{"id":1250,"date":"2020-02-04T19:43:13","date_gmt":"2020-02-04T17:43:13","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=1250"},"modified":"2020-02-07T11:40:31","modified_gmt":"2020-02-07T09:40:31","slug":"zoe-obolenskaia-la-princesse-de-bakounine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/zoe-obolenskaia-la-princesse-de-bakounine-1250\/","title":{"rendered":"Zo\u00e9 Obolenska\u00efa, \u00ab la princesse de Bakounine \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1251\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/FoschiniPrincesseBakounine.resized-184x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"184\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/FoschiniPrincesseBakounine.resized-184x300.jpeg 184w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/FoschiniPrincesseBakounine.resized.jpeg 474w\" sizes=\"(max-width: 184px) 100vw, 184px\" \/><\/p>\n<p>En d\u00e9cembre dernier, le p\u00e8re No\u00ebl (encore un barbu) a gliss\u00e9 sous le sapin le livre de Lorenza Foschini, <em>La Princesse de Bakounine <\/em>(originellement intitul\u00e9 en italien <em>Zo\u00e9, la principessa che incant\u00f3 Bakunin<\/em>, soit <em>Zo\u00e9, la princesse qui enchanta Bakounine<\/em>), publi\u00e9 aux \u00e9ditions Quai Voltaire en 2017 dans une traduction de Karine Degliame-O&rsquo;Keeffe (l&rsquo;original avait paru en 2016). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 la princesse Zo\u00e9 (Zo\u00efa en russe) Obolenska\u00efa, et pour une grande part \u00e0 ses relations avec Michel Bakounine &#8211; je remarque en passant que l&rsquo;autrice fait tout le contraire de moi : j&rsquo;avais coutume d&rsquo;appeler Obolenska\u00efa Zo\u00efa, et Bakounine Michel, elle en revanche opte respectivement pour Zo\u00e9 et Mikha\u00efl, ce qui est tout aussi peu coh\u00e9rent. Ici, je ferai donc le choix de la version francis\u00e9e, essentiellement pour cette raison que ces deux aristocrates russes, nourris \u00e0 la culture fran\u00e7aise, s&rsquo;appelaient eux-m\u00eames de cette mani\u00e8re (et accessoirement parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une tradition de traduire en fran\u00e7ais les pr\u00e9noms russes: Alexis pour Alexei, Paul pour Pavel, Barbara pour Varvara, etc.).<\/p>\n<p>Dans ce billet, je rappellerai d&rsquo;abord qui est Zo\u00e9 Obolenska\u00efa (dont il semble qu&rsquo;elle inspira \u00e0 Tolsto\u00ef le personnage d&rsquo;Anna Kar\u00e9nine et \u00e0 Henry James celui de la princesse Casamassima) et ce que furent ses rapports avec Bakounine (et au passage ce que j&rsquo;en ai appris \u00e0 la lecture du livre), avant de m&rsquo;int\u00e9resser plus particuli\u00e8rement aux passages qui sont consacr\u00e9s au r\u00e9volutionnaire russe. Je pr\u00e9cise toutefois pour commencer que je ne connais par l&rsquo;autrice de ce livre, dont je sais simplement qu&rsquo;elle a travaill\u00e9, en tant que journaliste, pour la radio et la t\u00e9l\u00e9vision publiques italiennes et qu&rsquo;elle a publi\u00e9, depuis la fin des ann\u00e9es 1990, un certain nombre de travaux consacr\u00e9s \u00e0 Proust.<!--more--><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1258\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Obolenskaia-212x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"212\" height=\"300\" \/>Zo\u00e9 Serge\u00efevna Obolenska\u00efa (1828-1897), n\u00e9e Sumarokova, est issue d&rsquo;une grande famille de la noblesse russe, qui a plus ou moins arrang\u00e9 pour elle un mariage avec un prince d&rsquo;une autre grande famille, Alexis Obolenski, qui deviendra gouverneur de Moscou. De cette union, probablement d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;amour si l&rsquo;on en juge par la suite de l&rsquo;histoire, naissent 6 enfants entre 1850 et 1858, dont 5 survivront. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1860, la princesse s&rsquo;\u00e9loigne de son mari et part vivre en Italie avec ses enfants, menant grand train gr\u00e2ce notamment \u00e0 la fortune de sa famille, mais fr\u00e9quentant aussi de plus en plus assid\u00fbment le milieu des r\u00e9volutionnaires en exil. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;elle fait la connaissance de Bakounine, qui s&rsquo;est install\u00e9 en Italie en 1864. Pendant quelques mois, les deux aristocrates russes en exil sont tr\u00e8s proches &#8211; Zo\u00e9 Obolenska\u00efa servant de m\u00e9c\u00e8ne \u00e0 un Bakounine qui sera toujours d\u00e9sargent\u00e9. Au passage, je ne suis pas du tout convaincu qu&rsquo;il y ait eu entre eux autre chose qu&rsquo;une amiti\u00e9 militante, comme le sugg\u00e8re Lorenza Foschini. L&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une relation amoureuse entre les deux aristocrates semble d&rsquo;autant moins probable que par l&rsquo;interm\u00e9diaire de Bakounine, Obolenska\u00efa va rencontrer celui qui sera le grand amour du reste de sa vie, Walery Mroczkowski (1840-1889), r\u00e9volutionnaire polonais, impliqu\u00e9 dans l&rsquo;insurrection de 1863 et compagnon du r\u00e9volutionnaire russe. De cette union, na\u00eetront deux enfants en 1867 et 1871. Je reviendrai, dans un prochain billet, sur la figure de Walery Mroczkowski, qu&rsquo;on conna\u00eet aussi sous le nom de Val\u00e9rien Ostroga, qu&rsquo;il finit par adopter.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1264\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/ostroga-250x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"250\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/ostroga-250x300.jpeg 250w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/ostroga.jpeg 260w\" sizes=\"(max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/>Il n&rsquo;en reste pas moins que les rapports entre les deux amis, Zo\u00e9 et Michel, sont suffisamment intenses et constants pour que le second dicte \u00e0 la premi\u00e8re le texte du <em>Cat\u00e9chisme r\u00e9volutionnaire<\/em> tel qu&rsquo;il nous est parvenu &#8211; l&rsquo;autre partie du texte, consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;organisation de la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te dont ce cat\u00e9chisme se voulait le programme, est d&rsquo;ailleurs dict\u00e9e par Bakounine \u00e0 Walery Mroczkowski (en photo ci-contre). La lecture du livre de Lorenza Foschini m&rsquo;a fait prendre conscience du peu de cas que j&rsquo;avais fait jusqu&rsquo;ici du r\u00f4le de cette figure attachante dans l&rsquo;itin\u00e9raire de Bakounine. J&rsquo;ai longtemps soutenu que la d\u00e9fense par Bakounine de l&rsquo;union libre, de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes, son appel \u00e0 d\u00e9truire tout ce qui instituait juridiquement l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 entre les sexes, \u00e0 commencer par le mariage et la famille l\u00e9gale, que tout cela provenait notamment de ce que Bakounine avait fr\u00e9quent\u00e9 des femmes militantes qui faisaient partie de son entourage russe &#8211; mais bizarrement, je n&rsquo;avais pas aper\u00e7u ce qui \u00e9tait pourtant aveuglant : au premier rang de ces femmes se trouvait Zo\u00e9 Obolenska\u00efa.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1262\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/Obolenski.jpeg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"276\" \/>Il n&rsquo;y a rien de contingent \u00e0 ce que ce soit pr\u00e9cis\u00e9ment elle qui soit charg\u00e9e de recopier un texte dans lequel il est fait mention du mariage comme institution d&rsquo;oppression, du fait que les enfants n&rsquo;appartiennent pas \u00e0 leurs parents mais \u00e0 leur future libert\u00e9. Cela fait directement \u00e9cho \u00e0 la situation personnelle de la princesse: s\u00e9par\u00e9e de son mari, elle est la proie de pressions de plus en plus intenses pour revenir au pays, pressions auxquelles prennent part non seulement les autorit\u00e9s russes et son mari, mais aussi son propre p\u00e8re. L&rsquo;histoire conna\u00eetra un d\u00e9nouement terrifiant : le p\u00e8re (l&rsquo;homme aux belles bacchantes, ci-contre), avec la complicit\u00e9 des autorit\u00e9s suisses (puisque Zo\u00e9 Obolenska\u00efa s&rsquo;est install\u00e9e dans ce pays, o\u00f9 elle donne naissance \u00e0 son premier enfant avec Walery Mroczkowski en 1867), fait enlever les enfants sous les yeux de leur m\u00e8re, et celle-ci ne pourra plus jamais les revoir (\u00e0 l&rsquo;exception de l&rsquo;une de ses filles, qui, absente ce jour-l\u00e0, \u00e9chappera par chance \u00e0 l&rsquo;enl\u00e8vement). C&rsquo;est \u00e0 cette lamentable affaire que Bakounine se r\u00e9f\u00e8re dans <em>Les ours de Berne et l&rsquo;ours de Saint-P\u00e9tersbourg<\/em>, texte dans lequel il se fait passer pour un Suisse \u00ab humili\u00e9 et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00bb qui se plaint de la complaisance des autorit\u00e9s suisses, non seulement dans l&rsquo;affaire Obolenska\u00efa, mais aussi dans l&rsquo;extradition de Serge Netcha\u00efev. Le livre de Lorenza Foschini nous fournit encore des renseignements fort bienvenus sur les amies de Zo\u00e9 Obolenska\u00efa, qui durent elles aussi compter parmi les fr\u00e9quentations f\u00e9minines de Bakounine lors de son s\u00e9jour aupr\u00e8s de la princesse \u00e0 Naples, puis \u00e0 Ischia.<\/p>\n<p>On aurait tort, toutefois, de consid\u00e9rer Zo\u00e9 Obolenska\u00efa comme une simple disciple de Bakounine. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une femme jalouse de son ind\u00e9pendance, y compris d&rsquo;un point de vue politique et intellectuel. Si son amant (et mari apr\u00e8s la mort d&rsquo;Alexis Obolenski en 1882) Walery Mroczkowski est demeur\u00e9 toute sa vie fid\u00e8le \u00e0 Bakounine et aux id\u00e9es qu&rsquo;ils partageaient, elle en revanche sera plus proche d&rsquo;autres Russes de l&rsquo;\u00e9migration, dont la b\u00eate noire de Bakounine en Suisse, Nicolas Outine, et \u00e0 travers lui plus proche de Marx. On peut d\u00e8s lors se demander s&rsquo;il \u00e9tait pertinent de rendre invisible, dans son titre, le nom du personnage dont la vie sert pourtant de mati\u00e8re \u00e0 l&rsquo;ouvrage: de Zo\u00e9 Obolenska\u00efa, h\u00e9ro\u00efne des pr\u00e9mices de la r\u00e9volution russe, il ne reste finalement qu&rsquo;une princesse qui fr\u00e9quenta le grand homme Bakounine. On notera aussi que Bakounine est souvent d\u00e9sign\u00e9 par son nom et Obolenska\u00efa par son pr\u00e9nom&#8230; Or le r\u00f4le que celle-ci joua dans l&rsquo;itin\u00e9raire du r\u00e9volutionnaire russe fut loin d&rsquo;\u00eatre n\u00e9gligeable. C&rsquo;est en effet dans la soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;elle a r\u00e9unie autour d&rsquo;elle que Bakounine va rencontrer tous ces garibaldiens et mazziniens en rupture de ban qui vont constituer le petit groupe de ses amis italiens et le \u00ab noyau originel du groupe anarchiste napolitain \u00bb (p. 61). Rappelons que c&rsquo;est dans un article publi\u00e9 dans un journal garibaldien, le <em>Popolo d&rsquo;Italia<\/em> que Bakounine se d\u00e9clara pour la premi\u00e8re fois anarchiste, en 1867.<\/p>\n<p>Le livre de Lorenza Foschini est d&rsquo;une lecture parfois plaisante. Il a aussi le m\u00e9rite de restituer fid\u00e8lement la violence que l&rsquo;aristocratie exerce sur ses propres membres d\u00e8s lors qu&rsquo;ils tendent \u00e0 ne pas vivre conform\u00e9ment \u00e0 ses r\u00e8gles. Mais certains passages ont produit sur moi une impression p\u00e9nible. Quelle n\u00e9cessit\u00e9 y avait-il \u00e0 charger le trait et \u00e0 d\u00e9crire Bakounine comme une \u00ab montagne de gras \u00bb (p. 49), un \u00ab ogre flasque et \u00e9dent\u00e9 \u00bb dans lequel on ne reconna\u00eetrait plus \u00ab le h\u00e9ros blond de Dresde \u00bb (p. 40), notamment lorsqu&rsquo;on sait que l&rsquo;apparence du r\u00e9volutionnaire russe s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9grad\u00e9e en raison du scorbut qu&rsquo;il avait contract\u00e9 lors de sa longue d\u00e9tention? Tout cela rappelle malheureusement les coups bas port\u00e9s par Marx et Engels sur Bakounine \u00ab devenu aussi stupide qu&rsquo;un b\u0153uf \u00bb \u00e0 cause de sa jeune \u00e9pouse polonaise.\u00a0Pourquoi encore imaginer que ce que se reprocha Bakounine, dans l&rsquo;affaire Netcha\u00efev, fut \u00ab d&rsquo;avoir laiss\u00e9 entrer dans son intimit\u00e9 un personnage d&rsquo;un rang si inf\u00e9rieur \u00bb (p. 188)? Quelle n\u00e9cessit\u00e9 y avait-il en outre \u00e0 \u00e9voquer, s&rsquo;agissant d&rsquo;Antonia, \u00ab les silences de sa pens\u00e9e qui erre dans le n\u00e9ant \u00bb ou \u00e0 parler de l&rsquo;\u00ab amour presque inexplicable \u00bb que Bakounine lui portait (p. 104)? L&rsquo;autrice est en outre fort mal inform\u00e9e puisqu&rsquo;elle consid\u00e8re comme des \u00ab m\u00e9disances qui circulaient dans les milieux de la Ire Internationale \u00bb les affirmations suivant lesquelles les enfants du couple ont pour p\u00e8re biologique Carlo Gambuzzi, chose dont tout lecteur assidu de ce blog (et notamment de cet <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/amour-et-mariage-chez-bakounine-1007\/\">article<\/a> de Gaetano Manfredonia) sait qu&rsquo;elle est attest\u00e9e par la correspondance de Bakounine. Cela conduit d&rsquo;ailleurs L. Foschini \u00e0 chercher dans l&rsquo;apparence physique des enfants et m\u00eame des petits-enfants de Bakounine \u00ab quelque chose de leur grand-p\u00e8re [&#8230;], la crini\u00e8re de cheveux, les yeux, la d\u00e9marche dodelinante, [&#8230;] un don prodigieux pour les math\u00e9matiques \u00bb, etc. (p. 203). On comprend mieux, \u00e0 la lecture de ce genre de passages, ce qui fait (faisait ?) le fond du succ\u00e8s de magazines du genre <em>Point de vue<\/em>: la croyance superstitieuse, et sans doute typiquement roturi\u00e8re, en l&rsquo;existence d&rsquo;une caste d&rsquo;\u00eatres humains naturellement, voire g\u00e9n\u00e9tiquement, sup\u00e9rieurs&#8230;<\/p>\n<p>Mais la cerise sur ce g\u00e2teau m\u00e9langeant sexisme (je vous ai pass\u00e9 les commentaires sur le physique des petites-filles de Zo\u00e9 Obolenska\u00efa qui, jug\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s photo, ne seraient pas belles : en demanderait-on autant pour des gar\u00e7ons?), fascination pour l&rsquo;aristocratie et pr\u00e9jug\u00e9s de classe contre les individus de basse extraction, consiste dans cette sortie anti-anarchiste, que je m&rsquo;en voudrais de ne pas citer int\u00e9gralement, tant elle fleure bon une b\u00eatise d&rsquo;une autre dimension que celle qui est h\u00e2tivement pr\u00eat\u00e9e \u00e0 Antonia Bakounine. Dans un passage o\u00f9 il est question de F\u00e9lix, fils de Zo\u00e9 et de Walery, et de l&rsquo;union libre (\u00ab tr\u00e8s en vogue chez les anarchistes \u00bb) qu&rsquo;il a contract\u00e9e en 1893 avec Jeannie Reclus (fille d&rsquo;\u00c9lis\u00e9e), elle fournit sa propre version de l&rsquo;instruction int\u00e9grale et de la libert\u00e9 en amour parmi les anarchistes:\u00a0 \u00ab F\u00e9lix est un gar\u00e7on timide, amateur de musique, pianiste dipl\u00f4m\u00e9 mais qualifi\u00e9 en m\u00e9tallurgie, comme [&#8230;] tant d&rsquo;autres anarchistes ; ce qui confirme la th\u00e8se selon laquelle ils privil\u00e9giaient l&rsquo;apprentissage d&rsquo;un m\u00e9tier qui leur permettrait de fabriquer des bombes. Je ne saurais dire si l&rsquo;union avec Jeannie fut le choix spontan\u00e9 du jeune homme ou le r\u00e9sultat d&rsquo;une d\u00e9cision des familles appartenant au gotha de la gauche internationale \u00bb (p. 195) Si vous laissez votre enfant faire m\u00e9tallo (v\u00e9rification faite, F\u00e9lix \u00e9tait dipl\u00f4m\u00e9 en m\u00e9tallurgie \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Centrale, donc ing\u00e9nieur) alors qu&rsquo;il sait jouer du piano, c&rsquo;est que vous voulez qu&rsquo;il fabrique des bombes ; et n&rsquo;essayez pas de nous embobiner avec vos histoires d&rsquo;union libre, s&rsquo;il se met \u00e0 la colle avec une camarade (et fait deux enfants avec elle), on sait bien que c&rsquo;est la version gauchiste du mariage arrang\u00e9!\u00a0 \u00c9trangement, on ne trouve aucune mention sous la plume de l&rsquo;autrice des tentatives, bien r\u00e9elles celles-l\u00e0, de contraindre les filles de l&rsquo;aristocratie \u00e0 \u00e9pouser l&rsquo;homme qu&rsquo;ont choisi leur p\u00e8re, ni d&rsquo;ailleurs du soin pris \u00e0 \u00e9loigner les enfants de ladite aristocratie du monde du travail.<\/p>\n<p>Le bakouninien obsessionnel en moi n&rsquo;a pu s&#8217;emp\u00eacher de relever un certain nombre d&rsquo;erreurs, dont certaines sont r\u00e9currentes. Bakounine est ainsi pr\u00e9sent\u00e9 (p. 31) comme l&rsquo;instigateur de l&rsquo;insurrection de Dresde en mai 1849, alors qu&rsquo;il n&rsquo;y participa que parce qu&rsquo;il se trouvait dans cette ville en train de pr\u00e9parer un soul\u00e8vement en Boh\u00e8me &#8211; et dans la m\u00eame page, il est indiqu\u00e9 qu&rsquo;il fut arr\u00eat\u00e9 en Autriche, alors que ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 jug\u00e9, condamn\u00e9 \u00e0 mort puis graci\u00e9 par le royaume de Saxe qu&rsquo;il fut livr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Autriche, laquelle lui r\u00e9serva le m\u00eame sort avant de le livrer \u00e0 la Russie en 1851. \u00c0 d&rsquo;autres endroits, l&rsquo;autrice reconstitue des citations fictives de Bakounine \u00e0 partir de ce qu&rsquo;elle conna\u00eet de sa pens\u00e9e. Ainsi p. 68, quand elle fait dire \u00e0 Bakounine (sans citer la moindre source \u00e0 l&rsquo;appui) que les paysans du Mezzogiorno partagent avec les paysans russes le fait d&rsquo;\u00eatre des prol\u00e9taires en haillons, seuls capables de se soulever contre l&rsquo;\u00c9tat (j&rsquo;ai pu montrer <a href=\"https:\/\/halshs.archives-ouvertes.fr\/halshs-01685212\/document\">par ailleurs<\/a> que Bakounine ne fait jamais usage de ce terme de \u00ab prol\u00e9taires en haillons \u00bb ou <em>Lumpenproletariat<\/em> que dans des contextes o\u00f9 il s&rsquo;agit de discuter de l&rsquo;usage de ce terme par Marx et Engels). Elle n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 transformer de v\u00e9ritables citations de Bakounine en paroles \u00e9chang\u00e9es autour d&rsquo;une table avec des paysans et des ouvriers du cru (par exemple p. 89) ou susurr\u00e9es en tenant la main de la princesse (ainsi de citations du <em>Cat\u00e9chisme<\/em>, p. 100 et p. 119), ou encore prof\u00e9r\u00e9es \u00e0 la fin de sa vie devant des ouvriers et immigr\u00e9s italiens dans le Tessin (cas d&rsquo;une citation de <em>La R\u00e9action en Allemagne<\/em> de 1842, p. 190&#8230;). Mais peut-\u00eatre est-ce une loi de ce genre de biographie romanc\u00e9e que de mettre en place des tableaux qui se veulent vivants \u00e0 partir de documents existants&#8230;<\/p>\n<p>Certaines affirmations contenues dans le livre m&rsquo;ont paru un peu t\u00e9m\u00e9raires. Par exemple, en relevant que la princesse Obolenska\u00efa a d\u00e9pens\u00e9 des sommes d&rsquo;argent consid\u00e9rables lors de son s\u00e9jour en Italie, l&rsquo;autrice estime, sans fournir de preuve, que ces sommes ont \u00e9t\u00e9 englouties pour soutenir \u00abl&rsquo;activit\u00e9 r\u00e9volutionnaire de Bakounine \u00bb et que \u00ab l&rsquo;\u00e9pouse du gouverneur de Moscou aura d\u00e9pens\u00e9 pour Mikha\u00efl Bakounine en deux ans [l&rsquo;\u00e9quivalent de] centaines de milliers d&rsquo;euros \u00bb (p. 85). Il me semble \u00e9galement h\u00e2tif de parler d&rsquo;un \u00ab d\u00e9clin politique \u00bb de Bakounine \u00e0 partir du moment o\u00f9 il fr\u00e9quente Netcha\u00efev (alors qu&rsquo;il n&rsquo;est membre de l&rsquo;Internationale que depuis un an), comme d&rsquo;estimer que ce serait au contact de sa camarade russe que Bakounine aurait atteint \u00ab la phase la plus lucide de sa pens\u00e9e \u00bb (p. 145), quand on sait qu&rsquo;il lui reste encore \u00e0 \u00e9crire ce qui deviendra <em>Dieu et l&rsquo;\u00c9tat<\/em>, la <em>Lettre \u00e0 un Fran\u00e7ais<\/em>, <em>L&#8217;empire knouto-germanique<\/em>, la <em>Th\u00e9ologie politique de Mazzini<\/em> ou encore <em>\u00c9tatisme et anarchie<\/em>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1266\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/wyrouboff.jpeg\" alt=\"\" width=\"128\" height=\"171\" \/>Bien entendu, j&rsquo;ai aussi beaucoup appris en lisant ce livre. Par exemple que le positiviste russe Gr\u00e9goire Wyrouboff (en portrait ci-contre, et transcrit Grigori Viroubov dans le livre, la traductrice ignorant visiblement que ce personnage, devenu fran\u00e7ais, a fait franciser ses nom et pr\u00e9nom) avait rendu compte assez pr\u00e9cis\u00e9ment des visites de Bakounine \u00e0 Obolesnka\u00efa sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ischia. Malheureusement, aucune source n&rsquo;est mentionn\u00e9e &#8211; il est possible qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des\u00a0<em>Souvenirs d&rsquo;un r\u00e9volutionnaire<\/em> r\u00e9dig\u00e9s en russe par l&rsquo;auteur. Mais cette fr\u00e9quentation entre Bakounine et celui qui fut avec \u00c9mile Littr\u00e9 \u00e0 partir de 1867 le responsable de publication de la revue <em>La Philosophie positive<\/em> (dans laquelle on trouve en 1869 une contribution de Paul Robin sur l&rsquo;\u00e9ducation int\u00e9grale tr\u00e8s proche de ce qu&rsquo;\u00e9crivait Bakounine \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque) sugg\u00e8re d&rsquo;approfondir les rapports de Bakounine avec les disciples plus ou moins h\u00e9t\u00e9rodoxes d&rsquo;Auguste Comte. Pour la petite histoire (qui n&rsquo;int\u00e9resse peut-\u00eatre que les philosophes), j&rsquo;ai aussi appris que L\u00e9onie, fille de Zo\u00e9 et Walery, \u00e9tait l&rsquo;\u00e9pouse de Charles Appuhn, le fameux traducteur de l&rsquo;<em>\u00c9thique<\/em> de Spinoza. Surtout, toute la deuxi\u00e8me partie de l&rsquo;ouvrage donne un aper\u00e7u de la vie exceptionnelle de cette personnalit\u00e9 hors-norme qui v\u00e9cut toute la fin de son existence dans des conditions morales difficiles, suite \u00e0 la perte de ses enfants, et ne semble en revanche gu\u00e8re avoir \u00e9t\u00e9 affect\u00e9e par la chute brutale de son niveau de vie, ni surtout avoir renonc\u00e9 \u00e0 la radicalit\u00e9 de ses engagements. Malheureusement, je ne suis pas certain que l&rsquo;ouvrage soit \u00e0 la hauteur de son sujet&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En d\u00e9cembre dernier, le p\u00e8re No\u00ebl (encore un barbu) a gliss\u00e9 sous le sapin le livre de Lorenza Foschini, La Princesse de Bakounine (originellement intitul\u00e9 en italien Zo\u00e9, la principessa che incant\u00f3 Bakunin, soit Zo\u00e9, la princesse qui enchanta Bakounine), publi\u00e9 aux \u00e9ditions Quai Voltaire en 2017 dans une traduction de Karine Degliame-O&rsquo;Keeffe (l&rsquo;original avait [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[98,97,141],"tags":[99,511,512,513,514,510,507,508,509],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1250"}],"collection":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1250"}],"version-history":[{"count":16,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1250\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1272,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1250\/revisions\/1272"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1250"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1250"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1250"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}