{"id":450,"date":"2011-02-20T10:52:27","date_gmt":"2011-02-20T08:52:27","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=450"},"modified":"2011-02-14T11:03:20","modified_gmt":"2011-02-14T09:03:20","slug":"bakounine-un-anarchiste-en-philosophie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-un-anarchiste-en-philosophie-450\/","title":{"rendered":"Bakounine, un anarchiste en philosophie"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/bakounine2.jpg\" rel=\"lightbox[450]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-451\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/bakounine2-300x222.jpg\" alt=\"bakounine2\" width=\"300\" height=\"222\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/bakounine2-300x222.jpg 300w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/bakounine2.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Je fournis ci-dessous le texte de la pr\u00e9face que j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9e pour la publication des <em>Consid\u00e9rations philosophiques sur le fant\u00f4me divin, le monde r\u00e9el et l&rsquo;homme <\/em>par les \u00e9ditions Entremonde (voir <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/parution-les-considerations-philosophiques-de-bakounine-427\/\">pr\u00e9c\u00e9dent billet <\/a>sur la question).<\/p>\n<p>Le texte de cette pr\u00e9face, ainsi que l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du livre, peuvent \u00eatre consult\u00e9s sur <a href=\"http:\/\/www.entremonde.net\/Michel-Bakounine_Consid%C3%A9rations-philosophiques\">le site Internet de l&rsquo;\u00e9diteur<\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;image qui illustre ce billet est un portrait de Bakounine par Christian Antonelli, dont on peut regarder les dessins <a href=\"http:\/\/www.christian-antonelli.com\/portfolio\/archives\/cat_dessins_libres.php\">ici<\/a>.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>Bakounine, un anarchiste en philosophie<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\u00c9crites par Bakounine au cours de l&rsquo;hiver 1870-71, entre l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;insurrection lyonnaise \u00e0 laquelle il a particip\u00e9 et la Commune de Paris dont il sera un partisan, les <em>Consid\u00e9rations philosophiques sur le fant\u00f4me divin, sur le monde r\u00e9el et sur l&rsquo;homme<\/em> pourraient surprendre qui ne conna\u00eet du r\u00e9volutionnaire russe que l&rsquo;image qu&rsquo;en a donn\u00e9 l&rsquo;historiographie officielle, dans ses variantes r\u00e9actionnaire, lib\u00e9rale ou marxiste\u00a0: celle d&rsquo;un tenant des \u00ab\u00a0th\u00e9ories irrationnelles de l&#8217;emploi imm\u00e9diat de la violence\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, d&rsquo;un homme \u00ab\u00a0pr\u00eat [&#8230;] \u00e0 patauger dans des fleuves de sang\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> ou encore d&rsquo;un personnage dont \u00ab\u00a0l&rsquo;h\u00e9ritage fut cette seule id\u00e9e que l&rsquo;\u00c9tat, c&rsquo;\u00e9tait le mal et qu&rsquo;il fallait le d\u00e9truire\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>. Il n&rsquo;est pourtant pas question ici de donner de Bakounine l&rsquo;image exactement inverse et d&rsquo;en faire l&rsquo;auteur de th\u00e9ories d\u00e9sincarn\u00e9es, con\u00e7ues \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de toute pratique politique, mais bien plut\u00f4t de comprendre le statut et la teneur d&rsquo;un texte qui se pr\u00e9sente express\u00e9ment comme philosophique.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">La philosophie occupe une place particuli\u00e8re dans le parcours personnel et politique du r\u00e9volutionnaire russe. N\u00e9 en 1814 dans une famille de la noblesse russe, Mikha\u00efl Alexandrovitch Bakounine, apr\u00e8s avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la carri\u00e8re militaire \u00e0 laquelle le destinait sa famille, s&rsquo;initie \u00e0 la philosophie allemande dans un groupe d&rsquo;autodidactes connu sous le nom de Cercle de Stankevitch. Il se passionne successivement pour Kant, Fichte et Hegel, et c&rsquo;est en partie pour approfondir sa connaissance de la philosophie allemande qu&rsquo;il quitte la  Russie pour l&rsquo;Allemagne en 1840. Mais l&rsquo;Allemagne le gu\u00e9rit de ses passions m\u00e9taphysiques\u00a0: commen\u00e7ant \u00e0 fr\u00e9quenter les milieux d\u00e9mocrates et la gauche h\u00e9g\u00e9lienne, Bakounine publie en 1842 \u00ab\u00a0La R\u00e9action en Allemagne\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, brillant article dans lequel il annonce la fin de son parcours philosophique et son abandon de la th\u00e9orie pour la pratique r\u00e9volutionnaire, puisque le point d&rsquo;aboutissement de la philosophie, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment de reconna\u00eetre ses propres limites, au-del\u00e0 desquelles commence un domaine qu&rsquo;elle ne peut r\u00e9gir, celui de la pratique historique, sociale et politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Bakounine tiendra parole\u00a0: entre 1843 et 1865, il n&rsquo;\u00e9crit plus rien qui ressemble de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 de la philosophie. R\u00e9volutionnaire dot\u00e9 d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9mocratiques et socialistes encore mal d\u00e9finies, Bakounine fait sienne, autour des r\u00e9volutions de 1848, la cause des nationalit\u00e9s slaves opprim\u00e9es d&rsquo;Europe centrale, et cette th\u00e9matique domine son engagement jusqu&rsquo;au milieu des ann\u00e9es 1860. Arr\u00eat\u00e9 suite \u00e0 l&rsquo;insurrection de Dresde en mai 1849, livr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Autriche puis \u00e0 la Russie, Bakounine ne retrouve l&rsquo;Europe qu&rsquo;en 1861 apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre \u00e9vad\u00e9 de Sib\u00e9rie, et il ne prend la mesure de l&rsquo;impasse que constitue la question des nationalit\u00e9s et de la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire qu&rsquo;a gagn\u00e9e la question sociale qu&rsquo;\u00e0 partir de 1864. Or c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette p\u00e9riode, dont on peut dater son adh\u00e9sion \u00e0 ce qu&rsquo;on qualifiera, r\u00e9trospectivement, de socialisme libertaire (Bakounine lui-m\u00eame ne se dira anarchiste qu&rsquo;\u00e0 partir de 1867), qu&rsquo;on voit r\u00e9appara\u00eetre sous la plume du r\u00e9volutionnaire russe des d\u00e9veloppements qui s&rsquo;apparentent \u00e0 de la philosophie. Mais il ne s&rsquo;agit alors pas pour lui de revenir \u00e0 ses premi\u00e8res amours et de reprendre en l&rsquo;\u00e9tat ce qu&rsquo;il a d\u00e9laiss\u00e9 vingt ans plus t\u00f4t\u00a0: Bakounine ne pr\u00e9tend pas redevenir philosophe, et les textes \u00e0 teneur philosophique de sa derni\u00e8re p\u00e9riode tiennent compte de la \u00ab\u00a0sortie de la philosophie\u00a0\u00bb effectu\u00e9e en 1842-43. Bien plut\u00f4t, ces textes, dont les <em>Consid\u00e9rations philosophiques<\/em> constituent l&rsquo;\u00e9chantillon le plus dense et le plus remarquable, repr\u00e9sentent les incursions sur le terrain philosophique d&rsquo;un anarchiste pour qui un combat est \u00e0 mener aussi en philosophie, pour l&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;homme en tant qu&rsquo;\u00eatre pensant. Le retour \u00e0 la philosophie dont t\u00e9moignent les <em>Consid\u00e9rations<\/em> s&rsquo;op\u00e8re donc \u00e0 partir d&rsquo;une pratique militante. Il s&rsquo;agit d\u00e9sormais de savoir quelle conception du monde est impliqu\u00e9e par cette pratique, quel type de philosophie est susceptible d&rsquo;en articuler les principes et d&rsquo;accompagner th\u00e9oriquement un engagement anticapitaliste et antiautoritaire. En somme, si les textes des ann\u00e9es 1842-43 posaient la question du saut que repr\u00e9sente le passage de la th\u00e9orie \u00e0 la pratique, ceux de la derni\u00e8re d\u00e9cennie d&rsquo;activit\u00e9 th\u00e9orique de Bakounine constituent un retour \u00e0 la th\u00e9orie \u00e0 partir de la pratique.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">Le statut qui revient \u00e0 la philosophie dans les derniers textes de Bakounine permet de comprendre certaines des sp\u00e9cificit\u00e9s de notre texte. Les <em>Consid\u00e9rations philosophiques sur le fant\u00f4me divin, sur le monde r\u00e9el et sur l&rsquo;homme<\/em>,<em> <\/em>ici republi\u00e9es sur la base du texte qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli par l&rsquo;\u00e9quipe r\u00e9unie autour d&rsquo;Arthur Lehning \u00e0 l&rsquo;Institut International d&rsquo;Histoire Sociale d&rsquo;Amsterdam (IISG), ont initialement \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues comme un appendice \u00e0 <em>L&#8217;empire knouto-germanique et la r\u00e9volution sociale<\/em>. Comme ce fut le cas quelques ann\u00e9es auparavant avec <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em> (1867-68), et comme ce sera encore le cas avec <em>La th\u00e9ologie politique de Mazzini<\/em> (1871)<em> <\/em>et <em>\u00c9tatisme et anarchie<\/em> (1873), Bakounine commence par r\u00e9diger un texte de circonstance (qui portait significativement pour titre initial <em>La r\u00e9volution sociale ou la dictature militaire<\/em>), qui devient l&rsquo;occasion d&rsquo;une exposition de ses conceptions philosophiques, qu&rsquo;il doit interrompre pour entamer un autre \u00e9crit de circonstance, qui prend \u00e0 son tour l&rsquo;ampleur d&rsquo;un expos\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral, et ainsi de suite&#8230; L&rsquo;\u0153uvre de Bakounine, sa vie m\u00eame, se situe dans ces allers-retours incessants entre la lutte du moment et les th\u00e9orisations qu&rsquo;elle suscite.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">A l&rsquo;inach\u00e8vement qui caract\u00e9rise tous les grands textes de Bakounine, il faut ajouter la mani\u00e8re tr\u00e8s particuli\u00e8re qu&rsquo;a le r\u00e9volutionnaire russe de composer &#8211; ou bien plut\u00f4t de ne pas composer &#8211; ses ouvrages. \u00c9crits dans des conditions souvent tr\u00e8s pr\u00e9caires, sans l&rsquo;appui d&rsquo;une biblioth\u00e8que permettant le recours \u00e0 des r\u00e9f\u00e9rences pr\u00e9cises, mais aussi sans plan pr\u00e9\u00e9tabli, au fil de la plume, avec parfois des notes de bas de page qui deviennent des \u00e9crits \u00e0 part enti\u00e8re, les textes th\u00e9oriques de Bakounine peuvent d\u00e9router, tant on peine \u00e0 en saisir le fil conducteur. A cet \u00e9gard, les <em>Consid\u00e9rations philosophiques<\/em> constituent, au moins pour partie, une exception. Certes, le manuscrit s&rsquo;interrompt d&rsquo;une mani\u00e8re inopin\u00e9e au milieu d&rsquo;une citation d&rsquo;Auguste Comte et on y trouve l&rsquo;une de ces longues notes dont Bakounine est familier. Par ailleurs, le texte ne fournit pas toutes les r\u00e9f\u00e9rences savantes dont il s&rsquo;inspire pourtant manifestement. N\u00e9anmoins, on y trouve un plan, en cinq parties (\u00ab\u00a0Syst\u00e8me du monde\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L&rsquo;homme &#8211; Intelligence et volont\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Animalit\u00e9, humanit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0La religion\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Philosophie, science\u00a0\u00bb), et l&rsquo;ensemble constitue un condens\u00e9 remarquable des id\u00e9es philosophiques qui sont celles de Bakounine \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Mais c&rsquo;est que les id\u00e9es expos\u00e9es dans les <em>Consid\u00e9rations <\/em>ne sont pas propres \u00e0 ce manuscrit, qui en maints endroits reprend, parfois textuellement, des manuscrits des ann\u00e9es ant\u00e9rieures. Ainsi le texte fameux qui met le lecteur en demeure de choisir entre la libert\u00e9 humaine et l&rsquo;existence de Dieu se trouve d\u00e9j\u00e0 dans des manuscrits de 1865, \u00e9dit\u00e9s par l&rsquo;IISG sous le titre \u00ab\u00a0Fragments sur la franc-ma\u00e7onnerie\u00a0\u00bb, puis dans la derni\u00e8re partie de <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em>, texte demeur\u00e9 inachev\u00e9 et in\u00e9dit auquel Bakounine emprunte d&rsquo;autres passages encore. Les <em>Consid\u00e9rations<\/em> constituent ainsi comme l&rsquo;aboutissement et le r\u00e9sum\u00e9 des incursions philosophiques accomplies par Bakounine depuis le milieu des ann\u00e9es 1860.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">Il ne saurait \u00eatre question, dans le cadre de cette pr\u00e9face, de reconstituer dans le d\u00e9tail les conceptions philosophiques que d\u00e9veloppe Bakounine dans les <em>Consid\u00e9rations<\/em>, ni m\u00eame d&rsquo;en donner une vue d&rsquo;ensemble<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Il semble toutefois n\u00e9cessaire d&rsquo;expliciter les sources auxquelles elles s&rsquo;abreuvent et la sp\u00e9cificit\u00e9 qui est la leur. Auguste Comte constitue ind\u00e9niablement la r\u00e9f\u00e9rence dominante du texte, que Bakounine semble avoir r\u00e9dig\u00e9 le <em>Cours de philosophie positive <\/em>\u00e0 la main, au point qu&rsquo;en certains endroits, le texte constitue une discussion de la philosophie positive. Le \u00ab\u00a0syst\u00e8me du monde\u00a0\u00bb expos\u00e9 par Bakounine au d\u00e9but des <em>Consid\u00e9rations <\/em>emprunte certes \u00e0 Comte sa classification des sciences (expos\u00e9e dans les deux premi\u00e8res le\u00e7ons du <em>Cours<\/em>), mais pr\u00e9cis\u00e9ment avec l&rsquo;ambition de pr\u00e9senter une \u00ab\u00a0cosmologie\u00a0\u00bb, et non seulement un syst\u00e8me de la connaissance, alors que les tenants de la philosophie positive, au nom d&rsquo;un refus de la m\u00e9taphysique, refusaient de s&rsquo;exprimer sur la teneur ultime (mat\u00e9rielle ou id\u00e9elle) du r\u00e9el. Plus loin, Bakounine ira jusqu&rsquo;\u00e0 identifier le refus comtien de se prononcer sur l&rsquo;essence des choses avec le recul kantien devant toute connaissance de la chose en soi. En somme, en transformant la critique comtienne de la m\u00e9taphysique en critique de l&rsquo;id\u00e9alisme, Bakounine propose une version mat\u00e9rialiste de la philosophie positive, et il est sur ce point tributaire d&rsquo;auteurs qui ne sont pas mentionn\u00e9s dans le texte mais qu&rsquo;il n&rsquo;en a pas moins lus au cours des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes\u00a0: ceux que l&rsquo;on qualifie de \u00ab\u00a0mat\u00e9rialistes scientifiques\u00a0\u00bb, Ludwig B\u00fcchner, Jakob Moleschott ou encore Carl Vogt<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. \u00a0C&rsquo;est sur eux, et notamment sur la <em>Circulation<\/em><em> de la vie <\/em>de Moleschott que Bakounine peut s&rsquo;appuyer pour soutenir que la nature, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0la vie, la solidarit\u00e9 et la causalit\u00e9 universelles\u00a0\u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une somme d&rsquo;actions et de r\u00e9actions particuli\u00e8res [&#8230;] se combinant en un mouvement g\u00e9n\u00e9ral et unique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Auguste Comte est \u00e9galement mis \u00e0 contribution par Bakounine pour sa philosophie du progr\u00e8s et pour l&rsquo;histoire des religions qu&rsquo;elle sous-tend. Le passage du f\u00e9tichisme au monoth\u00e9isme en passant par le polyth\u00e9isme &#8211; les trois \u00e9tapes qui scandent ce que Comte appelait \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9tat th\u00e9ologique\u00a0\u00bb &#8211; sont reprises int\u00e9gralement. Mais comme il le faisait dans <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em>, Bakounine ajoute \u00e0 cette histoire du religieux un mod\u00e8le qu&rsquo;il emprunte \u00e0 <em>L&rsquo;essence du christianisme <\/em>de Feuerbach, ouvrage qu&rsquo;il conna\u00eet pour avoir \u00e9t\u00e9 en Allemagne au moment de sa parution. Les passages des <em>Consid\u00e9rations<\/em> qui font du divin une illusion misanthrope, consistant \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der l&rsquo;homme de ses propri\u00e9t\u00e9s essentielles pour les attribuer \u00e0 Dieu et \u00e0 justifier ainsi son oppression, sont une radicalisation des vues d\u00e9velopp\u00e9es par le philosophe allemand dans son grand ouvrage. Radicalisation parce que Bakounine cherche \u00e0 penser, au travers de ce sch\u00e9ma, un v\u00e9ritable mod\u00e8le th\u00e9ologique de l&rsquo;autorit\u00e9\u00a0: l&rsquo;homme humili\u00e9 et ali\u00e9n\u00e9 de la th\u00e9ologie ne peut que chercher hors de lui-m\u00eame la source de son existence (Dieu) et l&rsquo;op\u00e9rateur de sa propre libert\u00e9 (l&rsquo;\u00c9tat). Ici, la radicalit\u00e9 philosophique ne vise rien de moins que d&rsquo;\u00f4ter \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 sa racine.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Mais dans le champ de la philosophie allemande, Feuerbach n&rsquo;est pas la seule source \u00e0 laquelle puisent les <em>Consid\u00e9rations<\/em>. Plus discr\u00e8tes, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Hegel n&rsquo;en sont pas moins d\u00e9cisives. L&rsquo;id\u00e9e selon laquelle toute chose agit selon des lois qui lui sont propres et qui constituent sa nature qu&rsquo;elle ne fait ensuite que d\u00e9velopper est express\u00e9ment r\u00e9f\u00e9r\u00e9e par Bakounine \u00e0 la philosophie de Hegel, r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e dans un sens naturaliste et mobilis\u00e9e contre la pr\u00e9tendue inaccessibilit\u00e9 de la chose en soi derri\u00e8re les ph\u00e9nom\u00e8nes. Enfin, la conception de la libert\u00e9 que propose Bakounine dans les <em>Consid\u00e9rations<\/em>, conception qui s&rsquo;articule \u00e9troitement avec la notion de reconnaissance, puise sans doute \u00e0 des sources ficht\u00e9ennes\u00a0: contre une conception\u00a0lib\u00e9rale de la libert\u00e9, qui reconduit en fait le dogme chr\u00e9tien du libre-arbitre, Bakounine soutient que ma libert\u00e9 ne s&rsquo;arr\u00eate pas o\u00f9 commence celle d&rsquo;autrui, mais qu&rsquo;elle se compl\u00e8te en elle, de sorte que la lib\u00e9ration collective est aussi une lib\u00e9ration de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">Cette multiplicit\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences parfois h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes n&rsquo;enl\u00e8ve-t-elle pas \u00e0 Bakounine toute originalit\u00e9, et ne rapproche-t-elle pas ses conceptions de la \u00ab\u00a0vinaigrette philosophique\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a> qu&rsquo;il raillait chez Victor Cousin\u00a0? Bakounine n&rsquo;est assur\u00e9ment pas un grand nom de l&rsquo;histoire de la philosophie &#8211; et n&rsquo;a jamais cherch\u00e9 \u00e0 \u00eatre. Il n&rsquo;en reste pas moins un point de rencontre unique entre l&rsquo;id\u00e9alisme allemand (et les tendances critiques qui en sont issues), la philosophie positive, les mat\u00e9rialismes historique et scientifique, en somme entre les diff\u00e9rents courants philosophiques qui caract\u00e9risent le XIXe si\u00e8cle. Ce qui assure l&rsquo;unit\u00e9 des ces r\u00e9f\u00e9rences multiples, c&rsquo;est leur ancrage dans une perspective de lib\u00e9ration humaine int\u00e9grale qui fait l&rsquo;originalit\u00e9 et l&rsquo;actualit\u00e9 de celui qui se d\u00e9finissait lui-m\u00eame comme \u00ab\u00a0un amant fanatique de la libert\u00e9\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">J.-C. Angaut<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">\n<p style=\"text-align: left\">\n<hr size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Carl Schmitt, <em>Parlementarisme et D\u00e9mocratie<\/em>, Paris, Seuil, 1988, p. 83.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Isaiah Berlin, <em>Les Penseurs russes<\/em>, Paris, Albin Michel, 1984, p. 155.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Francis Wheen, <em>Karl Marx<\/em>, Londres, Fourth Estate, 1999, p. 318 (traduction fran\u00e7aise\u00a0: <em>Marx &#8211; Biographie inattendue<\/em>, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 2003)<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> J&rsquo;ai propos\u00e9 une traduction et un commentaire de ce texte, ainsi que d&rsquo;autres de la m\u00eame p\u00e9riode, dans <em>Bakounine jeune h\u00e9g\u00e9lien &#8211; <\/em><em>La Philosophie<\/em><em> et son dehors<\/em>, Lyon, ENS \u00c9ditions, 2007.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> M\u00eame si l&rsquo;on n&rsquo;en partage pas n\u00e9cessairement toutes les conclusions, l&rsquo;ouvrage le plus complet \u00e0 ce sujet est celui de Paul McLaughlin, <em>Mikhail Bakunin\u00a0: The Philosophical Basis Of His Anarchism<\/em>, New York, Algora, 2002<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Bakounine m\u00e8ne explicitement la confrontation entre Comte et ces trois auteurs, d\u00e9sign\u00e9s\u00a0 comme \u00ab\u00a0ap\u00f4tres de la science r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, dans un \u00e9crit paru en russe en 1868, <em>La Science<\/em><em> et le peuple<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Bakounine, <em>L&rsquo;Empire knouto-germanique et la r\u00e9volution sociale<\/em> in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, t. VIII, Paris, Champ Libre, 1982, p.\u00a0144.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 291.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je fournis ci-dessous le texte de la pr\u00e9face que j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9e pour la publication des Consid\u00e9rations philosophiques sur le fant\u00f4me divin, le monde r\u00e9el et l&rsquo;homme par les \u00e9ditions Entremonde (voir pr\u00e9c\u00e9dent billet sur la question). Le texte de cette pr\u00e9face, ainsi que l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du livre, peuvent \u00eatre consult\u00e9s sur le site Internet de l&rsquo;\u00e9diteur. 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