auzias m’a fait prendre conscience que je n’avais pas encore mis en ligne ma contribution au volume coordonné par le collectif d’animation du CIRA (Centre International de Recherches sur l’Anarchisme) de Lausanne intitulé Refuser de parvenir. Idées et pratique (Paris, Nada, 2016). Je répare cet oubli, en incitant les lecteurs et lectrices de ce blog à acquérir cet ouvrage, qui comprend nombre d’excellentes contributions de toutes natures. Et surtout, jamais ne parvenez!

(Certains passages de cette contribution sont très proches de la version française de ma conférence à Priamoukhino en 2014, qui n’a été publiée qu’en russe, donc si vous trouvez des ressemblances, c’est tout à fait normal!). Lire la suite de cette entrée »

Bakounine et l’éducation à Liège le 30 mai

Les 30 et 31 mai, je serai à l’Université de Liège dans le cadre d’un colloque international intitulé « Il faut éduquer les enfants: ambivalences de l’idéologie de l’éducation, conjonctures critiques, expérimentations ».

J’y interviendrai à 15h le premier jour sur Bakounine (ben oui, sinon je n’en parlerais pas ici!), et le titre de mon intervention sera: « Bakounine: de l’instruction intégrale à l’éducation libertaire? ». J’y aborderai évidemment les articles de Bakounine relatifs à la question de l’instruction, mais je poserai aussi la question de la place de considérations plus larges sur l’éducation, et des rapports entre instruction et éducation chez le révolutionnaire russe. Le programme est consultable en ligne. Avis donc aux Liégeois et voisins, on peut se voir chez vous cette semaine!

Lumpenproletariat, canaille et révolution selon Bakounine

Je livre ici le texte de ma petite contribution au livre de Claire Auzias, Trimards. « Pègre » et mauvais garçons de Mai 68, Lyon, Atelier de Création Libertaire, 2017. Et j’en profite pour recommander chaudement la lecture de ce livre (qu’on peut se procurer directement auprès de l’éditeur), qui est à la fois une histoire du Mai lyonnais dans ses aspects les plus oubliés, un recueil de documents (notamment ceux rassemblés par Françoise Routhier, à qui Claire rend justement hommage) qui donne à entendre la voix des trimards, mais aussi une réflexion sur la place dans les mouvements révolutionnaires de celles et ceux que le marxisme a eu tôt fait de ranger dans la catégorie honnie de Lumpenproletariat pour en faire, au choix, des alliés objectifs de la contre-révolution, des anarchistes ou des indicateurs de police (mais n’est-ce pas la même chose, mon bon monsieur, ma bonne dame?). Lisez ce livre, ne serait-ce que pour savoir pourquoi ce billet est publié le 24 mai 2018! À la demande de Claire, j’ai rédigé la petite mise au point qui suit sur la place qu’occupe (ou pas!) la catégorie de Lumpenproletariat chez Bakounine. Le texte est proche, par les thématiques qu’il aborde, de ceux que j’ai pu rédiger pour la conférence de Priamoukhino en 2014 et pour le volume Refuser de parvenir en 2016 (dont je donnerai aussi le texte sous peu sur ce blog). Lire la suite de cette entrée »

Comme tant de personnages intéressants, mais aussi comme l'anarchisme, dont il est considéré à raison comme l'un des fondateurs modernes, le révolutionnaire russe Michel Bakounine (1814-1876) a mauvaise réputation : apôtre de la violence, faible théoricien, radicalement extérieur au champ intellectuel européen, on ne compte plus les griefs qui lui sont adressés.
Toute une partie de ce blog consistera d'abord à corriger cette image, erronée non seulement parce qu'elle consiste à projeter sur la personne de Bakounine les fantasmes construits à propos de l'ensemble du mouvement anarchiste, mais aussi parce que Bakounine n'est pas seulement l'un des premiers théoriciens de l'anarchisme. En consacrant ce blog à Bakounine, nous entendons ainsi présenter toutes les facettes de sa pensée et de sa biographie, depuis les considérations familiales de ses premières années jusqu'aux développements théoriques anarchistes des dernières, en passant par son inscription momentanée dans la gauche hégélienne et par son panslavisme révolutionnaire. Nous nous permettrons également quelques excursus, dans la mesure où ils pourront contribuer à éclairer la biographie et la pensée de notre cher Michka ! Le tout sera fonction des envies, de l'actualité, des réactions de lecteurs, et contiendra autant que possible de la documentation sous forme d'images et de textes.
Les archives