{"id":191,"date":"2009-12-30T13:48:24","date_gmt":"2009-12-30T11:48:24","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=191"},"modified":"2010-01-04T12:55:53","modified_gmt":"2010-01-04T10:55:53","slug":"bakounine-et-dostoievski","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-et-dostoievski-191\/","title":{"rendered":"Bakounine et Dosto\u00efevski"},"content":{"rendered":"<p>Bien que contemporains, <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/dostoevsky_1859.jpg\" rel=\"lightbox[191]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-258\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/dostoevsky_1859.jpg\" alt=\"dostoevsky_1859\" width=\"185\" height=\"254\" \/><\/a>Bakounine (1814-1876) et Dosto\u00efevski (1821-1881) semblent s&rsquo;opposer sur \u00e0 peu pr\u00e8s tout: l&rsquo;un est avant tout un praticien de la r\u00e9volution, l&rsquo;autre un \u00e9crivain qui, avec le temps, est devenu de plus en plus inquiet devant les progr\u00e8s du parti r\u00e9volutionnaire en Russie. Par ailleurs, ils n&rsquo;appartiennent pas aux m\u00eames p\u00e9riodes de la vie intellectuelle russe : Bakounine a \u00e9t\u00e9 membre du cercle de Stankevitch, par lequel la philosophie allemande a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en Russie, entre 1837 et 1840, alors que Dosto\u00efevski a fait son entr\u00e9e dans les salons litt\u00e9raires de Moscou apr\u00e8s la publication de son premier roman, <em>Les pauvres gens<\/em> (publi\u00e9 en 1846).<\/p>\n<p>Trois \u00e9l\u00e9ments semblent toutefois devoir rapprocher les deux personnages. Tout d&rsquo;abord, il a souvent \u00e9t\u00e9 dit que Bakounine aurait inspir\u00e9 \u00e0 Dosto\u00efevski le personnage de Stavroguine dans <em>Les poss\u00e9d\u00e9s<\/em> (ou <em>Les d\u00e9mons<\/em>), roman \u00e9crit entre 1869 et 1871 et publi\u00e9 en 1872. En second lieu, entre 1857 et 1860, Bakounine et Dosto\u00efevski ont tous deux \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents en Sib\u00e9rie : sont-ils entr\u00e9s en rapport, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre? Enfin on trouve dans la correspondance de Bakounine plusieurs mentions de Dosto\u00efevski, et notamment un \u00e9loge des <em>Souvenirs de la maison des morts<\/em>.\u00a0 Ce sont ces trois \u00e9l\u00e9ments qui forment la mati\u00e8re du pr\u00e9sent billet.<!--more--><\/p>\n<p>Bakounine mod\u00e8le de Stavroguine? Sur cette question, l&rsquo;article de r\u00e9f\u00e9rence est celui de Jacques Catteau, \u00ab\u00a0Bakounine et Dosto\u00efevski\u00a0\u00bb, dans le volume collectif qu&rsquo;il a dirig\u00e9, <em>Bakounine &#8211; Combats et d\u00e9bats<\/em>, Paris, Institut d&rsquo;\u00e9tudes slaves, 1977, p. 97-105. L&rsquo;auteur rend compte du rapprochement propos\u00e9 en 1923 par le critique russe Leonid Grossman entre Bakounine et le personnage de Stavroguine dans <em>Les poss\u00e9d\u00e9s<\/em>. Ce rapprochement se justifie notamment par le fait que, selon Dosto\u00efevski lui-m\u00eame, Netcha\u00efev a inspir\u00e9 le personnage de Piotr Verkhovenski. Or dans le roman Stavroguine est une sorte d&rsquo;a\u00een\u00e9 pour Verkhovenski, il est par ailleurs, comme Bakounine, issu de la noblesse et de cette g\u00e9n\u00e9ration qui s&rsquo;est passionn\u00e9e pour la philosophie allemande. Comme le montre J. Catteau, ces \u00e9l\u00e9ments sont toutefois tr\u00e8s insuffisants. D&rsquo;abord d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale parce qu&rsquo;il y a loin d&rsquo;un personnage historique \u00e0 un personnage litt\u00e9raire: les carnets de Dosto\u00efevski l&rsquo;attestent, m\u00eame le personnage de Verkhovenski n&rsquo;est pas inspir\u00e9 par le seul Netcha\u00efev, mais aussi par Petrachevski, socialiste mod\u00e9r\u00e9 des ann\u00e9es 1840 dont Dosto\u00efevski a \u00e9t\u00e9 proche. De m\u00eame, il est fort probable que le petrach\u00e9vien Nicolas Spechnev, que Dosto\u00efevski a bien connu, entre pour beaucoup dans le personnage de Stavroguine. Par ailleurs, ce dernier ne mentionne jamais Bakounine dans son <em>Journal<\/em> ou sa correspondance lorsqu&rsquo;il est question de Stavroguine. Enfin, comme le signal\u00e8rent d\u00e8s les ann\u00e9es 1920 les opposants \u00e0 la th\u00e8se de Grossman, les \u00e9l\u00e9ments discordants sont bien plus importants que les rapprochements, souvent fortuits ou forc\u00e9s, que propose Grossman. Par exemple, Bakounine est loin d&rsquo;\u00eatre le seul r\u00e9volutionnaire issu de l&rsquo;aristocratie, ayant renonc\u00e9 \u00e0 la carri\u00e8re des armes pour hanter les salons puis voyager \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. En revanche, contrairement \u00e0 Stavroguine, il ne joue pas avec la r\u00e9volution mais lui voue sa vie enti\u00e8re. Mais l&rsquo;apport principal de l&rsquo;article de Jacques Catteau est de montrer que le personnage de Stavroguine appartient \u00e0 une lign\u00e9e de figures r\u00e9currentes dans les romans, ou les projets de romans, de Dosto\u00efevski, et doit \u00eatre rattach\u00e9 au projet de la <em>Vie d&rsquo;un grand p\u00eacheur<\/em>, auquel Dosto\u00efevski songeait juste avant d&rsquo;entamer la r\u00e9daction des <em>Poss\u00e9d\u00e9s<\/em> et qui est inspir\u00e9 davantage par des th\u00e8mes religieux que par des personnages historiques.<\/p>\n<p>Reste n\u00e9anmoins la question des rapports directs entre les deux contemporains que furent Bakounine et Dosto\u00efevski. Se sont-ils rencontr\u00e9s? Et que disent-ils l&rsquo;un de l&rsquo;autre?<\/p>\n<p>Bakounine et Dosto\u00efevski ont certes \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents en Sib\u00e9rie \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, mais il est fort peu probable qu&rsquo;ils s&rsquo;y soient rencontr\u00e9s. On sait que Bakounine arrive en Sib\u00e9rie apr\u00e8s que sa peine de prison eut \u00e9t\u00e9 commu\u00e9e en une peine d&rsquo;exil \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 en 1857 et qu&rsquo;il s&rsquo;en \u00e9vadera en 1861. De son c\u00f4t\u00e9 Dosto\u00efevski a connu en Sib\u00e9rie les rigueurs du bagne: membre du cercle de Petrachevski, il est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 ce titre en 1849 et apr\u00e8s un simulacre d&rsquo;ex\u00e9cution, il est d\u00e9port\u00e9 au bagne \u00e0 Omsk en 1850. Il en sort en 1854 pour devenir officier, toujours en Sib\u00e9rie, et il ne regagne Saint-P\u00e9tersbourg qu&rsquo;en 1860. Dans l&rsquo;une des longues lettres qu&rsquo;il adresse de Sib\u00e9rie \u00e0 son ami Alexandre Herzen, alors \u00e0 Londres, Bakounine mentionne d&rsquo;ailleurs Dosto\u00efevski parmi les anciens membres du cercle de Petrachevski qui \u00e9taient encore pr\u00e9sents en Sib\u00e9rie. Mais il est peut-\u00eatre au courant du d\u00e9part de Dosto\u00efevski puisqu&rsquo;il parle de lui au pass\u00e9. Dans le petit milieu des p\u00e9trach\u00e9viens, rong\u00e9 par les intrigues, \u00ab\u00a0on voyait parfois appara\u00eetre des hommes plus remarquables, tels que le litt\u00e9rateur Dosto\u00efevski, non d\u00e9pourvu de talent\u00a0\u00bb (lettre \u00e0 Herzen du 7 d\u00e9cembre 1860). Il n&rsquo;est pas certain \u00e0 cette \u00e9poque que Bakounine ait lu ce qu&rsquo;avait \u00e9crit Dosto\u00efevski. En particulier, il n&rsquo;avait pu lire les <em>Souvenirs de la maison des morts<\/em>, dont Dosto\u00efevski avait entrepris la r\u00e9daction apr\u00e8s sa lib\u00e9ration en 1854, mais qui ne sera achev\u00e9e qu&rsquo;en 1860 et publi\u00e9e qu&rsquo;en 1862.<\/p>\n<p>Or le 13 d\u00e9cembre 1864, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une lettre \u00e0 son amie la comtesse Elisabeth Salias-de-Tournemire, il fait assez longuement l&rsquo;\u00e9loge du texte de Dosto\u00efevski. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une lettre o\u00f9 il \u00e9voque leur ami commun, le sculpteur russe Parmen Petrovitch Zabello (1830-1917), alors pr\u00e9sent en Italie comme eux. Or Zabello, se trouvant alors \u00e0 cours de commande, a commenc\u00e9 \u00e0 traduire le livre de Dosto\u00efevski \u00ab\u00a0dans une excellente langue fran\u00e7aise\u00a0\u00bb, selon Bakounine, qui se demande si l&rsquo;ouvrage a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 traduit en fran\u00e7ais (\u00e0 ma connaissance, il ne le sera qu&rsquo;en 1886 &#8211; \u00e9poque \u00e0 laquelle d&rsquo;ailleurs Nietzsche le d\u00e9couvrira par le biais pr\u00e9cis\u00e9ment de ces traductions fran\u00e7aises, assez mauvaises au demeurant). Bakounine rappelle \u00e0 sa correspondante qu&rsquo;ils ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 tous deux l&rsquo;ouvrage de Dosto\u00efevski et l&rsquo;urgence qu&rsquo;il y aurait \u00e0 la traduire, et il poursuit: \u00ab\u00a0Comment ce livre effroyable aura-t-il pu para\u00eetre sans attirer sur lui l&rsquo;attention du journalisme europ\u00e9en? Est-ce possible que les Polonais, qui ne laissent \u00e9chapper aucune occasion pour couvrir de honte le gouvernement russe, aient pu permettre \u00e0 un tel ouvrage de passer sans bruit?\u00a0\u00bb Il expose alors son projet de faire para\u00eetre une traduction dans la <em>Revue des deux mondes<\/em> et explique que c&rsquo;est avant tout l&rsquo;impact politique de l&rsquo;ouvrage qui l&rsquo;int\u00e9resse: \u00ab\u00a0la parution d&rsquo;un tel ouvrage en fran\u00e7ais et sa plus grande diffusion possible porteront un important pr\u00e9judice au gouvernement russe et, de ce fait, seront utiles \u00e0 la cause de la Pologne.\u00a0\u00bb C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs par l&rsquo;interm\u00e9diaire de l&rsquo;\u00e9migration polonaise pr\u00e9sente \u00e0 Paris que Bakounine projetait de faire publier une traduction fran\u00e7aise de l&rsquo;ouvrage &#8211; projet qui ne devait pas voir le jour.<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;anecdotique, cette histoire me semble int\u00e9ressante pour au moins deux raisons. La premi\u00e8re, c&rsquo;est qu&rsquo;on mesure \u00e0 nouveau incidemment l&rsquo;\u00e9tendue de la culture de Bakounine et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il portait \u00e0 la vie litt\u00e9raire et intellectuelle de son temps, bien que ses \u00e9crits th\u00e9oriques en portent assez peu la marque explicite, dans la mesure o\u00f9 il s&rsquo;agit avant tout pour lui d&rsquo;\u00eatre efficace \u00e0 travers eux. La seconde, c&rsquo;est que Bakounine ne craignait pas, tout en connaissant sans doute les r\u00e9serves de Dosto\u00efevski pour la d\u00e9mocratie et le socialisme, d&rsquo;utiliser un de ses ouvrages pour combattre le r\u00e9gime imp\u00e9rial russe. Cette attitude me semble pouvoir \u00eatre rapproch\u00e9e de l&rsquo;usage qui sera fait en Europe de l&rsquo;\u0153uvre de Soljenitsyne, notamment <em>L&rsquo;archipel du goulag<\/em>, qui fut publi\u00e9 \u00e0 Paris, d&rsquo;abord en russe, en 1973, mais qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit clandestinement entre 1958 et 1967.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre tout \u00e0 fait complet, il me faut aussi mentionner les autres occasions qu&rsquo;auraient pu avoir les deux personnages de se rencontrer. La premi\u00e8re, c&rsquo;est \u00e0 Londres, en 1862, lorsque Dosto\u00efevski rend visite \u00e0 Herzen. Bakounine se trouve alors dans la m\u00eame ville, mais rien n&rsquo;indique qu&rsquo;ils se seraient rencontr\u00e9s, ni dans la correspondance de Dosto\u00efevski, ni dans celle de Herzen, ni dans celle de Bakounine. La seconde, c&rsquo;est \u00e0 Gen\u00e8ve en 1867, lors du congr\u00e8s de la Ligue de la paix et de la libert\u00e9, auquel Bakounine assiste. Toutefois, il semble que Dosto\u00efevski n&rsquo;ait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent le jour o\u00f9 Bakounine a prononc\u00e9 le discours qu&rsquo;on trouvera repris au d\u00e9but de <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien que contemporains, Bakounine (1814-1876) et Dosto\u00efevski (1821-1881) semblent s&rsquo;opposer sur \u00e0 peu pr\u00e8s tout: l&rsquo;un est avant tout un praticien de la r\u00e9volution, l&rsquo;autre un \u00e9crivain qui, avec le temps, est devenu de plus en plus inquiet devant les progr\u00e8s du parti r\u00e9volutionnaire en Russie. 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