{"id":1042,"date":"2019-01-03T14:52:20","date_gmt":"2019-01-03T12:52:20","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=1042"},"modified":"2021-05-03T14:38:21","modified_gmt":"2021-05-03T12:38:21","slug":"camus-et-bakounine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/camus-et-bakounine-1042\/","title":{"rendered":"Camus et Bakounine"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1175\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/couv-camus-2-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"190\" height=\"300\" \/>J&rsquo;ai eu r\u00e9cemment \u00e0 rendre compte, pour le num\u00e9ro 859 (2018\/12) de la revue <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-critique.htm\"><em>Critique<\/em><\/a> (qui sort en librairie aujourd&rsquo;hui m\u00eame) de la r\u00e9\u00e9dition d&rsquo;un livre qui avait initialement paru chez les d\u00e9funtes \u00c9ditions \u00c9gr\u00e9gore sous le titre\u00a0 <em>Camus et les libertaires<\/em>, et qui s&rsquo;intitule d\u00e9sormais\u00a0<em>\u00c9crits libertaires<\/em>, par Albert Camus, et Maurice Joyeux, Louis Lecoin, Gaston Leval, Rirette Ma\u00eetrejean, Jean-Paul Samson&#8230; (Montpellier, Indig\u00e8nes \u00c9ditions, 2013, et 2016 pour cette nouvelle \u00e9dition). Il y a peut-\u00eatre quelque chose de discutable \u00e0 attribuer principalement \u00e0 Albert Camus\u00a0(moyennant, sur la couverture, une plus grande police de caract\u00e8res) ces \u00ab \u00e9crits libertaires \u00bb, rassembl\u00e9s et pr\u00e9sent\u00e9s par l&rsquo;anarchiste allemand d&rsquo;expression fran\u00e7aise Lou Marin. J&rsquo;y reviendrai plus loin, dans la mesure o\u00f9 le rapport pr\u00e9cis de Camus \u00e0 Bakounine pourrait permettre d&rsquo;\u00e9clairer plus g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;attribution \u00e0 Camus d&rsquo;\u00e9crits libertaires. Quoi qu&rsquo;il en soit, ce fut pour moi l&rsquo;occasion de me (re)plonger dans un aspect de la r\u00e9ception de Bakounine que je n&rsquo;avais gu\u00e8re eu l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9voquer jusqu&rsquo;alors : celle qu&rsquo;on trouve chez Albert Camus, notamment dans <em>L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em>. Et comme ce n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment l&rsquo;objet de mon papier pour <em>Critique<\/em>, je vais rendre compte de cet aspect bien d\u00e9limit\u00e9 du rapport de Camus \u00e0 l&rsquo;anarchisme ici \u2212 sans exclure que les quelques pages o\u00f9 Camus mentionne Bakounine soient significatives d&rsquo;un rapport plus g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 l&rsquo;anarchisme.<!--more--><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1043 alignleft\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/CamusEnAvant-300x169.jpeg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/CamusEnAvant-300x169.jpeg 300w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/CamusEnAvant-768x432.jpeg 768w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/CamusEnAvant.jpeg 805w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p>Comme le point de d\u00e9part de tout cela, ce sont les mentions de Bakounine qu&rsquo;on trouve dans <em>L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em>, je partirai de l\u00e0. Les \u00e9tapes suivantes, ce sont les critiques que ces mentions suscit\u00e8rent de la part de Gaston Leval dans <em>Le Libertaire <\/em>en mars et avril 1952, puis la r\u00e9ponse de Camus \u00e0 ces critiques dans le m\u00eame journal en juin 1952. C&rsquo;est sur le fondement de ces documents que je poserai, pour finir, la question de savoir dans quelle mesure les quelques pages o\u00f9 Camus mentionne Bakounine sont significatives d&rsquo;un rapport plus g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 l&rsquo;anarchisme, comme doctrine et comme mouvement.<\/p>\n<p><strong><em>Bakounine dans <\/em><\/strong><strong>L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Le bref passage (3 pages, et une ou deux de plus si l&rsquo;on compte celles qui portent sur Netcha\u00efev) de <em>L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em> qui \u00e9voque directement Bakounine n&rsquo;est pas repris dans le volume \u00e9dit\u00e9 par Lou Marin \u2212 qui ne cite que le passage de cet ouvrage intitul\u00e9 \u00ab la pens\u00e9e de midi \u00bb, o\u00f9 il est plus g\u00e9n\u00e9ralement question de la pens\u00e9e libertaire. Il est vrai que ces quelques pages ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9es de leur contexte, celui d&rsquo;une sorte de g\u00e9n\u00e9alogie de la violence terroriste, qui constitue pour Camus l&rsquo;un des ab\u00eemes dans lesquels peut tomber la r\u00e9volte. Il s&rsquo;agit du chapitre sur \u00ab La r\u00e9volte historique \u00bb et en son sein du paragraphe consacr\u00e9 \u00e0 \u00ab Trois poss\u00e9d\u00e9s \u00bb (allusion transparente \u00e0 Dosto\u00efevski \u2212 initialement, le chapitre s&rsquo;intitulait d&rsquo;ailleurs \u00ab Les poss\u00e9d\u00e9s \u00bb). Ce prisme au travers duquel Camus choisit d&rsquo;\u00e9voquer Bakounine constitue un v\u00e9ritable biais, d&rsquo;autant plus regrettable que le r\u00e9volutionnaire russe aurait pu \u00eatre convoqu\u00e9 par l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais pour parler de la r\u00e9volte, lui qui a donn\u00e9 une dimension non seulement existentielle mais naturelle \u00e0 cette composante n\u00e9gative de la libert\u00e9 humaine \u2212 et d&rsquo;ailleurs Camus ne manque pas, mais en passant, de signaler que Bakounine a saisi la r\u00e9volte \u00ab dans sa v\u00e9rit\u00e9 biologique \u00bb et qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 \u00ab le seul de son temps \u00e0 critiquer le gouvernement des savants avec une profondeur exceptionnelle \u00bb (c&rsquo;est du moins ce qui est \u00e9crit dans les \u00e9ditions ult\u00e9rieures de <em>L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em>, et on doit cette version \u00e0 l&rsquo;intervention de Gaston Leval, cf. ci-dessous). Toujours est-il que Bakounine se retrouve coinc\u00e9 entre le \u00abterrorisme intellectuel \u00bb du nihiliste Dmitri Pissarev et le premier de \u00ab la race m\u00e9prisante des grands seigneurs de la r\u00e9volution \u00bb, Sergei Netchaiev, dans une br\u00e8ve histoire du nihilisme compris comme le r\u00e8gne d&rsquo;une contradiction entre la lutte pour le triomphe de la justice et le cynisme r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Pour Camus, ce qu&rsquo;a apport\u00e9 sp\u00e9cifiquement Bakounine dans cette histoire de la violence nihiliste, c&rsquo;est \u00ab un germe de cynisme politique qui va se figer en doctrine chez Netcha\u00efev et pousser \u00e0 bout le mouvement r\u00e9volutionnaire. \u00bb Camus est au courant d&rsquo;un certain nombre d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments qu&rsquo;on pourrait opposer \u00e0 cette inclusion de Bakounine dans une histoire du terrorisme nihiliste. Il les mentionne lui-m\u00eame : son d\u00e9saveu des attentats individuels lors de la tentative d&rsquo;assassinat du tsar Alexandre II par Karakazov en 1866 (mais il pr\u00e9f\u00e8re retenir le respect de Bakounine pour le r\u00e9gicide et sa distance avec la critique ouverte formul\u00e9e par Herzen), la bri\u00e8vet\u00e9 de son \u00ab \u00e9garement \u00bb avec Netcha\u00efev (mais il affirme qu&rsquo;il a co\u00e9crit avec lui le\u00a0<em>Cat\u00e9chisme du r\u00e9volutionnaire<\/em>) et la critique explicite qu&rsquo;il formule \u00e0 l&rsquo;encontre de ce dernier qui en est venu \u00e0 \u00ab prendre pour base la politique de Machiavel et adopter le syst\u00e8me des j\u00e9suites \u00bb (mais il estime que Bakounine, en mettant la cause de la r\u00e9volution au-dessus de tout, n&rsquo;est pas en mesure de fonder cette critique).<\/p>\n<p>La pens\u00e9e de Bakounine, dans un m\u00e9lange de r\u00e9cit g\u00e9n\u00e9tique et de reconstitution doctrinale, est r\u00e9sum\u00e9e \u00e0 grands traits : son adoption puis son rejet du h\u00e9g\u00e9lianisme, son manich\u00e9isme pr\u00e9sum\u00e9 (la r\u00e9volution c&rsquo;est le bien, l&rsquo;\u00c9tat c&rsquo;est le mal), son go\u00fbt sans mesure pour la destruction (qu&rsquo;atteste non seulement sa fameuse phrase sur la passion de la destruction, mais aussi les pages de la <em>Confession<\/em> sur 1848, rapproch\u00e9es du livre de C\u0153urderoy sur les Cosaques), l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de son rapport \u00e0 la pratique de la dictature (qui serait sa contribution \u00e0 la doctrine l\u00e9niniste), et finalement l&rsquo;inutilit\u00e9 compl\u00e8te de se battre pour quelque chose de positif (qui conduit \u00e0 construire l&rsquo;avenir sans fondation, d&rsquo;o\u00f9 le recours \u00e0 des formes paradoxalement autoritaires pour assurer la transition). Camus \u00e9crit ainsi :<\/p>\n<blockquote><p>Tout d\u00e9truire, c&rsquo;est se vouer \u00e0 construire sans fondations ; il faut ensuite tenir les murs debout, \u00e0 bout de bras. Celui qui rejette tout le pass\u00e9, sans en rien garder de ce qui peut servir \u00e0 vivifier la r\u00e9volution, celui-l\u00e0 se condamne \u00e0 ne trouver de justification que dans l&rsquo;avenir et, en attendant, charge la police de justifier le provisoire.<\/p><\/blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1183\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Albert-Camus-lhomme-r\u00e9volt\u00e9-195x300.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Albert-Camus-lhomme-r\u00e9volt\u00e9-195x300.jpg 195w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Albert-Camus-lhomme-r\u00e9volt\u00e9.jpg 309w\" sizes=\"(max-width: 195px) 100vw, 195px\" \/>Si elles ne se pr\u00e9sentaient comme une critique de Bakounine, ces deux derni\u00e8res phrases pourraient ressembler \u00e0 du Gustav Landauer (que Camus ne connaissait sans doute pas), ou \u00e0 ce qu&rsquo;\u00e9crivaient les anarcho-syndicalistes espagnols sur la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9figurer dans l&rsquo;action la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;avenir (et ceux-l\u00e0, Camus les connaissaient bien). C&rsquo;est sur ce portrait de Bakounine en ap\u00f4tre de la destruction universelle que l&rsquo;anarchiste fran\u00e7ais Gaston Leval, dont j&rsquo;\u00e9voque la critique au paragraphe suivant, va tirer \u00e0 boulets rouges. Il n&rsquo;est pas certain, toutefois, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse l\u00e0 de la partie la plus infond\u00e9e de ce passage sur Bakounine. Celui-ci n&rsquo;a pas manqu\u00e9 en effet, \u00e0 plusieurs reprises (dans la <em>Confession<\/em>, mais aussi dans quelques lettres assez sombres de l&rsquo;ann\u00e9e 1864 qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement son premier socialisme libertaire), de se pr\u00e9senter comme appartenant \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration dont la t\u00e2che historique \u00e9tait de proc\u00e9der \u00e0 la destruction des institutions existantes, d&rsquo;autres \u00eatres, plus jeunes et plus frais, devant se charger ensuite du versant constructif de la r\u00e9volution. On a raison toutefois d&rsquo;opposer \u00e0 Camus sur ce point que ce n&rsquo;est pas le seul son que rend Bakounine quand il est question de destruction et de cr\u00e9ation : si \u00ab la passion de la destruction est en m\u00eame temps une passion cr\u00e9atrice \u00bb, c&rsquo;est bien que la destruction de l&rsquo;ordre existant n&rsquo;advient qu&rsquo;avec l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une nouvelle configuration sociale \u2212 un peu \u00e0 la mani\u00e8re dont les dents de lait tombent sous la pouss\u00e9e d&rsquo;une nouvelle dentition. On ne peut manquer non plus de signaler l&rsquo;attention que pr\u00eata Bakounine \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation ou aux coop\u00e9ratives, comme parties int\u00e9grantes d&rsquo;un programme r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Mais il y a d&rsquo;autres critiques qu&rsquo;on peut adresser \u00e0 ce portrait \u00e0 la va-vite de Bakounine par Camus. D&rsquo;abord le fait que son passage par le jeune h\u00e9g\u00e9lianisme n&rsquo;est pas si anodin que cela dans sa formation &#8211; ce qui peut contribuer \u00e0 expliquer son attachement ind\u00e9fectible \u00e0 une composante de n\u00e9gativit\u00e9 dans le devenir historique. Ensuite le fait que sa conception de la dictature, quelque ambigu\u00eb ou na\u00efve qu&rsquo;elle puisse demeurer par ailleurs, a toujours clairement d\u00e9nonc\u00e9 toute forme de dictature officielle au profit de la seule dictature de l&rsquo;opinion et de la propagande (d&rsquo;o\u00f9 son caract\u00e8re \u00ab occulte \u00bb). Mais surtout, il est parfaitement erron\u00e9 de faire de Bakounine un cynique politique, quelqu&rsquo;un qui ne pourrait pas d\u00e9noncer le machiav\u00e9lisme d&rsquo;un Netcha\u00efev parce qu&rsquo;il partage son adh\u00e9sion fanatique \u00e0 la r\u00e9volution \u2212 et accessoirement un co-auteur du <em>Cat\u00e9chisme du r\u00e9volutionnaire<\/em> (cf. ci-dessous \u00e0 propos de la r\u00e9ponse de Gaston Leval). Il y a bien chez Bakounine une composante revendiqu\u00e9e d&rsquo;id\u00e9alisme pratique, qui c\u00f4toie son mat\u00e9rialisme th\u00e9orique (de m\u00eame que pour lui, l&rsquo;id\u00e9alisme th\u00e9orique allait de pair avec le mat\u00e9rialisme pratique), par exemple lorsqu&rsquo;il soutient, \u00e0 la fin de <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em>, que \u00ab <em>le bien n'[est] autre chose que la libert\u00e9<\/em> \u00bb, ou encore lorsqu&rsquo;il d\u00e9clare, dans son <em>\u00c9crit contre Marx<\/em> de l&rsquo;automne 1872 :<\/p>\n<blockquote><p>Mat\u00e9rialistes et d\u00e9terministes comme M. Marx lui-m\u00eame, nous aussi nous reconnaissons l&rsquo;encha\u00eenement fatal des faits \u00e9conomiques et politiques dans l&rsquo;histoire. Nous reconnaissons bien la n\u00e9cessit\u00e9, le caract\u00e8re in\u00e9vitable de tous les \u00e9v\u00e9nements qui se passent, mais nous ne nous inclinons pas indiff\u00e9remment devant eux et surtout nous prenons bien garde de les louer et de les admirer lorsque par leur nature ils se montrent en opposition flagrante avec le but supr\u00eame de l&rsquo;histoire, avec l&rsquo;id\u00e9al fonci\u00e8rement humain qu&rsquo;on retrouve sous des formes plus ou moins manifestes dans les instincts, dans les aspirations populaires et sous les symboles religieux de toutes les \u00e9poques, parce qu&rsquo;il est inh\u00e9rent \u00e0 la race humaine, la plus sociable de toutes les races animales sur la terre. Ce but, cet id\u00e9al aujourd&rsquo;hui mieux con\u00e7us que jamais peuvent se r\u00e9sumer en ces mots : <em>C&rsquo;est le triomphe de l&rsquo;humanit\u00e9, c&rsquo;est la conqu\u00eate et l&rsquo;accomplissement de la pleine libert\u00e9 et du plein d\u00e9veloppement mat\u00e9riel, intellectuel et moral de chacun, par l&rsquo;organisation absolument spontan\u00e9e et libre de la solidarit\u00e9 \u00e9conomique et sociale aussi compl\u00e8te que possible entre tous les \u00eatres humains vivant sur la terre.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p><strong><em>Les critiques de Gaston Leval<\/em><\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1184\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Leval-200x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Leval-200x300.jpeg 200w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Leval.jpeg 296w\" sizes=\"(max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/>L&rsquo;un des meilleurs connaisseurs de Bakounine \u00e0 cette \u00e9poque, le militant anarcho-syndicaliste Gaston Leval (qu&rsquo;on voit ci-contre en 1976), produisit dans une s\u00e9rie de quatre articles pour <em>Le Libertaire<\/em> une critique longue et argument\u00e9e des erreurs commises par Camus dans les pages de <em>L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em> consacr\u00e9es \u00e0 Bakounine. On trouve ces articles reproduits dans le livre \u00e9dit\u00e9 par Lou Marin (p. 97-121). Cette s\u00e9rie d&rsquo;articles commence par une vol\u00e9e de bois vert : Camus est accus\u00e9 de ne conna\u00eetre Bakounine que de seconde main (et de surcro\u00eet au travers de commentateurs m\u00e9diocres) et de confondre le Bakounine de jeunesse et celui de la maturit\u00e9, afin de pouvoir plus ais\u00e9ment lui pr\u00eater des contradictions. On ne peut comprendre toutefois la vivacit\u00e9 de ton de ces articles qu&rsquo;en ayant \u00e0 l&rsquo;esprit que Camus \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par nombre de libertaires comme un copain, de sorte que ce qui leur apparaissait comme une attaque contre Bakounine appelait de leur part une r\u00e9ponse franche et directe. Le premier th\u00e8me sur lequel Leval choisit de reprendre Bakounine est celui de la destruction. Contestant l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle le r\u00e9volutionnaire russe serait un ap\u00f4tre de la \u00ab pandestruction \u00bb (l&rsquo;expression est tir\u00e9e de l&rsquo;ouvrage\u00a0<em>La vie de Bakounine<\/em> d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne Iswolsky, improprement pr\u00e9nomm\u00e9e Ir\u00e8ne par Leval, et dont je dirai un mot un jour dans la rubrique \u00ab Mauvaise r\u00e9putation \u00bb), Leval \u00e9num\u00e8re les \u00e9l\u00e9ments qui prouvent la dimension constructrice de la pens\u00e9e politique et sociale de Bakounine, passant notamment en revue ses divers programmes r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<p>Dans un second temps, et plus bri\u00e8vement, Leval conteste deux autres qualificatifs accol\u00e9s par Bakounine \u00e0 Camus. Tout d&rsquo;abord l&rsquo;insertion du r\u00e9volutionnaire russe dans une conception individuelle, voire individualiste de la r\u00e9volte (qui contredit selon Leval la conception essentiellement collectiviste que se faisait Bakounine de la libert\u00e9 humaine), et ensuite l&rsquo;immoralisme que lui pr\u00eate Camus sur la base du seul <em>Cat\u00e9chisme du r\u00e9volutionnaire<\/em>. Sur ce dernier point, on pourrait \u00eatre surpris de voir Leval sembler accepter que Bakounine aurait pr\u00eat\u00e9 la main \u00e0 ce texte (avec d&rsquo;ailleurs plus d&rsquo;assurance que Camus, qui \u00e9voquait une simple supposition \u00e0 ce sujet), et excuser Bakounine d&rsquo;une mani\u00e8re un peu bancale, en recourant de surcro\u00eet \u00e0 un clich\u00e9 \u00e9cul\u00e9 (\u00ab exutoire d&rsquo;un de ces aspects complexes de l&rsquo;\u00e2me slave qui \u00e9tait en Bakounine \u00bb). Mais c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, on tenait encore ce texte pour co\u00e9crit par Bakounine et Netcha\u00efev, ce qui est consid\u00e9r\u00e9 d\u00e9sormais comme hautement improbable \u2212 notamment depuis qu&rsquo;on conna\u00eet la lettre de rupture de Bakounine avec Netcha\u00efev, dans laquelle il critique vertement et nomm\u00e9ment le cat\u00e9chisme \u00e9crit par son d\u00e9sormais ancien camarade. On pourrait donc aller plus loin que Leval lui-m\u00eame, mais dans la m\u00eame direction.<\/p>\n<p>Le dernier article contient encore une mise au point qui aura un effet sur les \u00e9ditions ult\u00e9rieures de <em>L&rsquo;homme r\u00e9volt\u00e9<\/em>. Dans la premi\u00e8re \u00e9dition du livre, Camus \u00e9crivait, au cr\u00e9dit du r\u00e9volutionnaire russe : \u00ab Bakounine a \u00e9t\u00e9 le seul de son temps \u00e0 d\u00e9clarer la guerre \u00e0 la science, idole de ses contemporains, avec une profondeur assez exceptionnelle. \u00bb Dans le manuscrit corrig\u00e9 que poss\u00e9dait Ren\u00e9 Char, cette phrase \u00e9tait suivie de la pr\u00e9cision suivante : \u00ab La vie est une transition incessante de l&rsquo;individuel \u00e0 l&rsquo;abstrait, et de l&rsquo;abstrait \u00e0 l&rsquo;individuel. C&rsquo;est ce deuxi\u00e8me mouvement qui manque \u00e0 la science. Une fois dans l&rsquo;abstrait, elle ne peut plus en sortir&#8230; C&rsquo;est pourquoi la science a pour mission d&rsquo;\u00e9clairer la vie, non de la gouverner, ce qu&rsquo;elle cr\u00e9e ressemble toujours \u00e0 l&rsquo;Homonculus. \u00bb N&rsquo;ayant pas connaissance de cette derni\u00e8re portion de phrase, Gaston Leval accuse Camus de confondre la r\u00e9volte contre le gouvernement des savants et la r\u00e9volte contre la science, et il rappelle opportun\u00e9ment que Bakounine n&rsquo;a cess\u00e9 par ailleurs de faire l&rsquo;\u00e9loge de la science comme \u00e9mancipatrice, tout en d\u00e9limitant son terrain de comp\u00e9tence.<\/p>\n<p>La s\u00e9rie d&rsquo;articles se termine par une mise au point sur le panslavisme, Gaston Leval rappelant que cette \u00e9tiquette mise sur les conceptions de Bakounine, outre qu&rsquo;elle est fort discutable m\u00eame pour la p\u00e9riode qui entoure 1848, ne peut valoir que pour le Bakounine qui n&rsquo;\u00e9tait pas encore anarchiste. Et Leval de conclure :<\/p>\n<blockquote><p>Mon devoir \u00e9tait, Albert Camus, de d\u00e9fendre la m\u00e9moire et la pens\u00e9e d&rsquo;un homme que vous connaissez mal et que vous avez pr\u00e9sent\u00e9 avec \u2212 j&rsquo;aimerais me tromper \u2212 une partialit\u00e9 d&rsquo;esprit absolument inexplicable. Je regrette d&rsquo;avoir eu \u00e0 le faire. Car non seulement j&rsquo;estime en vous le penseur, mais j&rsquo;appr\u00e9cie l&rsquo;homme qui, entre autres gestes, a su r\u00e9cemment prendre la parole pour d\u00e9fendre mes camarades espagnols condamn\u00e9s \u00e0 mort, et qui saura la prendre encore demain, si l&rsquo;on doit faire appel \u00e0 ses sentiments de noblesse humaine. Mais vous comprendrez vous-m\u00eame que, peut-\u00eatre \u00e0 cause de l&rsquo;estime que je vous porte, je devais d\u00e9fendre non seulement une personnalit\u00e9 que j&rsquo;admire, mais se pens\u00e9e pour ce qu&rsquo;elle a de valable dans la recherche de nouvelles formules de vie et de sociabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Car j&rsquo;affirme, Albert Camus, que si vous connaissiez vraiment la pens\u00e9e de Bakounine, vous vous apercevriez, en grande partie, bakouninien sans le savoir.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong><em>La r\u00e9ponse de Camus \u00e0 Leval<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Toi, lecteur du XXIe si\u00e8cle qui peut-\u00eatre fr\u00e9quentes les pr\u00e9tendus r\u00e9seaux sociaux, tu pourrais t&rsquo;attendre \u00e0 voir Camus se jeter dans la m\u00eal\u00e9e, balancer des <em>punchlines<\/em> \u00e0 la pelle, cependant que la meute de ses partisans agoniraient le malheureux Leval des insultes les plus diverses&#8230; Que nenni ! Le 5 juin 1952, <em>Le Libertaire<\/em> publia la r\u00e9ponse d&rsquo;Albert Camus \u00e0 Gaston Leval, et ce qui frappe tout d&rsquo;abord dans cette r\u00e9ponse, c&rsquo;est le ton amical et modeste qui la caract\u00e9rise, et qui contraste tant avec les pol\u00e9miques qui, autour du m\u00eame ouvrage, s\u00e9par\u00e8rent durablement Camus des surr\u00e9alistes et de Sartre. On trouve cette r\u00e9ponse p. 122-126 dans le livre \u00e9dit\u00e9 par Lou Marin. Camus, prenant acte de l&rsquo;absence d&rsquo;hostilit\u00e9 qui anime Leval, commence par d\u00e9clarer \u00e0 propos des articles de ce dernier : \u00ab Ils m&rsquo;ont, en somme, plus instruit que contredit. \u00bb Le ton d&rsquo;ensemble de la r\u00e9ponse va d\u00e8s lors consister pour Camus \u00e0 maintenir son propos g\u00e9n\u00e9ral (celui du livre, et ce propos en tant qu&rsquo;on peut l&rsquo;appliquer \u00e0 Bakounine), tout en conc\u00e9dant l&rsquo;essentiel \u00e0 son interlocuteur sur les points qu&rsquo;il soul\u00e8ve. L&rsquo;une des difficult\u00e9s est ici que Leval n&rsquo;a pas contest\u00e9 la collaboration de Bakounine avec Netcha\u00efev pour l&rsquo;\u00e9criture du <em>Cat\u00e9chisme du r\u00e9volutionnaire<\/em>, ce qui fournit un argument \u00e0 Camus pour soutenir que la contradiction qui est selon lui propre \u00e0 la pens\u00e9e r\u00e9volt\u00e9e \u00ab entre le nihilisme et l&rsquo;aspiration \u00e0 un ordre vivant \u00bb se trouve chez Bakounine.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette r\u00e9ponse \u00e0 Leval est l&rsquo;occasion pour Camus de prononcer l&rsquo;\u00e9loge de Bakounine qui manquait \u00e0 <em>L&rsquo;homme<\/em> r\u00e9volt\u00e9. Pour Camus, \u00ab Bakounine est l&rsquo;un des deux ou trois hommes que la vraie r\u00e9volte puisse opposer \u00e0 Marx dans le XIXe si\u00e8cle \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 un pourfendeur constant du socialisme autoritaire, il est l&rsquo;inspirateur\u00a0 des \u00ab f\u00e9d\u00e9rations fran\u00e7aise, jurassienne et espagnole de la 1\u00e8re Internationale \u00bb dont la conclusion du livre souligne la valeur, et Camus ajoute que \u00ab c&rsquo;est parce que Bakounine est vivant en moi comme il l&rsquo;est dans notre temps que je n&rsquo;ai pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 mettre au premier plan les pr\u00e9jug\u00e9s nihilistes qu&rsquo;il partageait avec son \u00e9poque. \u00bb C&rsquo;est une mani\u00e8re pour Camus de pr\u00e9senter son propos, non pas comme une critique de la pens\u00e9e libertaire, mais au contraire comme une contribution interne \u00e0 cette derni\u00e8re, dont il souligne pour finir la f\u00e9condit\u00e9 et le caract\u00e8re indispensable lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00ab affermir l&rsquo;espoir, et la chance, des derniers hommes libres. \u00bb<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on met de c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;erreur, partag\u00e9e par Camus et Leval, \u00e0 propos de la composition du <em>Cat\u00e9chisme du r\u00e9volutionnaire<\/em>, il est un point sur lequel on peut partiellement donner raison au premier, comme je l&rsquo;ai d&rsquo;ailleurs signal\u00e9 plus haut : c&rsquo;est celui qui concerne la composante n\u00e9gative de l&rsquo;anarchisme bakouninien. Dans la r\u00e9ponse \u00e0 Leval, cette composante est appr\u00e9ci\u00e9e d&rsquo;une mani\u00e8re nuanc\u00e9e : Camus soutient qu&rsquo;elle a eu son utilit\u00e9 temporaire, et il estime qu&rsquo;elle exprime un d\u00e9chirement de l&rsquo;homme r\u00e9volt\u00e9 que lui-m\u00eame dit avoir v\u00e9cu de l&rsquo;int\u00e9rieur. Rien n&#8217;emp\u00eache de penser que ce d\u00e9chirement, ou en tout cas cette tension entre le d\u00e9go\u00fbt pour l&rsquo;ordre social existant et l&rsquo;aspiration \u00e0 une nouvelle configuration sociale, fut parfois celui de Bakounine, en particulier dans certaines p\u00e9riodes de son parcours o\u00f9 il ne parvenait pas \u00e0 discerner d&rsquo;issue proprement positive \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 des r\u00e9volutionnaires. On peut par exemple citer cette lettre du 18 mars 1864 \u00e0 la comtesse Salias de Tournemir :<\/p>\n<blockquote><p>Que mes amis construisent, moi, je n&rsquo;ai soif que de destruction, parce que je suis convaincu que construire avec des mat\u00e9riaux pourris sur une charogne est peine perdue, et que ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;une grande destruction que peuvent appara\u00eetre de nouveaux mat\u00e9riaux vivants et avec eux de nouveaux organismes. [&#8230;] Notre si\u00e8cle est sous tous les rapports un si\u00e8cle de transition, un si\u00e8cle de malheureux, et nous, qui nous sommes d\u00e9tach\u00e9s de l&rsquo;ancien sans \u00eatre parvenus au nouveau, nous sommes des gens malheureux. Supportons donc notre malheur avec dignit\u00e9, les plaintes ne nous seront d&rsquo;aucun secours, et d\u00e9truisons autant que nous pouvons.<\/p><\/blockquote>\n<p>Il ne s&rsquo;agit assur\u00e9ment pas l\u00e0 du dernier mot de Bakounine en mati\u00e8re de r\u00e9volution sociale. On ne peut nier n\u00e9anmoins (et nul n&rsquo;en \u00e9tait plus conscient que Camus) que dans la volont\u00e9 de r\u00e9volutionner l&rsquo;ordre social, entre une composante de volont\u00e9 de d\u00e9truire. Cette passion de la destruction, on peut, comme Camus et Bakounine, l&rsquo;appeler r\u00e9volte.<\/p>\n<p><strong><em>Ce qu&rsquo;enseigne le rapport de Camus \u00e0 Bakounine sur son rapport \u00e0 l&rsquo;anarchisme<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Peut-on tirer du rapport qu&rsquo;il entretenait avec Bakounine des enseignements sur le rapport plus g\u00e9n\u00e9ral de Camus \u00e0 l&rsquo;anarchisme ? Il importe d&rsquo;abord de souligner que, s&rsquo;agissant de ce dernier point, on ne peut pas tout d\u00e9duire de son rapport \u00e0 Bakounine : lorsque Camus pense \u00e0 l&rsquo;anarchisme, c&rsquo;est surtout \u00e0 l&rsquo;Espagne qu&rsquo;il songe. Je renvoie sur ce point \u00e0 mon article dans <em>Critique<\/em>. Deux remarques s&rsquo;imposent d\u00e8s lors pour finir.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1185\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/livre_galerie_9782707345196-188x300.jpg\" alt=\"\" width=\"188\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/livre_galerie_9782707345196-188x300.jpg 188w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/livre_galerie_9782707345196.jpg 408w\" sizes=\"(max-width: 188px) 100vw, 188px\" \/>La premi\u00e8re porte sur le type d&rsquo;anarchisme qui a la pr\u00e9f\u00e9rence de Camus. Cet anarchisme est celui qui pense la pr\u00e9paration de la r\u00e9volution, et qui ne voit pas cette derni\u00e8re comme une fin en soi. Des r\u00e9volutions se produisent, et bien peu d\u00e9bouchent sur une remise en cause radicale de l&rsquo;ordre social qui les a vues na\u00eetre. Cela n&rsquo;est possible que si, au pr\u00e9alable, ceux qui se r\u00e9clament d&rsquo;une r\u00e9volution sociale ont commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9figurer, ici et maintenant, dans leurs organisations et dans leurs actions, la soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;ils d\u00e9siraient voir advenir. On ne peut manquer ici de songer \u00e0 l\u2019\u0153uvre positive de l&rsquo;anarcho-syndicalisme espagnol, qui n&rsquo;a pu produire le \u00ab bref \u00e9t\u00e9 de l&rsquo;anarchie \u00bb en 1936 que parce que des d\u00e9cennies de pr\u00e9paration avaient permis la maturation du projet communiste libertaire. Il est d&rsquo;ailleurs int\u00e9ressant de remarquer que l&rsquo;un des militants de la CNT qui a le plus insist\u00e9 sur ce point, Jos\u00e9 Peirats, fut pr\u00e9cis\u00e9ment lou\u00e9 par Camus comme un \u00ab militant irr\u00e9prochable \u00bb (voir <em>\u00c9crits libertaires<\/em>, p. 235 \u2212 le contexte \u00e9tait celui de la mise en cause de Peirats dans une attaque \u00e0 main arm\u00e9e intervenue \u00e0 Lyon en 1951, et les tortures qu&rsquo;il avait subies de la police fran\u00e7aise, <em>nihil novi sub sole<\/em>). On consultera notamment le livre qui a \u00e9t\u00e9 traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Une r\u00e9volution pour horizon<\/em>, Paris, Libertalia-CNT-RP, 2013.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me remarque concerne le fait que Camus n&rsquo;\u00e9tait pas anarchiste. \u00c0 plusieurs reprises, \u00e0 le lire, on a le sentiment que pour lui, l&rsquo;anarchisme est une composante n\u00e9cessaire du mouvement r\u00e9volutionnaire, celle qui pr\u00e9vient la pr\u00e9pond\u00e9rance d&rsquo;une direction technique ou bureaucratique. De ce point de vue, l&rsquo;anarchisme semble avoir chez lui une fonction presque instrumentale, celle de contrebalancer les d\u00e9rives autoritaires qui habitent \u00e0 titre de potentialit\u00e9s tous les projets de transformation sociale. Si l&rsquo;un des sens du mythe de Sisyphe est de soutenir que le combat pour la libert\u00e9 ne saurait jamais prendre fin, Camus serait celui qui, contrairement \u00e0 l&rsquo;anarchiste, aurait conscience du caract\u00e8re ind\u00e9fini et inachevable de ce combat.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai eu r\u00e9cemment \u00e0 rendre compte, pour le num\u00e9ro 859 (2018\/12) de la revue Critique (qui sort en librairie aujourd&rsquo;hui m\u00eame) de la r\u00e9\u00e9dition d&rsquo;un livre qui avait initialement paru chez les d\u00e9funtes \u00c9ditions \u00c9gr\u00e9gore sous le titre\u00a0 Camus et les libertaires, et qui s&rsquo;intitule d\u00e9sormais\u00a0\u00c9crits libertaires, par Albert Camus, et Maurice Joyeux, Louis Lecoin, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[96,141],"tags":[99,467,469,468],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1042"}],"collection":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1042"}],"version-history":[{"count":17,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1042\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1282,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1042\/revisions\/1282"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1042"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1042"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1042"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}