{"id":557,"date":"2012-10-01T13:49:45","date_gmt":"2012-10-01T11:49:45","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=557"},"modified":"2012-10-01T13:49:45","modified_gmt":"2012-10-01T11:49:45","slug":"bakounine-et-fichte","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-et-fichte-557\/","title":{"rendered":"Bakounine et Fichte"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/johann_gottlieb_fichteresized.jpg\" rel=\"lightbox[557]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-558\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/johann_gottlieb_fichteresized-220x300.jpg\" alt=\"johann_gottlieb_fichteresized\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/johann_gottlieb_fichteresized-220x300.jpg 220w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/johann_gottlieb_fichteresized.jpg 235w\" sizes=\"(max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><\/a>Au cours de sa jeunesse, en Russie, Bakounine se plongea dans la philosophie allemande, \u00e0 laquelle il s&rsquo;initia au sein du <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-et-le-cercle-de-stankevitch-319\/\">cercle de Stankevitch<\/a> \u00e0 partir de 1836. Le premier auteur pour lequel il se prit v\u00e9ritablement de passion fut Johann Gottlieb (litt\u00e9ralement: Jean Th\u00e9ophile) Fichte (1762-1814). Il fut adepte de cette philosophie vers 1836-1837 avant de la d\u00e9laisser progressivement apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1837 pour celle de Hegel, dont il venait de lire la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;esprit<\/em>. Ce dernier devait occuper une place bien plus durable dans la pens\u00e9e de Bakounine, qui ne s&rsquo;en d\u00e9tachera qu&rsquo;\u00e0 partir de 1842-43, en m\u00eame temps qu&rsquo;il se d\u00e9tachera de la philosophie elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Mais qu&rsquo;en est-il exactement de son rapport pr\u00e9coce \u00e0 Fichte? Cet enthousiasme de jeunesse n&rsquo;a-t-il laiss\u00e9 aucune trace dans les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de sa pens\u00e9e?<\/p>\n<p><!--more-->Cet avis est celui de la plupart des sp\u00e9cialistes de Bakounine, qui insistent en g\u00e9n\u00e9ral bien davantage sur l&rsquo;importance qu&rsquo;a eue dans l&rsquo;itin\u00e9raire du r\u00e9volutionnaire russe son rapport \u00e0 Hegel que sur l&rsquo;impact qu&rsquo;aurait pu avoir sa lecture de Fichte. Le fait que la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Hegel paraisse plus prestigieuse, le fait aussi qu&rsquo;elle permette de venir contester au marxisme son monopole sur l&rsquo;interpr\u00e9tation r\u00e9volutionnaire de Hegel, ont sans doute jou\u00e9 leur r\u00f4le dans cette appr\u00e9ciation diff\u00e9renci\u00e9e. Bien souvent, Fichte n&rsquo;est pas m\u00eame mentionn\u00e9 par les commentateurs des \u00e9crits de Bakounine, et lorsqu&rsquo;il l&rsquo;est, c&rsquo;est \u00e0 mon avis d&rsquo;une mani\u00e8re qui fausse les donn\u00e9es du probl\u00e8me. En l&rsquo;occurrence, deux auteurs ont \u00e9voqu\u00e9 le rapport de Bakounine \u00e0 Fichte et se sont m\u00eame empaill\u00e9s \u00e0 ce sujet : il s&rsquo;agit d&rsquo;Aileen Kelly, dont j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 l&rsquo;ouvrage <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/aileen-kelly-une-psychologue-au-chevet-de-bakounine-498\/\">dans un pr\u00e9c\u00e9dent billet<\/a>, et de Paul McLaughlin, dont j&rsquo;ai \u00e9galement parl\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur ce blog. La difficult\u00e9, c&rsquo;est que l&rsquo;excellent ouvrage de Paul McLaughlin ne semble aborder la question du rapport de Bakounine \u00e0 Fichte que parce que celui d&rsquo;Aileen Kelly en parle. Ou pour le dire autrement: dans la mesure o\u00f9 A. Kelly \u00e9taye sa th\u00e8se (Bakounine, en qu\u00eate d&rsquo;absolu et de compl\u00e9tude, repr\u00e9senterait \u00e0 ce titre un bon exemple de la psychologie de l&rsquo;utopisme) sur l&rsquo;enthousiasme qu&rsquo;a ressenti le jeune Bakounine pour la philosophie de Fichte, P. McLaughlin semble se croire en devoir, pour contester cette th\u00e8se, de nier que la lecture de Fichte ait eu un impact durable sur la pens\u00e9e du r\u00e9volutionnaire russe. A mon avis, cette pol\u00e9mique n&rsquo;\u00e9puise pas le d\u00e9bat, mais contribue bien plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;obscurcir, et c&rsquo;est pourquoi je souhaiterais y revenir ici.<\/p>\n<p>Tout d&rsquo;abord, quelle connaissance avait Bakounine de Fichte, qu&rsquo;a-t-il lu de lui ? Cette question poss\u00e8de en fait un pr\u00e9alable : que pouvait-il lire de Fichte au milieu des ann\u00e9es 1830 en Russie? Il est important d&rsquo;apporter ces pr\u00e9cisions, parce que l&rsquo;un des motifs pour lesquels l&rsquo;impact de la lecture de Fichte par Bakounine a \u00e9t\u00e9 minor\u00e9 consiste \u00e0 relever que celui-ci n&rsquo;a lu de celui-l\u00e0 que des textes de peu d&rsquo;envergure &#8211; ce qui peut, dans certains cas, entrer dans un discours de rabaissement plus g\u00e9n\u00e9ral de la valeur philosophique de la pens\u00e9e bakouninienne. Or une grande partie des \u00e9crits de Fichte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e d&rsquo;une mani\u00e8re posthume, et c&rsquo;est le cas notamment de la plupart des quinze versions de son grand projet, la Doctrine de la science (<em>Wissenschaftslehre<\/em>), qui n&rsquo;a longtemps \u00e9t\u00e9 connue qu&rsquo;\u00e0 travers l&rsquo;une de ses premi\u00e8res pr\u00e9sentations, la <em>Grundlage<\/em> (<em>Assiste fondamentale<\/em>) de 1794. En revanche, les textes que Fichte consid\u00e9rait lui-m\u00eame comme plus populaires, et qui pour la plupart sont issus de conf\u00e9rences qu&rsquo;il avait prononc\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s de son vivant. C&rsquo;est le cas des deux textes dont la lecture par Bakounine est attest\u00e9e : les <em>Conf\u00e9rences sur la destination du savant<\/em> (1794) et de ce que l&rsquo;on traduit comme l&rsquo;<em>Initiation \u00e0 la vie bienheureuse<\/em> (<em>Anweisung zum seligen Leben<\/em>, 1806), qui contient la doctrine ficht\u00e9enne de la religion. Ces textes de philosophie populaire ne sont toutefois pas sans valeur pour introduire \u00e0 la pens\u00e9e de Fichte &#8211; et l&rsquo;on pourrait d&rsquo;ailleurs en contester le caract\u00e8re authentiquement populaire ou vulgarisateur : il s&rsquo;agit bien plut\u00f4t, de la part du philosophe allemand, de pr\u00e9senter, dans un domaine particulier, les r\u00e9sultats que l&rsquo;on peut tirer de son abstruse Doctrine de la science, et de le faire \u00e0 destination d&rsquo;un public qui n&rsquo;a certes pas connaissance de ladite doctrine, mais demeure n\u00e9anmoins dot\u00e9 d&rsquo;une bonne formation philosophique.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;a bien pu tirer Bakounine de la lecture de ces deux textes? Dans la pol\u00e9mique entre A. Kelly et P. McLaughlin, c&rsquo;est essentiellement le texte de 1806 qui est mis \u00e0 contribution : par la premi\u00e8re pour souligner le caract\u00e8re mystique de la pens\u00e9e de Bakounine, caract\u00e8re qui irait jusqu&rsquo;\u00e0 la n\u00e9gation du r\u00e9el, et par le second pour souligner au contraire les contradictions entre la pens\u00e9e de Fichte et ce que sera plus tard la pens\u00e9e anarchiste de Bakounine. Je vais pour ma part revenir sur cette question, mais pour contester qu&rsquo;il y ait lieu de tirer une n\u00e9gation de la r\u00e9alit\u00e9 du Fichte de cette \u00e9poque et pour soutenir que c&rsquo;est en fait une caricature de Fichte qui est plaqu\u00e9e sur Bakounine dans le cas du livre d&rsquo;A. Kelly &#8211; et que c&rsquo;est contre cette caricature que se bat P. McLaughlin. Mais auparavant, il me semble n\u00e9cessaire de reprendre les choses dans l&rsquo;ordre et d&rsquo;\u00e9voquer le premier de ces deux textes : que contiennent ces <em>Quelques conf\u00e9rences sur la destination du savant<\/em> (titre exact en allemand de cet \u00e9crit de 1794) ?<\/p>\n<p>Il faut d&rsquo;abord souligner qu&rsquo;elles appartiennent \u00e0 ce qu&rsquo;on appelle le premier Fichte, celui qui vient d&rsquo;avoir l&rsquo;intuition de cette Doctrine de la science qui sera sa m\u00e9taphysique. La question qu&rsquo;il se pose (et ne cessera de se poser) est celle de savoir par o\u00f9 doit commencer la philosophie, ou quel est le fondement de toute th\u00e9orie, \u00e0 partir duquel celle-ci doit \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e : non pas quand elle est n\u00e9e, ni comment on doit commencer \u00e0 l&rsquo;apprendre, mais quel doit en \u00eatre le principe, si l&rsquo;on entend par l\u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 premi\u00e8re et non une proposition th\u00e9orique. Le propos de Fichte sera pr\u00e9cis\u00e9ment de soutenir trois choses : 1) qu&rsquo;il faut commencer par le Moi ; 2) que ce Moi est une activit\u00e9 avant d&rsquo;\u00eatre un \u00eatre ; 3) que dans les rapports entre th\u00e9orie et pratique, c&rsquo;est la seconde qui fonde et inclut la premi\u00e8re, c&rsquo;est-\u00e0-dire que la th\u00e9orie doit en fait \u00eatre d\u00e9sign\u00e9e comme une activit\u00e9 th\u00e9orique. En somme, et m\u00eame si la philosophie demeure une th\u00e9orie qui ne saurait se substituer \u00e0 la vie, toute pr\u00e9sentation th\u00e9orique doit reconna\u00eetre une activit\u00e9 d&rsquo;auto-position comme \u00e9tant \u00e0 son fondement. Il me semble que cette perception des rapports entre th\u00e9orie et pratique aura une grande importance pour la suite de l&rsquo;itin\u00e9raire de Bakounine, mais je vais y revenir \u00e0 propos de l&rsquo;<em>Anweisung<\/em> de 1806, qui est encore plus claire sur ce point.<\/p>\n<p>Pour le moment, passons sur la justification de ces trois th\u00e8ses et allons droit aux <em>Conf\u00e9rences<\/em> qui sont contemporaines de la <em>Grundlage<\/em>. Il me semble que c&rsquo;est avec elle qu&rsquo;on peut mesurer de la mani\u00e8re la plus s\u00fbre, sinon l&rsquo;<em>influence<\/em> qu&rsquo;aurait eue Fichte sur Bakounine, tout du moins l&rsquo;affinit\u00e9 qui peut exister entre leurs deux pens\u00e9es, notamment au travers des formules que le philosophe allemand emploie pour d\u00e9crire la mani\u00e8re dont la libert\u00e9 peut s&rsquo;\u00e9tendre d&rsquo;un Moi \u00e0 un autre. Dans la lign\u00e9e de sa Doctrine de la science, Fichte montre que le Moi fini est tout entier en tension vers le Moi absolu, celui qui co\u00efncide parfaitement avec lui-m\u00eame, mais que cette tension ne peut jamais \u00eatre tout \u00e0 fait r\u00e9sorb\u00e9e : pour co\u00efncider avec lui-m\u00eame, le Moi fini s&rsquo;efforce en effet de modifier le monde ext\u00e9rieur pour le rendre conforme \u00e0 ses exigences (qui sont de l&rsquo;ordre de la moralit\u00e9). Or dans ce monde ext\u00e9rieur, figurent d&rsquo;autres Moi et l&rsquo;ambition du Moi fini, dans sa qu\u00eate de l&rsquo;absolu ou identit\u00e9 avec soi-m\u00eame, consiste \u00e0 faire en sorte que les autres Moi soient \u00e9galement libres, \u00e9tant entendu qu&rsquo;il ne peut les produire comme tels mais seulement les reconna\u00eetre, et que cette reconnaissance suppose une r\u00e9ciprocit\u00e9. C&rsquo;est pourquoi selon Fichte,    \t \t \t \t\u00ab\u00a0seul est libre celui qui veut rendre libre tout ce qui l&rsquo;entoure, et le rend libre en fait par une certaine influence dont on n&rsquo;a pas toujours remarqu\u00e9 l&rsquo;origine. Sous son regard, nous respirons plus librement\u00a0; nous ne sentons rien qui nous opprime.\u00a0\u00bb (<em>Conf\u00e9rences sur la destination du savant<\/em>, trad. J.-L. Vieillard-Baron, Paris, Vrin, 1980, p. 52) Il me semble qu&rsquo;une telle formule, et d&rsquo;autres semblables qui d\u00e9crivent la th\u00e9orie ficht\u00e9enne de la reconnaissance, m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre rapproch\u00e9e des formules r\u00e9currentes qu&rsquo;on trouve sous la plume de Bakounine et qui pr\u00e9sentent sa conception de la libert\u00e9. C&rsquo;est le cas dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es, lorsqu&rsquo;il cherche \u00e0 penser philosophiquement son combat pour l&rsquo;\u00e9mancipation de ses s\u0153urs. C&rsquo;est encore le cas dans la <em>Confession<\/em> (1851) lorsqu&rsquo;il lancera au tsar que    \t \t \t \t<!-- \t -->\u00ab chercher mon bonheur dans le bonheur d&rsquo;autrui, ma dignit\u00e9 personnelle dans la dignit\u00e9 de tous ceux qui m&rsquo;entouraient, \u00eatre libre dans la libert\u00e9 des autres, voil\u00e0 tout mon credo, l&rsquo;aspiration de toute ma vie \u00bb (traduction P. Brupbacher, Paris, PUF, 1974, p. 125). Enfin dans <em>L&#8217;empire knouto-germanique et la r\u00e9volution sociale<\/em> (1870-71) il d\u00e9clarera :    \t \t \t \t<!-- \t -->\u00ab\u00a0Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les \u00eatres humains qui m&rsquo;entourent, hommes et femmes, sont \u00e9galement libres. La libert\u00e9 d&rsquo;autrui, loin d&rsquo;\u00eatre une limite ou la n\u00e9gation de ma libert\u00e9, en est au contraire la condition n\u00e9cessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la libert\u00e9 d&rsquo;autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m&rsquo;entourent et plus profonde et plus large est leur libert\u00e9, et plus \u00e9tendue, plus profonde et plus large devient ma libert\u00e9.\u00a0\u00bb (<em>\u0152uvres<\/em> compl\u00e8tes<em>,<\/em> vol. VIII, Paris, Champ Libre, 1982, p. 173)<\/p>\n<p>Il est bien clair toutefois que, sous l&rsquo;angle de son rapport \u00e0 Fichte, l&rsquo;itin\u00e9raire de Bakounine est marqu\u00e9 par une rupture: autant la premi\u00e8re p\u00e9riode est caract\u00e9ris\u00e9e par un d\u00e9sir d&rsquo;identit\u00e9 avec soi-m\u00eame qui rejoint les probl\u00e9matiques ficht\u00e9ennes, autant par la suite, d&rsquo;une mani\u00e8re de plus en plus nette, cette th\u00e9matique de l&rsquo;identit\u00e9 \u00e0 soi, ou de l&rsquo;auto-affirmation, ou de la co\u00efncidence avec soi qui d\u00e9finit l&rsquo;id\u00e9al du Moi absolu, tend \u00e0 s&rsquo;estomper pour laisser la place \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une libert\u00e9 en expansion, qui ne prend sens que dans un \u00e9largissement progressif, par la r\u00e9volte et les combats pour l&rsquo;\u00e9mancipation, de la reconnaissance r\u00e9ciproque. En outre, contrairement au Fichte de cette \u00e9poque, Bakounine se confronte en pratique au probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e9mergence de la libert\u00e9: si la th\u00e9orie ficht\u00e9enne de la reconnaissance est alors marqu\u00e9e par une circularit\u00e9 (il faut qu&rsquo;autrui soit d\u00e9j\u00e0 libre pour pouvoir me reconna\u00eetre et \u00eatre reconnu de moi, et donc la libert\u00e9 se suppose elle-m\u00eame \u00e0 titre de condition), Bakounine, d\u00e8s lors qu&rsquo;il passe \u00e0 l&rsquo;action et plus encore lorsqu&rsquo;il adopte un credo mat\u00e9rialisme, r\u00e9inscrit cette \u00e9mergence de la libert\u00e9 dans un processus mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>On peut d\u00e8s lors en venir \u00e0 l&rsquo;<em>Anweisung<\/em> de 1806, qui est un texte important dans l&rsquo;itin\u00e9raire de Bakounine puisqu&rsquo;il semble qu&rsquo;il en ait propos\u00e9 une traduction lorsqu&rsquo;il en fit la lecture avec Stankevitch en 1836. Il est possible (et je me suis livr\u00e9 \u00e0 cette t\u00e2che assez fastidieuse lorsque j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 ma th\u00e8se : pour qui serait int\u00e9ress\u00e9, c&rsquo;est p. 33-35 du premier tome) de retrouver dans la correspondance du jeune Bakounine avec son entourage, notamment f\u00e9minin, les traces de sa lecture de l&rsquo;<em>Anweisung<\/em> : l&rsquo;identification entre Dieu et la vie et entre la vie et l&rsquo;amour, la divinisation corr\u00e9lative de l&rsquo;homme par l&rsquo;amour ou encore la distinction entre un amour \u00e9go\u00efste (qui d\u00e9finit la vie apparente) et un amour o\u00f9 l&rsquo;\u00e9go\u00efsme s&rsquo;an\u00e9antit (qui caract\u00e9rise la vie v\u00e9ritable) sont autant de th\u00e8mes que Bakounine emprunte \u00e0 cet ouvrage de Fichte pour penser ses propres relations avec son entourage. Toutefois, ces th\u00e9matiques dispara\u00eetront au cours des ann\u00e9es suivantes lorsque Bakounine se convertira au h\u00e9g\u00e9lianisme et ne referont pas surface lorsqu&rsquo;il se tournera vers l&rsquo;action politique et se d\u00e9tournera de la philosophie. Il n&rsquo;est pas certain en revanche qu&rsquo;il en aille de m\u00eame avec les rapports entre th\u00e9orie et pratique tels qu&rsquo;ils sont r\u00e9fl\u00e9chis dans l&rsquo;<em>Anweisung<\/em>, avec un renouvellement du lexique qui fait que Fichte parle d&rsquo;un p\u00f4le sp\u00e9culatif, qui est celui des repr\u00e9sentations, et d&rsquo;un p\u00f4le v\u00e9cu, qui est celui des affections. Le premier p\u00f4le renvoie au savoir, le second \u00e0 la vie, et comme dans tout le reste de sa philosophie, Fichte affirme le primat du second sur le premier, et reconduit la primaut\u00e9 de l&rsquo;acte sur l&rsquo;\u00eatre. Plus exactement encore, il d\u00e9finit ces deux p\u00f4les comme la scission originelle de ce qu&rsquo;il appelle la vie. Mais surtout, dans l&rsquo;<em>Anweisung<\/em>, Fichte en vient \u00e0 qualifier comme seconde la place du savoir, en y incluant la philosophie, qui n&rsquo;est jamais la vie, mais toujours une pens\u00e9e de la vie. Il me semble qu&rsquo;il y a une affinit\u00e9 entre ce primat de la vie et la r\u00e9apparition tardive chez Bakounine du th\u00e8me de la th\u00e9orie et de la pratique, reformul\u00e9 comme question des rapports entre la vie et la science, et qu&rsquo;il peut \u00eatre int\u00e9ressant de relire sous cette lumi\u00e8re un autre fameux passage de <em>L&#8217;empire knouto-germanique<\/em> o\u00f9 Bakounine pr\u00f4ne    \t \t \t \t\u00ab\u00a0<em>la r\u00e9volte de la vie contre la science<\/em>, ou plut\u00f4t <em>contre le gouvernement de la science<\/em>.\u00a0Non pour d\u00e9truire la science &#8211; \u00e0 Dieu ne plaise\u00a0! Ce serait un crime de l\u00e8se-humanit\u00e9 &#8211; mais pour la remettre \u00e0 sa place, de mani\u00e8re \u00e0 ce qu&rsquo;elle ne puisse plus jamais en sortir.\u00a0\u00bb (VIII, p. 125)<\/p>\n<p>Bien \u00e9videmment, reste un \u00e9cart infranchissable entre Bakounine et Fichte : les deux auteurs ne donnent pas le m\u00eame sens \u00e0 l&rsquo;importance pratique que peut avoir l&rsquo;activit\u00e9 th\u00e9orique ou philosophique, et surtout le premier, lorsqu&rsquo;il \u00e9crit les lignes qui pr\u00e9c\u00e8dent, a depuis trente ans renonc\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une communion du Moi avec l&rsquo;absolu, communion que permettrait de postuler la th\u00e9orie si l&rsquo;on suit Fichte. Ce dans quoi se d\u00e9passe ou s&rsquo;abroge la th\u00e9orie chez Bakounine (ce dans quoi elle abdique, diront les adversaires de Fichte), ce n&rsquo;est plus l&rsquo;absolu divin, c&rsquo;est bien plut\u00f4t la pratique et les luttes pour l&rsquo;\u00e9mancipation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au cours de sa jeunesse, en Russie, Bakounine se plongea dans la philosophie allemande, \u00e0 laquelle il s&rsquo;initia au sein du cercle de Stankevitch \u00e0 partir de 1836. Le premier auteur pour lequel il se prit v\u00e9ritablement de passion fut Johann Gottlieb (litt\u00e9ralement: Jean Th\u00e9ophile) Fichte (1762-1814). 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