{"id":1152,"date":"2019-05-02T05:32:39","date_gmt":"2019-05-02T03:32:39","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=1152"},"modified":"2019-05-01T21:59:37","modified_gmt":"2019-05-01T19:59:37","slug":"deux-textes-de-gustav-landauer-sur-bakounine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/deux-textes-de-gustav-landauer-sur-bakounine-1152\/","title":{"rendered":"Deux textes de Gustav Landauer sur Bakounine"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1154\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Gustav_Landauer_189x.resized-222x300.png\" alt=\"\" width=\"222\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Gustav_Landauer_189x.resized-222x300.png 222w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Gustav_Landauer_189x.resized.png 528w\" sizes=\"(max-width: 222px) 100vw, 222px\" \/>Voici deux textes de l&rsquo;anarchiste allemand Gustav Landauer (1870-1919), traduits par mes soins et consacr\u00e9s \u00e0 Bakounine. Je les publie en ce 2 mai 2019 \u00e0 l&rsquo;occasion du centenaire de l&rsquo;assassinat de cet auteur par des membres des corps-francs envoy\u00e9s par le gouvernement de Berlin pour mater les troubles r\u00e9volutionnaires en Bavi\u00e8re, troubles dans lesquels Landauer avait \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9 \u2013 il fut m\u00eame pendant quelques jours commissaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation de l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re R\u00e9publique des Conseils de Bavi\u00e8re. J&rsquo;en profite pour signaler deux \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;actualit\u00e9 \u00e0 propos de Landauer. D&rsquo;une part, du 6 au 8 juin, \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure de Lyon se tiendra un colloque international intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Actualit\u00e9 de Gustav Landauer (1870-1919), philosophe et r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, organis\u00e9 par Anatole Lucet et moi-m\u00eame. On peut trouver le programme <a href=\"https:\/\/landauer2019.sciencesconf.org\/\">ici<\/a>. D&rsquo;autre part, au mois d&rsquo;octobre, para\u00eetra \u00e0 La Lenteur notre traduction de l&rsquo;<em>Appel au socialisme <\/em>du m\u00eame Landauer.<!--more--><\/p>\n<p>Le premier des deux textes de Landauer consacr\u00e9s \u00e0 Bakounine a paru dans la revue <i>Neues Leben<\/i> (5\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 27, 6 juillet 1901, p. 126), avant de servir de postface \u00e0 Max Nettlau, <i>Michael Bakunin. Eine biographische Skizze. Mit Ausz\u00fcgen aus seinen Schriften und Nachwort von Gustav Landauer<\/i>, Berlin, Verlag von Paul Pawlowitsch, 1901, p. 56-58. Le petit livre en question de Max Nettlau, qui est donc une esquisse biographique, ne doit \u00e9videmment pas \u00eatre confondu avec la monumentale biographie de Bakounine par le m\u00eame Nettlau, biographie qui contient quantit\u00e9 de manuscrits in\u00e9dits de Bakounine et que Nettlau reproduisit lui-m\u00eame \u00e0 50 exemplaires, distribu\u00e9s de par le monde \u00e0 un certain nombre de biblioth\u00e8ques.<\/p>\n<p>La second texte, publi\u00e9 en 1909 par Landauer dans son journal <i>Der Sozialist<\/i>, est une tentative de reconstitution fictive d&rsquo;un dialogue entre Proudhon et Bakounine, \u00e0 partir d&rsquo;une anecdote racont\u00e9e par Alexandre Herzen dans <i>Pass\u00e9 et m\u00e9ditations<\/i> (dont on trouve une traduction fran\u00e7aise par Daria Olivier dans l&rsquo;excellente collection \u00ab\u00a0Classiques slaves\u00a0\u00bb, Lausanne, L&rsquo;\u00c2ge d&rsquo;Homme, 1974)\u00a0: celui de Proudhon et Bakounine devisant interminablement un soir devant une chemin\u00e9e, Herzen finissant par les laisser pour les retrouver, le lendemain matin, au m\u00eame endroit, devant des braises \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9teintes, poursuivant la discussion entam\u00e9e la veille. Il s&rsquo;agit \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence de la part de Landauer d&rsquo;une reconstitution fantaisiste, qui attribue \u00e0 Bakounine des id\u00e9es qui ne sont encore que tr\u00e8s partiellement les siennes (notamment sur l&rsquo;anarchie), et qui passe sous silence le fait que Proudhon et Bakounine, \u00e0 cette \u00e9poque, parlaient surtout de Hegel\u00a0! Mais ce dialogue fictif nous en apprend en revanche beaucoup sur la conception landauerienne de la r\u00e9volution, ainsi que sur ce qu&rsquo;il prisait chez deux auteurs, qu&rsquo;il semble consid\u00e9rer, dans la conclusion, comme les deux jambes de la r\u00e9volution (en 1911, dans son <i>Appel au socialisme<\/i>, il qualifiera de Proudhon de \u00ab\u00a0plus grand des socialistes\u00a0\u00bb, louant en lui celui qui a propos\u00e9 une forme de socialisme adapt\u00e9e \u00e0 son peuple et \u00e0 son \u00e9poque, cependant qu&rsquo;il verra en Bakounine un repr\u00e9sentant de l&rsquo;audace destructrice).<\/p>\n<p>Ces deux\u00a0 textes on fait l&rsquo;objet d&rsquo;une republication r\u00e9cente dans le premier tome des \u00e9crits choisis de Gustav Landauer \u00e9dit\u00e9s par Siegbert Wolf\u00a0: <i>Internationalismus<\/i>, <i>Ausgew\u00e4hlte Schriften<\/i>, Band 1, Verlag Edition AV, 2008, respectivement p. 168-170 et p. 171-173.<\/p>\n<p>Ce ne sont pas les premiers textes de Landauer consacr\u00e9s sp\u00e9cifiquement \u00e0 Bakounine, ni les derniers. Il traduisit et publia aussi dans la premi\u00e8re version de son journal <i>Der Sozialist<\/i>, d\u00e8s 1893, de larges extraits de <i>Dieu et l\u2019\u00c9tat<\/i>, et <i>L&rsquo;histoire de l&rsquo;anarchie<\/i> de Max Nettlau nous apprend que Landauer eut ult\u00e9rieurement pour projet de publier une collection de tous les \u00e9crits et toutes les lettres \u00e9crits en allemand par Bakounine dans les ann\u00e9es 1840-1850. Enfin, Landauer publia entre mai et juillet 1914, \u00e0 l&rsquo;occasion du centenaire de sa naissance, une esquisse sur la vie de Bakounine jusqu&rsquo;en 1861 avec des extraits de ses principaux textes \u2013 c&rsquo;est cette derni\u00e8re s\u00e9rie de textes qui servit en partie de mod\u00e8le \u00e0 Hugo Ball pour son <i>Br\u00e9viaire Bakounine<\/i>, dont il fut question dans un <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/le-breviaire-bakounine-dhugo-ball-1056\/\">pr\u00e9c\u00e9dent billet<\/a>.<\/p>\n<p align=\"center\"><b>Sur Michel Bakounine<\/b><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1216\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/nettlau-skizze-dt-184x300.jpg\" alt=\"\" width=\"184\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/nettlau-skizze-dt-184x300.jpg 184w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/nettlau-skizze-dt.jpg 241w\" sizes=\"(max-width: 184px) 100vw, 184px\" \/>La vie qui a \u00e9t\u00e9 ici pr\u00e9sent\u00e9e au lecteur sans les artifices de la construction et du romanesque, parle d&rsquo;elle-m\u00eame et il n&rsquo;y a pas grand chose \u00e0 y ajouter. Bakounine se tient l\u00e0 devant nous\u00a0: un \u00eatre pur et ardent, un penseur et un h\u00e9ros. Malgr\u00e9 tout ce riche et prodigue travail qu&rsquo;il accomplit pendant sa vie, il n&rsquo;a pas connu ce que les gens pratiques nomment le succ\u00e8s. Il n&rsquo;a presque jamais proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re des opportunistes en tentant de parvenir \u00e0 son but par des voies d\u00e9tourn\u00e9es\u00a0; il a suivi tout droit sa voie, engageant directement les \u00eatres humains \u00e0 atteindre la libert\u00e9 de la personne et la prosp\u00e9rit\u00e9 de tous par la voie la plus imm\u00e9diate. Il en a conquis des centaines, ravi des milliers, plong\u00e9 int\u00e9rieurement les meilleurs de ses contemporains et de la post\u00e9rit\u00e9 dans la braise et les flammes\u00a0; et pourtant, \u00e0 la fin de sa vie, il s&rsquo;est retrouv\u00e9 seul, en homme r\u00e9sign\u00e9.<\/p>\n<p>Je crois qu&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 connu cette r\u00e9signation et ce doute des d\u00e9cennies auparavant, avant d&rsquo;\u00eatre vieux et us\u00e9, avant d&rsquo;aimer \u00e0 lire ces \u00e9crits de Schopenhauer qui s&rsquo;ali\u00e8nent au monde. L&rsquo;homme qui, d\u00e8s 1849, a dit\u00a0: \u00ab\u00a0tout p\u00e9rira, ne restera que la Neuvi\u00e8me Symphonie\u00a0\u00bb n&rsquo;\u00e9tait pas homme \u00e0 croire aveugl\u00e9ment, ni \u00e0 se bercer d&rsquo;illusions sur l&rsquo;inertie et la mod\u00e9ration des humains.<\/p>\n<p>Mais faut-il donc croire \u00e0 l&rsquo;accomplissement de ce pour quoi on lutte\u00a0? Est-il donc n\u00e9cessaire d&rsquo;\u00eatre plein d&rsquo;espoir pour \u00eatre courageux\u00a0? Faut-il vouloir voir le r\u00e9sultat de ce qu&rsquo;on a cr\u00e9\u00e9 pour cr\u00e9er\u00a0?<\/p>\n<p><i>Voil\u00e0<\/i>, selon moi, ce que doit nous apprendre \u00e0 ce moment le souvenir de Bakounine, et cela seulement\u00a0: ou bien l&rsquo;on a une pulsion supr\u00eame, ou bien on ne l&rsquo;a pas. Celui en qui la pulsion de cr\u00e9er une culture humaine enti\u00e8re dans sa totalit\u00e9 est plus grande que l&rsquo;envie d&rsquo;une vie de bien-\u00eatre personnel, que l&rsquo;inertie et le confort, celui-l\u00e0 d\u00e9finira cette pulsion comme sup\u00e9rieure \u00e0 sa vie et la fera r\u00e9gner, quoi que l&rsquo;entendement et le regard des contemporains puissent en dire. Voil\u00e0 donc ce que signifie pour nous Bakounine, cet \u00eatre \u00e9ternellement ancien et \u00e9ternellement jeune\u00a0:<\/p>\n<p>Arrimer la vie \u00e0 une id\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e, nous la partageons avec lui\u00a0: il faut que sur Terre se tiennent des \u00eatres humains fiers et libres, qui s&rsquo;unissent dans le travail et l&rsquo;auto-discipline pour arracher \u00e0 la nature tout ce dont ils ont besoin pour vivre.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est ni l&rsquo;endroit ni le moment pour se disputer avec lui sur certains d\u00e9tails de sa conception du monde et de sa m\u00e9thode politique et antipolitique. Ce qu&rsquo;il faut aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est un monument, pas une statue ou une glorification\u00a0; il faut le voir d&rsquo;une mani\u00e8re monumentale, pr\u00e9senter ce qu&rsquo;il peut signifier pour nous comme g\u00e9nie, comme mod\u00e8le. Le courage dans la pens\u00e9e et dans la vie, le fait de tenir \u00e2prement et fid\u00e8lement \u00e0 ce que nous avons de meilleur en nous, de laisser s&rsquo;\u00e9couler au dehors notre personnalit\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re v\u00e9h\u00e9mente de sorte que nous d\u00e9bordions et agissions dans le monde, la puret\u00e9 des moyens parce que jamais on ne doit s&rsquo;en remettre \u00e0 la mis\u00e8re du moment, voil\u00e0 ce que Bakounine a v\u00e9cu en avance pour nous.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai rien d&rsquo;autre \u00e0 dire\u00a0; j&rsquo;aime et je r\u00e9v\u00e8re Michel Bakounine, ce r\u00e9volutionnaire le plus aimable de tous, depuis que je le connais\u00a0; il est possible d&rsquo;apprendre \u00e0 le conna\u00eetre car il est peu d&rsquo;\u00e9crits qui soient aussi vivants que les siens (peut-\u00eatre est-ce pour cette raison qu&rsquo;ils sont fragmentaires, comme la vie elle-m\u00eame)\u00a0; et au nom de cet amour et de ce respect, je me refuse \u00e0 enjoliver la vie de cet homme d&rsquo;action.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Temp\u00eate et vie\u00a0\u00bb furent les paroles d&rsquo;introduction de ce vivant temp\u00e9tueux\u00a0; cr\u00e9er \u2013 par passion cr\u00e9atrice\u00a0; mais lorsqu&rsquo;on consid\u00e8re aujourd&rsquo;hui ceux qui cr\u00e9ent positivement ici, ces bougres de philistins sans ressort et sans puissance interne, on pr\u00e9f\u00e9rerait encore avoir v\u00e9cu \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque dont nous ne savons pas quand elle reviendra\u00a0: celle o\u00f9 l&rsquo;on enjambait des ruines pour se diriger vers un palais dont on croyait d&rsquo;une mani\u00e8re peut-\u00eatre erron\u00e9e qu&rsquo;il se construirait de lui-m\u00eame, au lieu qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui de mis\u00e9rables baraques sont rapi\u00e9c\u00e9es et \u00e9rig\u00e9es en neuf avec des chiffons et des briques, des baraques qui ne sont destin\u00e9es qu&rsquo;\u00e0 finir en ruines et \u00e0 \u00eatre oubli\u00e9es ou m\u00e9pris\u00e9es par les g\u00e9n\u00e9rations qui viennent. C&rsquo;\u00e9tait un vaste plan que Bakounine portait en son esprit, m\u00eame si ce n&rsquo;\u00e9tait pas encore du pur anarchisme\u00a0: en unissant fermement des \u00e9lus, des anonymes, il s&rsquo;agissait de forcer l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 amener les masses \u00e0 une r\u00e9volution lib\u00e9ratrice. De la grandeur parcourait aussi cette m\u00e9thode conspirative de Bakounine\u00a0; ce qu&rsquo;il en est rest\u00e9 aujourd&rsquo;hui, ce sont des petits jeux d&rsquo;organisation, du copinage, et toutes sortes d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments dangereusement ridicules.<\/p>\n<p>Bakounine repr\u00e9sente pour nous une p\u00e9riode pass\u00e9e\u00a0: l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;action. Aujourd&rsquo;hui, nous sommes devenus plus scientifiques et ils semblent dispara\u00eetre, les quelques-uns qui veulent r\u00e9aliser l&rsquo;\u00ab\u00a0impossible\u00a0\u00bb en partant du sentiment. L&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;action a \u00e9t\u00e9 dissoute par l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;affairement. Beaucoup de gentils petits r\u00e9sultats ont \u00e9t\u00e9 atteints par cette assiduit\u00e9 de collectionneur qu&rsquo;on appelle science et par ce triste attrape-mouches qu&rsquo;on appelle politique sociale. C&rsquo;est dans cette \u00e9poque d&rsquo;affairement et de petit travail peu exigeant qu&rsquo;il semble que nous venions pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;entrer\u00a0; il ne nous reste plus rien, sinon faire cro\u00eetre dans des proportions gigantesques et s&rsquo;accoupler ensemble les deux pulsions fondamentales de Bakounine\u00a0: le m\u00e9pris du philistin et l&rsquo;amour des hommes. Ce que Bakounine et son \u00e9poque ont peut-\u00eatre quelque peu n\u00e9glig\u00e9 se trouve partout entrepris\u00a0: on construit. Il est n\u00e9cessaire de construire, qui voudrait le nier\u00a0? Mais c&rsquo;est aussi par ailleurs tellement confortable et sans danger, et cela offre tant de refuges pour les \u00e9gar\u00e9s qui doivent se loger quelque part. On construit, mais sans passion cr\u00e9atrice. Notre \u00e9poque ne veut rien savoir du fait qu&rsquo;on doit construire en grand et que les grands architectes ont toujours \u00e9t\u00e9 aussi les grands destructeurs.<\/p>\n<p align=\"center\"><b>Proudhon et Bakounine. Une caract\u00e9risation<\/b><\/p>\n<p>Walter Savage Landor, un des plus fins sceptiques et ironistes de notre \u00e9poque, et de surcro\u00eet un grand ma\u00eetre de la langue, capable \u2013 peut-\u00eatre par suite de sa propre faiblesse et de sa propre improductivit\u00e9\u00a0; tout de m\u00eame, c&rsquo;\u00e9tait un homme de notre \u00e9poque \u2013 de se glisser avec une grande d\u00e9licatesse dans l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;autres \u00eatres humains, m\u00eame forts et cr\u00e9ateurs, et de discourir comme \u00e0 partir de leur c\u0153ur \u00e0 eux, a \u00e9crit un grand nombre de ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 \u00ab\u00a0Imaginary conversations\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire des conversations qui n&rsquo;ont pas eu lieu, mais qui auraient sans doute pu avoir lieu.<\/p>\n<p>Alexandre Herzen raconte dans ses souvenirs (qu&rsquo;on les lise!) comment \u00e0 Paris, \u00e0 une heure tardive de la nuit, il aurait quitt\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle, depuis des heures, les deux grands fondateurs de l&rsquo;anarchisme et du socialisme, Proudhon et Bakounine, se communiquaient leurs pens\u00e9es et leur vie int\u00e9rieure. Il rentra chez lui, s&rsquo;endormit, revint dans la matin\u00e9e dans cette maison amie \u2013 et Bakounine et Proudhon \u00e9taient encore assis l&rsquo;un en face de l&rsquo;autre et discutaient l&rsquo;un avec l&rsquo;autre \u2013 \u00e0 partir de la soci\u00e9t\u00e9 la plus intime et de la s\u00e9paration la plus extr\u00eame. Ce qui suit pourrait rendre vivant, pour caract\u00e9riser deux tendances majeures de cette \u00e9poque de fermentation, un fragment d&rsquo;une telle conversation, non pas telle qu&rsquo;elle eut lieu, mais telle qu&rsquo;elle e\u00fbt sans doute pu avoir lieu peu apr\u00e8s la R\u00e9volution de F\u00e9vrier.<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p><i>Bakounine\u00a0<\/i>: Moi\u00a0? Non, c&rsquo;est vous qui \u00eates le grand croyant\u00a0! J&rsquo;aime l&rsquo;\u00eatre humain, certes\u00a0; mais si je crois, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que je ne supporte pas les \u00eatres humains et en suit presque \u00e0 les m\u00e9priser. J&rsquo;aimerais les pousser devant moi, les \u00e9ventrer pour qu&rsquo;ils aillent \u00e0 la lutte, au-del\u00e0 d&rsquo;eux-m\u00eames, \u00e0 la mort de leur mis\u00e8re, \u00e0 la vie, au feu\u00a0! Est-ce que je sais, moi, si vont jamais \u00e9merger les formations que tous les deux nous inventons ou r\u00eavons\u00a0! Mais comment sont-elles jamais cens\u00e9es advenir si ces bougres d&rsquo;\u00eatres humains ne s&rsquo;oublient pas eux-m\u00eames et n&rsquo;oublient pas leur petite essence, s&rsquo;ils ne sont pas subjugu\u00e9s par l&rsquo;id\u00e9e\u00a0? Et comment cela est-il cens\u00e9 advenir autrement qu&rsquo;ainsi\u00a0: que tous marchent \u00e0 la destruction de ce qui est commun, qu&rsquo;ils deviennent sauvages et d\u00e9moniaques\u00a0? Au diable tout votre savoir\u00a0! C&rsquo;est au sentiment, \u00e0 la pulsion premi\u00e8re qu&rsquo;il nous faut aller.<\/p>\n<p><i>Proudhon\u00a0<\/i>: Combien de fois, nous autres, combien de fois nous sommes all\u00e9s, permettez-moi de le dire, au cours des r\u00e9volutions pr\u00e9c\u00e9dentes au sentiment et \u00e0 la pulsion\u00a0! Nous avons \u00e9t\u00e9 vainqueurs sur les barricades pour nous livrer le lendemain matin en vaincus \u00e0 la merci des avocats, des professeurs, en bref\u00a0: des \u00e2nes et des \u00e2niers. Moi non plus je n&rsquo;aime pas vraiment les \u00eatres humains et ne les estime gu\u00e8re. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, nous devons leur montrer que la justice est affaire d&rsquo;utilit\u00e9, d&rsquo;entendement, et d\u00e8s lors d&rsquo;action et de construction. Lorsque je vous entends, cher Russe et barbare, c&rsquo;est comme si j&rsquo;entendais Orph\u00e9e qui veut dompter les animaux sauvages avec de la musique. Toujours l&rsquo;obscurit\u00e9, l&rsquo;ardeur et la brume, toujours de la musique au lieu de&#8230;<\/p>\n<p><i>Bakounine\u00a0<\/i>: Oh, la musique\u00a0! Oh, l&rsquo;ami, ne dites rien contre la musique. Je r\u00eave et me grise parfois \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que tout devrait dispara\u00eetre et que pour moi il ne resterait dans le monde que la musique.<\/p>\n<p><i>Proudhon\u00a0<\/i>: Et que resterait-il alors\u00a0? Le nombre et l&rsquo;harmonie\u00a0! Comment l&rsquo;harmonie est-elle cens\u00e9e advenir dans les relations entrem\u00eal\u00e9es qu&rsquo;ont les \u00eatres humains si vous ne les amenez pas \u00e0 entrer dans des rapports harmonieux, \u00e0 cr\u00e9er des institutions de justice et d&rsquo;\u00e9change \u00e9quitable\u00a0? D\u00e9chirez, d\u00e9chirez\u00a0! Que cr\u00e9erez vous\u00a0? Le n\u00e9ant.<\/p>\n<p><i>Bakounine\u00a0<\/i>: Nous cr\u00e9ons\u00a0; ce ne peut pas \u00eatre du n\u00e9ant. Il n&rsquo;y a pas du tout de n\u00e9ant, cher philosophe\u00a0; si votre Kant ne vous l&rsquo;a pas appris, alors vous avez perdu votre temps aupr\u00e8s de lui. Nous cr\u00e9ons le chaos. Votre anarchie, mon cher civilis\u00e9, votre situation d&rsquo;absence de gouvernement et de domination est un calcul. Ne vous d\u00e9fendez donc pas contre ceci\u00a0: lorsque nous disons \u00ab\u00a0anarchie\u00a0\u00bb, nous entendons la m\u00eame et vieille chose que nos ennemis. Savez-vous comment s&rsquo;appellent nos ennemis\u00a0? Ils s&rsquo;appellent des philistins, depuis le commencement. Nous voulons l&rsquo;anarchie\u00a0: le chaos, la dissolution, la fertilit\u00e9, la confusion, ce qui n&rsquo;a pas de nom\u00a0! Je ne veux pas savoir ce qui s&rsquo;enfantera. Je veux un enfant, un vivant, et qu&rsquo;est-ce que \u00e7a veut dire d&rsquo;autre que\u00a0: l&rsquo;inconnu\u00a0? Si nous voulons d\u00e9cha\u00eener des forces cr\u00e9atrices, il nous faut d\u00e9truire, d\u00e9truire\u00a0: culbuter tout ce qu&rsquo;il y a de lamentable \u2013 faire sauter toutes les cha\u00eenes, br\u00fbler tous les papiers\u00a0! Il faut nous lib\u00e9rer\u00a0! C&rsquo;est la r\u00e9demption de l&rsquo;humanit\u00e9\u00a0: que nous autres, \u00eatres humains vivants, nous nous lib\u00e9rions. Si nous allons parvenir \u00e0 la Terre du salut\u00a0? Je ne sais pas. Mais nous l&rsquo;avons en nous-m\u00eames quand tout est sens dessus dessous. Guerre et temp\u00eate\u00a0! Tel doit \u00eatre notre slogan. Je n&rsquo;en connais point d&rsquo;autre.<\/p>\n<p><i>Proudhon\u00a0<\/i>: Il nous faut l&rsquo;ouragan et la bataille, mais nous, tout du moins les quelques-uns que nous sommes, nous devons savoir ce qui vient ensuite. Avec la sauvagerie et le d\u00e9cha\u00eenement, nous n&rsquo;avons jamais men\u00e9 une vie belle et riche que momentan\u00e9ment. Et depuis le commencement, nous avons pr\u00e9par\u00e9 un lit bien chaud pour nos ennemis que sont, c&rsquo;est tout \u00e0 fait juste, les philistins. J&rsquo;ai devant moi une vision, claire et lisse comme sur une riche plaine\u00a0: une vie de pl\u00e9nitude et d&rsquo;existence joyeuse sans d\u00e9tresse ni douleur, pour tous. Et pour toute la vie. Commen\u00e7ons \u00e0 la construire. Montrons-la aux \u00eatres humains. Elle est si facile, si simple, si \u00e9vidente. Montrons, ou du moins disons ce que les \u00eatres humains doivent imposer dans la r\u00e9volution. Quand une g\u00e9nialit\u00e9 sauvage comme la v\u00f4tre, mon ami, a bout\u00e9 le feu dans les esprits, voil\u00e0 ce qui leur vient en t\u00eate.<\/p>\n<p><i>Herzen<\/i> (entrant)\u00a0: Bakounine, vous \u00eates le feu. Proudhon, vous \u00eates la lumi\u00e8re. Et, qui plus est, chacun de vous deux a encore tant de l&rsquo;autre en lui que le feu de l&rsquo;un s&rsquo;enflamme d&rsquo;une lumi\u00e8re redoubl\u00e9e et que la lumi\u00e8re de l&rsquo;autre prend chaleur et couleur aupr\u00e8s de son ami. Restez ce que vous \u00eates pour nous, et agissez de concert\u00a0! Et laissez-moi m&rsquo;asseoir aupr\u00e8s de vous. Je n&rsquo;y crois plus gu\u00e8re\u00a0; et en moi, il y a de la cendre et des scories. Laissez-moi aupr\u00e8s de vous\u00a0! Aupr\u00e8s de votre esprit et de votre amour, je me sens bien. Et je ne sais pas\u00a0: est-ce que je veux lutter avec toi\u00a0? Est-ce que je veux construire avec toi\u00a0? Cette l\u00e2che humanit\u00e9 me rend malade. Je voudrais vivre avec vous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici deux textes de l&rsquo;anarchiste allemand Gustav Landauer (1870-1919), traduits par mes soins et consacr\u00e9s \u00e0 Bakounine. 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