{"id":324,"date":"2010-03-15T15:54:52","date_gmt":"2010-03-15T13:54:52","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=324"},"modified":"2010-03-07T16:12:30","modified_gmt":"2010-03-07T14:12:30","slug":"nicolas-stankevitch-vu-par-bakounine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/nicolas-stankevitch-vu-par-bakounine-324\/","title":{"rendered":"Nicolas Stankevitch vu par Bakounine"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/stankevich.jpg\" rel=\"lightbox[324]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-320\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/stankevich-220x300.jpg\" alt=\"stankevich\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/stankevich-220x300.jpg 220w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/stankevich.jpg 474w\" sizes=\"(max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><\/a>Trente ans apr\u00e8s la mort de Nicolas Stankevitch, dont j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 la figure dans le pr\u00e9c\u00e9dent billet, Bakounine, dans une note de <em>L&#8217;empire knouto-germanique et la r\u00e9volution sociale<\/em> (1870-71), lui rend hommage comme \u00e0 son cr\u00e9ateur. C&rsquo;est \u00e0 ce texte (qu&rsquo;on trouve dans le volume VIII des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> chez Champ Libre, p. 275-277) que je souhaiterais consacrer le pr\u00e9sent billet, car il regorge d&rsquo;indications int\u00e9ressantes.<\/p>\n<p>C&rsquo;est tout d&rsquo;abord le contexte dans lequel appara\u00eet le nom de Stankevitch qui me semble devoir \u00eatre signal\u00e9. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une note de plusieurs pages (comme ce manuscrit en comporte tant&#8230;), tiss\u00e9 de r\u00e9miniscences h\u00e9g\u00e9liennes, que Bakounine ajoute au corps de son texte pour rendre compte d&rsquo;une th\u00e8se qu&rsquo;il d\u00e9fend, selon laquelle \u00ab\u00a0chaque chose n&rsquo;est r\u00e9elle qu&rsquo;en tant qu&rsquo;elle se manifeste, qu&rsquo;elle agit\u00a0\u00bb. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs sans doute la coloration h\u00e9g\u00e9lienne de cette th\u00e8se qui va conduire \u00e0 la convocation de la figure de Stankevitch. Ce dernier, qui n&rsquo;a laiss\u00e9 derri\u00e8re lui aucune \u0153uvre, pourrait alors appara\u00eetre comme un contre-exemple\u00a0: voil\u00e0 en effet un homme dont chacun s&rsquo;accorde \u00e0 reconna\u00eetre la richesse int\u00e9rieure, mais qui n&rsquo;est pas parvenu \u00e0 exprimer cette derni\u00e8re dans une \u0153uvre. Une objection semble venir aussit\u00f4t, c&rsquo;est qu&rsquo;il y aurait des g\u00e9nies m\u00e9connus, qui n&rsquo;auraient pas manifest\u00e9 leur richesse int\u00e9rieure alors que celle-ci est pourtant bien r\u00e9elle. La r\u00e9ponse de Bakounine est la suivante\u00a0:<\/p>\n<p><!--more-->\u00ab\u00a0<em>L&rsquo;homme n&rsquo;a r\u00e9ellement dans son int\u00e9rieur que ce qu&rsquo;il manifeste d&rsquo;une mani\u00e8re quelconque dans son ext\u00e9rieur. Ces soi-disant g\u00e9nies m\u00e9connus, ces esprits vains et amoureux d&rsquo;eux-m\u00eames qui se lamentent \u00e9ternellement de ce qu&rsquo;ils ne parviennent jamais \u00e0 mettre au jour les tr\u00e9sors qu&rsquo;ils disent porter en eux-m\u00eames, sont toujours en effet les individus les plus mis\u00e9rables par rapport \u00e0 leur <\/em>\u00eatre intime<em> : ils ne portent en eux-m\u00eames rien du tout.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Bakounine se lance alors dans une digression qui lui permet d&rsquo;expliquer que le g\u00e9nie n&rsquo;est pas une notion absolue (c&rsquo;est \u00ab\u00a0<em>une organisation sup\u00e9rieure, un instrument comparativement beaucoup plus parfait<\/em> \u00bb), ni quelque chose qui renverrait \u00e0 une forme d&rsquo;inn\u00e9it\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Aucun homme, pas m\u00eame le plus puissant g\u00e9nie, n&rsquo;a proprement aucun tr\u00e9sor \u00e0 lui\u00a0; mais<\/em> [&#8230;] <em>tous ceux qu&rsquo;il distribue avec une large profusion ont \u00e9t\u00e9 d&rsquo;abord emprunt\u00e9s par lui \u00e0 cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la quelle il a l&rsquo;air de les donner plus tard.<\/em> \u00bb De fait, cela consiste \u00e0 ajouter \u00e0 la th\u00e8se que d\u00e9fendait le texte (ce qui ne se manifeste pas par des actions n&rsquo;a pas de r\u00e9alit\u00e9 effective) une autre th\u00e8se (le g\u00e9nie est une organisation sup\u00e9rieure, produite par la soci\u00e9t\u00e9) qui est partiellement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente, mais dans ces manuscrits r\u00e9dig\u00e9s au fil de la plume, Bakounine est coutumier du fait.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, il y a un exemple limite\u00a0: celui du jeune homme qui serait mort alors qu&rsquo;il s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 livrer au monde une grande \u0153uvre. Celle-ci, n&rsquo;\u00e9tant pas advenue, n&rsquo;a aucune r\u00e9alit\u00e9, mais Bakounine soutient qu&rsquo;en tant qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e, elle s&rsquo;est trouv\u00e9 avoir quelque r\u00e9alit\u00e9 qui s&rsquo;est manifest\u00e9e dans les actes de ce jeune homme, et dans les relations qu&rsquo;il a entretenues avec d&rsquo;autres. Et c&rsquo;est ici qu&rsquo;appara\u00eet dans le texte la figure de Stankevitch\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>J&rsquo;ai eu dans ma jeunesse un ami bien cher, Nicolas Stankevitch. C&rsquo;\u00e9tait vraiment une nature g\u00e9niale\u00a0: une grande intelligence accompagn\u00e9e d&rsquo;un grand c\u0153ur. Et pourtant cet homme n&rsquo;a rien fait ni rien \u00e9crit qui puisse conserver son nom dans l&rsquo;histoire. Voil\u00e0 donc un <\/em>\u00eatre intime<em> qui se serait perdu sans manifestation et sans trace\u00a0? Pas du tout. Stankevitch, malgr\u00e9 qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 &#8211; ou peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 &#8211; l&rsquo;\u00eatre le moins pr\u00e9tentieux et le moins ambitieux du monde, fut le centre vivant d&rsquo;un groupe de jeunes gens \u00e0 Moscou, qui v\u00e9curent, pour ainsi dire, pendant plusieurs ann\u00e9es, de son intelligence, de ses pens\u00e9es, de son \u00e2me. Je fus de ce nombre, et je le consid\u00e8re en quelque sorte comme mon cr\u00e9ateur. [&#8230;] Son \u00eatre intime s&rsquo;\u00e9tait <\/em>compl\u00e8tement <em>manifest\u00e9 dans ses rapports avec ses amis tout d&rsquo;abord, et ensuite avec tous ceux qui ont eu le bonheur de l&rsquo;approcher\u00a0; un vrai bonheur, car il \u00e9tait impossible de vivre pr\u00e8s de lui sans se sentir en quelque sorte am\u00e9lior\u00e9 et ennobli. En sa pr\u00e9sence, aucune pens\u00e9e l\u00e2che ou triviale, aucun instinct mauvais ne semblaient possibles\u00a0; les hommes les plus ordinaires cessaient de l&rsquo;\u00eatre sous son influence. Stankevitch appartenait \u00e0 cette cat\u00e9gorie de natures \u00e0 la fois riches et exquises, que M. David Strauss a si heureusement caract\u00e9ris\u00e9es, il y a bien plus de trente ans, dans sa brochure intitul\u00e9e, je pense, <\/em>Le G\u00e9nie religieux (Das religi\u00f6se Genie).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La brochure \u00e0 laquelle Bakounine fait allusion est en fait un recueil, paru en 1839 \u00e0 Altona, de deux articles revus et corrig\u00e9s par leur auteur\u00a0: \u00ab\u00a0\u00dcber Justinus Kerner\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00dcber Vergangliches und Bleibendes im Christentum\u00a0\u00bb. C&rsquo;est dans le second article (p. 109-118) que se trouve l&rsquo;analyse \u00e0 laquelle Bakounine fait allusion. La mention de cette brochure de Strauss est int\u00e9ressante \u00e0 plusieurs titres. Tout d&rsquo;abord, elle nous renseigne sur la connaissance (dont on n&rsquo;a pas fini de prendre la mesure) qu&rsquo;avait Bakounine de la litt\u00e9rature philosophique allemande lorsqu&rsquo;il s\u00e9journa dans ce pays. Cette brochure est en effet loin d&rsquo;\u00eatre aussi connue que la <em>Vie de J\u00e9sus <\/em>(1835) du m\u00eame auteur (qui, par les pol\u00e9miques qu&rsquo;elle suscita, engendra une scission de l&rsquo;\u00e9cole h\u00e9g\u00e9lienne entre une droite et une gauche), ou m\u00eame que les <em>\u00c9crits pol\u00e9miques<\/em> (1837-1838)<em> <\/em>qui suivirent. Ensuite, elle me semble un nouvel indice de ce que l&rsquo;antith\u00e9ologisme dont se revendique Bakounine depuis le milieu des ann\u00e9es 1860 ne tourne pas le dos aux ph\u00e9nom\u00e8nes religieux &#8211; je reviendrai dans un prochain billet sur la permanence, chez Bakounine, d&rsquo;un usage positif de la notion de religion. Enfin, elle montre que Bakounine continue \u00e0 mobiliser les analyses de Strauss pour les appliquer \u00e0 l&rsquo;histoire culturelle\u00a0: Nicolas Stankevitch, c&rsquo;est le Christ en plus petit, quelqu&rsquo;un qui, du fait qu&rsquo;il n&rsquo;a pas laiss\u00e9 d&rsquo;\u0153uvre \u00e9crite, mais seulement une \u0153uvre morale, est vou\u00e9 \u00e0 devenir un objet de d\u00e9votion pour ceux qui l&rsquo;ont fr\u00e9quent\u00e9.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on remonte un peu dans le texte, la mention de l&rsquo;influence que pouvait avoir Nicolas Stankevitch sur son entourage me semble \u00e9galement int\u00e9ressante, parce qu&rsquo;elle est \u00e9maill\u00e9, selon moi, de souvenirs qui sont, cette fois, plus ficht\u00e9ens que proprement h\u00e9g\u00e9liens (mais n&rsquo;a-t-on pas dit que c&rsquo;\u00e9tait le propre de ceux qui \u00e9taient pass\u00e9 par le jeune h\u00e9g\u00e9lianisme que d&rsquo;avoir en fait oscill\u00e9 entre Hegel et Fichte\u00a0?). Cela n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e9tonnant, puisque le cercle de Stankevitch fut d&rsquo;abord domin\u00e9 par des lectures ficht\u00e9ennes (1836-1837) avant de se prendre de passion pour Hegel. Un texte que Bakounine conna\u00eet, puisqu&rsquo;il semble qu&rsquo;il l&rsquo;ait traduit lorsqu&rsquo;il \u00e9tait en Russie, pr\u00e9sente ainsi l&rsquo;influence que peut avoir l&rsquo;\u00eatre libre sur ceux qui l&rsquo;entourent\u00a0: \u00ab\u00a0<em>seul est libre celui qui veut rendre libre tout ce qui l&rsquo;entoure, et le rend libre en fait par une certaine influence dont on n&rsquo;a pas toujours remarqu\u00e9 l&rsquo;origine. Sous son regard, nous respirons plus librement\u00a0; nous ne sentons rien qui nous opprime.<\/em> \u00bb (Fichte, <em>Conf\u00e9rences sur la destination du savant<\/em>, Vrin, p. 52). J&rsquo;aurai l&rsquo;occasion de revenir sur l&rsquo;importance qu&rsquo;a pu avoir la lecture de Fichte pour la philosophie bakouninienne de l&rsquo;\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>Sur le fond, enfin, l&rsquo;exemple convoqu\u00e9 par Bakounine appara\u00eet en parfaite homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 avec les deux versants de la th\u00e8se qu&rsquo;il d\u00e9fend\u00a0: celle de la nature sociale et de la manifestation n\u00e9cessaire du g\u00e9nie. Non seulement, la vie de Stankevitch a bien donn\u00e9 lieu \u00e0 quelque chose comme une \u0153uvre, mais de surcro\u00eet cette \u0153uvre a consist\u00e9 \u00e0 donner forme \u00e0 d&rsquo;autres pens\u00e9es &#8211; celle de Bakounine, mais aussi celle de Vissarion Belinski, \u00e0 qui Bakounine rend hommage dans ces m\u00eames pages. Il y a sans doute aussi quelque malice de la part de Bakounine \u00e0 d\u00e9fendre cette th\u00e8se sur la n\u00e9cessaire manifestation de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 dans des pages dont il savait peut-\u00eatre qu&rsquo;elles ne seraient publi\u00e9es qu&rsquo;apr\u00e8s sa mort. Cette homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 entre la th\u00e8se d\u00e9fendue et l&rsquo;exemple qui l&rsquo;illustre se manifeste encore d&rsquo;une autre mani\u00e8re\u00a0: pour illustrer une th\u00e8se h\u00e9g\u00e9lienne, Bakounine choisit en effet de convoquer la figure de celui qui fut son initiateur dans la philosophie allemande, et il en propose une analyse qui doit beaucoup aux deux auteurs qui ont domin\u00e9 son parcours proprement philosophique, Fichte et Hegel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Trente ans apr\u00e8s la mort de Nicolas Stankevitch, dont j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 la figure dans le pr\u00e9c\u00e9dent billet, Bakounine, dans une note de L&#8217;empire knouto-germanique et la r\u00e9volution sociale (1870-71), lui rend hommage comme \u00e0 son cr\u00e9ateur. C&rsquo;est \u00e0 ce texte (qu&rsquo;on trouve dans le volume VIII des \u0152uvres compl\u00e8tes chez Champ Libre, p. 275-277) que [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[97,96],"tags":[99,210,208,211,209],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/324"}],"collection":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=324"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/324\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":330,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/324\/revisions\/330"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=324"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=324"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=324"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}