{"id":600,"date":"2012-11-19T22:25:01","date_gmt":"2012-11-19T20:25:01","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=600"},"modified":"2012-11-19T22:25:01","modified_gmt":"2012-11-19T20:25:01","slug":"le-statut-de-la-philosophie-chez-le-dernier-bakounine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/le-statut-de-la-philosophie-chez-le-dernier-bakounine-600\/","title":{"rendered":"Le statut de la philosophie chez le dernier Bakounine"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/colloque_couv.jpg\" rel=\"lightbox[600]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-601\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/colloque_couv.jpg\" alt=\"colloque_couv\" width=\"212\" height=\"298\" \/><\/a>Je livre ici le contenu de la communication que j&rsquo;avais lue en mai 2011 lors du colloque <em>Philosophie de l&rsquo;anarchie<\/em>, organis\u00e9 \u00e0 Lyon (ENS et Cedrats). Le texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 avec les actes du colloque, dans un volume \u00e9dit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ACL et coordonn\u00e9 par Daniel Colson, Mimmo Pucciarelli et moi (toutes les r\u00e9f\u00e9rences utiles sur ce livre <a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/Philosophie-de-l-anarchie.html\">\u00e0 cette adresse<\/a>, avec notamment la table des mati\u00e8res et quelques captations vid\u00e9os du colloque). Bonne lecture (ou pas) !   \t \t \t \t<!-- \t \t --><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong><!--more-->Le statut de la philosophie chez le dernier Bakounine<\/strong><\/p>\n<p align=\"LEFT\">\n<p>J&rsquo;ai choisi d&rsquo;\u00e9voquer le statut de la philosophie chez le dernier Bakounine. Cela signifie trois choses. 1)\u00a0Par dernier Bakounine, j&rsquo;entends celui qui recommence \u00e0 composer des manuscrits express\u00e9ment philosophiques \u00e0 partir de 1865, ce qui co\u00efncide \u00e0 peu pr\u00e8s avec ses premi\u00e8res positions politiques qui peuvent \u00eatre qualifi\u00e9es d&rsquo;anarchistes, ou de socialistes libertaires<a name=\"sdfootnote1anc\" href=\"#sdfootnote1sym\"><sup>1<\/sup><\/a>. Ce choix se justifie par le fait que les  conceptions philosophiques d\u00e9velopp\u00e9es par Bakounine entre le milieu des ann\u00e9es 1860 et la fin de sa vie demeurent relativement homog\u00e8nes (certains textes \u00e9tant litt\u00e9ralement repris \u00e0 plusieurs ann\u00e9es de distance dans divers manuscrits). 2) Par philosophie, j&rsquo;entendrai ce que Bakounine entend lui-m\u00eame par l\u00e0, par exemple lorsqu&rsquo;il choisit de regrouper sous le titre de <em>Consid\u00e9rations philosophiques <\/em>un certain nombre de vues touchant au syst\u00e8me du monde, \u00e0 la religion, \u00e0 la science et \u00e0 la libert\u00e9 humaine. Il ne s&rsquo;agira donc pas de tirer de Bakounine une philosophie que lui-m\u00eame ne reconna\u00eetrait pas comme telle, ni donc de discuter de ce qu&rsquo;il faut entendre par philosophie en g\u00e9n\u00e9ral, mais de rendre compte de ce que Bakounine lui-m\u00eame entend par philosophie et du statut qui lui revient. 3) Je m&rsquo;int\u00e9resserai moins au contenu de ce que Bakounine propose sous le nom de philosophie (m\u00eame si, bien entendu, j&rsquo;en dirai quelques mots) qu&rsquo;au statut qui revient \u00e0 ce que le dernier Bakounine d\u00e9veloppe sur un terrain qu&rsquo;il reconna\u00eet lui-m\u00eame comme philosophique. La question est en somme celle-ci\u00a0: pourquoi Bakounine revient-il \u00e0 la philosophie lors de ses derni\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;activit\u00e9 alors qu&rsquo;il avait explicitement quitt\u00e9 ce terrain plus de deux d\u00e9cennies auparavant\u00a0?<\/p>\n<p>Cette question me semble importante \u00e0 au moins trois titres, que je vais pr\u00e9senter par ordre croissant d&rsquo;importance et de proximit\u00e9 avec l&rsquo;objet de ce colloque. Elle est d&rsquo;abord importante du point de vue de la connaissance de l&rsquo;\u0153uvre de Bakounine. Le parcours intellectuel du r\u00e9volutionnaire russe (qui a commenc\u00e9 par se passionner pour la philosophie allemande, avant de penser express\u00e9ment son abandon de la philosophie au d\u00e9but des ann\u00e9es 1840, puis d&rsquo;y revenir au milieu des ann\u00e9es 1860 au moment m\u00eame o\u00f9 il formulait son anarchisme th\u00e9orique) soul\u00e8ve plusieurs questions\u00a0: pourquoi la philosophie fait-elle retour chez Bakounine \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1860\u00a0? Ce retour a-t-il un lien (et d\u00e8s lors lequel) avec l&rsquo;adoption d&rsquo;un nouveau credo politique, socialiste, r\u00e9volutionnaire et anarchiste\u00a0? La philosophie qu&rsquo;il pratique explicitement dans cette derni\u00e8re p\u00e9riode est-elle la m\u00eame que celle qu&rsquo;il avait quitt\u00e9e deux d\u00e9cennies plus t\u00f4t\u00a0?<\/p>\n<p>En second lieu, interroger le statut de la philosophie chez le dernier Bakounine, c&rsquo;est statuer sur quelque chose qui a \u00e9t\u00e9 assez largement laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 par le peu d&rsquo;ouvrages de litt\u00e9rature secondaire qui se sont int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 Bakounine &#8211; qu&rsquo;ils aient d&rsquo;ailleurs cherch\u00e9 \u00e0 disqualifier sa pens\u00e9e ou \u00e0 la revaloriser. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 en effet, la dimension philosophique des \u00e9crits du dernier Bakounine a \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9e d&rsquo;un revers de main par tout un ensemble de commentateurs hostiles &#8211; et m\u00eame par des auteurs r\u00e9put\u00e9s plus favorables. On ne compte plus les sentences \u00e0 l&#8217;emporte-pi\u00e8ce d&rsquo;auteurs qui ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 formuler des jugements de valeur que d&rsquo;entrer dans le d\u00e9tail des conceptions philosophiques pr\u00e9sent\u00e9es par Bakounine<a name=\"sdfootnote2anc\" href=\"#sdfootnote2sym\"><sup>2<\/sup><\/a>. Cette attitude est repr\u00e9sentative de l&rsquo;attitude de l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 du monde acad\u00e9mique vis-\u00e0-vis de l&rsquo;anarchisme en g\u00e9n\u00e9ral, attitude qui combine, selon un dosage variable, une m\u00e9connaissance et un m\u00e9pris qui s&rsquo;entretiennent r\u00e9ciproquement\u00a0: ce qui est m\u00e9prisable ne m\u00e9rite pas d&rsquo;\u00eatre connu, mais ce qui est m\u00e9connu ne peut pas l&rsquo;\u00eatre injustement (sauf \u00e0 remettre en cause les \u0153ill\u00e8res du monde acad\u00e9mique et le sentiment qu&rsquo;il a de sa propre excellence), et se trouve donc m\u00e9pris\u00e9.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des rares auteurs qui, dans le monde acad\u00e9mique, ont pris la peine de lire Bakounine au lieu de le juger, la question du statut qui revenait chez lui \u00e0 la philosophie au cours de sa p\u00e9riode anarchiste n&rsquo;a gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e<a name=\"sdfootnote3anc\" href=\"#sdfootnote3sym\"><sup>3<\/sup><\/a>. L&rsquo;exemple le plus parlant me semble ici \u00eatre celui de Paul McLaughlin, auteur du meilleur livre \u00e0 ce jour sur les conceptions philosophiques de Bakounine<a name=\"sdfootnote4anc\" href=\"#sdfootnote4sym\"><sup>4<\/sup><\/a>, et qui pourtant v\u00e9hicule, d\u00e8s le titre de son ouvrage, un pr\u00e9jug\u00e9 proprement philosophique \u00e0 propos des th\u00e9ories d\u00e9velopp\u00e9es par le r\u00e9volutionnaire russe. En \u00e9voquant la \u00ab\u00a0base philosophique\u00a0\u00bb de l&rsquo;anarchisme bakouninien, l&rsquo;ouvrage de Paul McLaughlin d\u00e9fend implicitement une th\u00e8se qui n&rsquo;est jamais justifi\u00e9e, \u00e0 savoir pr\u00e9cis\u00e9ment que l&rsquo;anarchisme de Bakounine aurait une base philosophique. Cette th\u00e8se est \u00e0 nouveau v\u00e9hicul\u00e9e dans l&rsquo;introduction de l&rsquo;ouvrage, qui annonce le projet d&rsquo;\u00e9tudier \u00ab\u00a0les fondations philosophiques\u00a0de la pens\u00e9e sociale de Bakounine\u00a0\u00bb et s&rsquo;int\u00e9resse moins \u00e0 la position anarchiste de Bakounine qu&rsquo;\u00e0 la philosophie qui est r\u00e9put\u00e9e la sous-tendre<a name=\"sdfootnote5anc\" href=\"#sdfootnote5sym\"><sup>5<\/sup><\/a>. C&rsquo;est notamment cette th\u00e8se que je souhaiterais discuter. En somme, on trouve dans la litt\u00e9rature secondaire une esquisse de r\u00e9ponse \u00e0 notre question de d\u00e9part, ou bien plut\u00f4t une double r\u00e9ponse\u00a0: d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, est soutenue l&rsquo;inconsistance th\u00e9orique de la pens\u00e9e de Bakounine, inconsistance qui disqualifierait \u00e9galement sa pratique politique\u00a0; d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, lorsque une consistance th\u00e9orique lui est reconnue, on consid\u00e8re que la philosophie est chez lui pr\u00e9sente pour fonder une pens\u00e9e politique et sociale.<\/p>\n<p>Or pr\u00e9cis\u00e9ment, et c&rsquo;est le troisi\u00e8me titre auquel il me semble important d&rsquo;aborder cette question du statut de la philosophie chez le dernier Bakounine, on peut tirer de cette question un enseignement plus g\u00e9n\u00e9ral sur les rapports entre philosophie et anarchisme. La r\u00e9ponse qui est apport\u00e9e, dans les faits, par le statut que Bakounine accorde \u00e0 la philosophie dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es, me para\u00eet illustrer, d&rsquo;une mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, les rapports qu&rsquo;entretiennent anarchisme et philosophie. Autrement dit, la mani\u00e8re dont le Bakounine anarchiste revient \u00e0 la philosophie (ou la mani\u00e8re dont il convie la philosophie \u00e0 faire retour dans ses \u00e9crits) nous dit quelque chose sur les rapports entre anarchisme et philosophie en g\u00e9n\u00e9ral. C&rsquo;est donc sur ce point que je conclurai cette contribution. Mais auparavant, je souhaiterais montrer trois choses. Je proposerai d&rsquo;abord une d\u00e9limitation de ce que Bakounine entend par philosophie au cours de sa derni\u00e8re d\u00e9cennie d&rsquo;activit\u00e9, en prenant en compte les textes qu&rsquo;il place explicitement sous une banni\u00e8re philosophique. Ensuite, en critiquant une lecture <em>th\u00e9oriciste<\/em>, qui consisterait \u00e0 soutenir une pr\u00e9\u00e9minence de la th\u00e9orie sur la pratique, je montrerai que la philosophie chez Bakounine n&rsquo;est pas s\u00e9parable d&rsquo;une pratique politique qu&rsquo;elle seconde et dans laquelle elle s&rsquo;inscrit. Enfin, en critiquant une lecture <em>fondationnaliste<\/em>, qui placerait la philosophie au fondement de la pens\u00e9e politique et sociale de Bakounine, je montrerai, \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;antith\u00e9ologisme de Bakounine, quel r\u00f4le plus pr\u00e9cis revient \u00e0 la philosophie dans le cadre m\u00eame de la pratique politique de Bakounine.<\/p>\n<ol>\n<li><em>Qu&rsquo;est-ce que la philosophie pour le \tdernier Bakounine\u00a0?<\/em><\/li>\n<\/ol>\n<p>Pour tenter, tout d&rsquo;abord, de proposer une d\u00e9finition de la philosophie chez le dernier Bakounine, on dispose d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment important avec un texte dans lequel le r\u00e9volutionnaire russe pr\u00e9sente ses conceptions philosophiques. Le titre m\u00eame des <em>Consid\u00e9rations philosophiques sur le fant\u00f4me divin, le monde r\u00e9el et l&rsquo;homme<\/em>, r\u00e9dig\u00e9es au cours de l&rsquo;hiver 1870-1871, indique que Bakounine a tent\u00e9 d&rsquo;y pr\u00e9senter au moins une partie de ce qu&rsquo;il rassemble sous le nom de philosophie<a name=\"sdfootnote6anc\" href=\"#sdfootnote6sym\"><sup>6<\/sup><\/a>. Toutefois, le texte des <em>Consid\u00e9rations <\/em>reprend des passages entiers de textes ant\u00e9rieurs, qui doivent donc, \u00e0 leur tour, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme philosophiques\u00a0: d&rsquo;abord des passages de cet ensemble de manuscrits de 1865 que les \u00e9diteurs de l&rsquo;Institut International d&rsquo;Histoire Sociale ont intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Fragments sur la franc-ma\u00e7onnerie\u00a0\u00bb, passages qui avaient \u00e9galement \u00e9t\u00e9 repris dans la derni\u00e8re partie de <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em> (1867-68), o\u00f9 les conceptions philosophiques de Bakounine sont d\u00e9sormais r\u00e9sum\u00e9es en un \u00ab\u00a0antith\u00e9ologisme\u00a0\u00bb\u00a0; et les d\u00e9veloppements que contiennent les <em>Consid\u00e9rations <\/em>seront prolong\u00e9s dans l&rsquo;ensemble de manuscrits qui constituent la pol\u00e9mique avec le patriote italien Mazzini (1871-72) et qu&rsquo;on conna\u00eet souvent comme <em>La Th\u00e9ologie politique de Mazzini<\/em>. Avec cet ensemble de textes, on a le corpus philosophique du Bakounine de la maturit\u00e9, \u00e0 condition d&rsquo;y ajouter un texte de 1868, \u00e9crit en russe et destin\u00e9 \u00e0 la Russie, <em>La science et le peuple<\/em>, qui est cependant d&rsquo;un usage difficile pour un non russophone en raison des errements de la traduction fran\u00e7aise<a name=\"sdfootnote7anc\" href=\"#sdfootnote7sym\"><sup>7<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Ce que d\u00e9veloppe Bakounine au sein de ce corpus philosophique peut \u00eatre rassembl\u00e9 sous quatre rubriques.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, c&rsquo;est ce que Bakounine qualifie lui-m\u00eame comme un \u00ab\u00a0syst\u00e8me du monde\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote8anc\" href=\"#sdfootnote8sym\"><sup>8<\/sup><\/a>, qui consiste pour l&rsquo;essentiel en une philosophie naturaliste, mat\u00e9rialiste et n\u00e9cessitariste, qui soutient que l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;univers n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;\u00e9ternelle transformation selon des lois n\u00e9cessaires (ce qui exclut l&rsquo;existence de Dieu), transformation \u00e9ternelle \u00e0 laquelle l&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9chappe pas, m\u00eame lorsqu&rsquo;il entreprend de s&rsquo;en lib\u00e9rer, car alors il fait simplement pr\u00e9valoir les lois de sa nature interne sur celles de la nature qui lui est ext\u00e9rieure. Les sources de ce syst\u00e8me du monde sont assez bien connues\u00a0: il s&rsquo;agit d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 du positivisme d&rsquo;Auguste Comte, dont Bakounine fournit une interpr\u00e9tation mat\u00e9rialiste en consid\u00e9rant comme relevant de la science des questions que Comte en excluait et en s&rsquo;adjoignant pour cela les d\u00e9veloppements propos\u00e9s par un certain nombre de mat\u00e9rialistes allemands comme Carl Vogt, Jakob Moleschott et Ludwig B\u00fcchner<a name=\"sdfootnote9anc\" href=\"#sdfootnote9sym\"><sup>9<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>On trouve en second lieu dans ce corpus une philosophie de la religion, qui cherche \u00e0 rendre compte, sur un mode historique et g\u00e9n\u00e9tique, de la croyance en l&rsquo;existence de Dieu et de ses transformations jusqu&rsquo;aux d\u00e9veloppements de la m\u00e9taphysique moderne. Les sources de cette philosophie de la religion sont encore doubles. D&rsquo;une part, Bakounine reprend la <em>description<\/em>, propos\u00e9e par Comte dans la premi\u00e8re le\u00e7on du <em>Cours de philosophie positive<\/em>, d&rsquo;un \u00e9tat th\u00e9ologique qui verrait se succ\u00e9der le f\u00e9tichisme, le polyth\u00e9isme et le monoth\u00e9isme, mais il y apporte deux inflexions d\u00e9cisives. En premier lieu, il rompt avec la valorisation du f\u00e9tichisme qui, il est vrai, \u00e9tait davantage affirm\u00e9e dans le <em>Syst\u00e8me de politique positive<\/em>, que Bakounine ne semble pas avoir connu &#8211; en tout cas, il ne le mentionne jamais<a name=\"sdfootnote10anc\" href=\"#sdfootnote10sym\"><sup>10<\/sup><\/a>. En second lieu, contrairement \u00e0 Comte, il n&rsquo;impute pas la d\u00e9composition progressive de l&rsquo;\u00e9tat th\u00e9ologique (f\u00e9tichisme, polyth\u00e9isme et monoth\u00e9isme) \u00e0 une action souterraine de la m\u00e9taphysique, ce qui n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e9tonnant\u00a0: une partie de ce que Bakounine reprend positivement \u00e0 son compte comme philosophie aurait pu \u00eatre d\u00e9nonc\u00e9 par Comte comme de la m\u00e9taphysique. D&rsquo;autre part en effet, Bakounine tire de <em>L&rsquo;Essence du christianisme <\/em>de Ludwig Feuerbach<a name=\"sdfootnote11anc\" href=\"#sdfootnote11sym\"><sup>11<\/sup><\/a> une <em>explication <\/em>du fait religieux, qui pr\u00e9tend aller au-del\u00e0 de la seule description comtienne, et qui consiste \u00e0 faire de Dieu une projection anthropomorphique, explication qu&rsquo;il transforme et radicalise en affirmant le caract\u00e8re misanthrope de la th\u00e9ologie. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse donc de sa philosophie naturaliste ou de sa philosophie de la religion, on voit que Bakounine ins\u00e8re dans un cadre descriptif comtien des \u00e9l\u00e9ments explicatifs emprunt\u00e9s au mat\u00e9rialisme au sens large (naturaliste et humaniste).<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche se trouve justifi\u00e9e par la conception de la science que d\u00e9fendent les <em>Consid\u00e9rations<\/em>,<em> <\/em>la science \u00e9tant comprise comme compr\u00e9hension (et appropriation intellectuelle) par l&rsquo;homme du monde qui l&rsquo;entoure, ce qui va d\u00e9boucher sur une analyse des rapports entre la science et la vie. Lorsqu&rsquo;il \u00e9voque la science, Bakounine r\u00e9cuse en effet les limitations apport\u00e9es par la tradition positiviste au questionnement scientifique, limitations qu&rsquo;il identifie au refus kantien de se prononcer sur la chose en soi &#8211; ce qui conduit \u00e0 r\u00e9cuser d&rsquo;un m\u00eame mouvement, en les identifiant, la distinction comtienne entre d\u00e9crire et expliquer (les lois scientifiques d\u00e9crivent des relations constantes entre des ph\u00e9nom\u00e8nes, alors que c&rsquo;est la m\u00e9taphysique qui pr\u00e9tend rechercher des causes derri\u00e8re les ph\u00e9nom\u00e8nes) et la distinction kantienne entre ph\u00e9nom\u00e8nes et noum\u00e8nes<a name=\"sdfootnote12anc\" href=\"#sdfootnote12sym\"><sup>12<\/sup><\/a>, au profit d&rsquo;une conception de la science comme se pronon\u00e7ant r\u00e9ellement sur ce que sont les choses, la philosophie venant g\u00e9n\u00e9raliser et prolonger les enseignements de la science. Parall\u00e8lement, Bakounine d\u00e9veloppe cependant une conception concurrente des limites de la connaissance scientifique\u00a0: si l&rsquo;on peut r\u00e9sumer sous la notion de vie l&rsquo;ensemble de ce que la science conna\u00eet, cela ne signifie pas pour autant que la science doive gouverner la vie. Et c&rsquo;est encore, au moins partiellement, contre Comte et la perspective d&rsquo;un gouvernement des savants que s&rsquo;\u00e9nonce la fameuse formule de Bakounine en faveur d&rsquo;une r\u00e9volte de la vie \u00ab\u00a0contre la science, ou plut\u00f4t contre le gouvernement de la science\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote13anc\" href=\"#sdfootnote13sym\"><sup>13<\/sup><\/a>, qui nous conduit tout droit \u00e0 sa philosophie de la libert\u00e9.<\/p>\n<p>On trouve en effet pour finir dans les <em>Consid\u00e9rations <\/em>une philosophie de la libert\u00e9, adoss\u00e9e \u00e0 la critique de la th\u00e9ologie, proposant d&rsquo;une part une preuve morale de l&rsquo;inexistence de Dieu (si l&rsquo;homme est libre, Dieu n&rsquo;est pas<a name=\"sdfootnote14anc\" href=\"#sdfootnote14sym\"><sup>14<\/sup><\/a>), et affirmant d&rsquo;autre part une conception de la libert\u00e9 alternative au dogme du libre arbitre. Ce dernier pan des conceptions philosophiques de Bakounine en constitue sans doute la part la plus originale, tout du moins si on tient compte du fait qu&rsquo;il s&rsquo;inscrit express\u00e9ment dans un contexte mat\u00e9rialiste. Les formules qu&#8217;emploie Bakounine pour d\u00e9finir la libert\u00e9 humaine (non pas \u00ab\u00a0ma libert\u00e9 s&rsquo;arr\u00eate o\u00f9 commence celle d&rsquo;autrui\u00a0\u00bb, mais la libert\u00e9 d&rsquo;autrui est la condition du d\u00e9veloppement de ma propre libert\u00e9<a name=\"sdfootnote15anc\" href=\"#sdfootnote15sym\"><sup>15<\/sup><\/a>) peuvent en effet \u00eatre rapproch\u00e9s de formules qu&rsquo;on trouve chez le Fichte des ann\u00e9es 1793-1794 (dans des textes que Bakounine a lus, et m\u00eame pour partie traduits dans sa jeunesse<a name=\"sdfootnote16anc\" href=\"#sdfootnote16sym\"><sup>16<\/sup><\/a>), et elles sont une constante chez Bakounine, en-de\u00e7\u00e0 m\u00eame du retour \u00e0 la philosophie dans les ann\u00e9es 1860<a name=\"sdfootnote17anc\" href=\"#sdfootnote17sym\"><sup>17<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Dans ce bref panorama de ce que Bakounine met sous la rubrique philosophique, j&rsquo;ai volontairement insist\u00e9 sur les sources scientifiques et philosophiques auxquelles le r\u00e9volutionnaire russe avait puis\u00e9. Il me semble en effet qu&rsquo;on peut suivre Paul McLaughlin lorsqu&rsquo;il suspend son jugement quant \u00e0 l&rsquo;originalit\u00e9 des d\u00e9veloppements philosophiques propos\u00e9s par Bakounine<a name=\"sdfootnote18anc\" href=\"#sdfootnote18sym\"><sup>18<\/sup><\/a>, mais qu&rsquo;il s&rsquo;agit bien plut\u00f4t d&rsquo;un m\u00e9lange original de choses qui ne le sont pas\u00a0: Bakounine construit une vision du monde coh\u00e9rente en s&rsquo;inspirant de Fichte, de Hegel, de Feuerbach, de Fichte, Comte, de Marx et des mat\u00e9rialistes allemands<a name=\"sdfootnote19anc\" href=\"#sdfootnote19sym\"><sup>19<\/sup><\/a>. Cela contribue, sous au moins deux rapports, \u00e0 faire de Bakounine autre chose qu&rsquo;un philosophe\u00a0: d&rsquo;une part en effet, on observe chez lui une position d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 vis-\u00e0-vis de la philosophie qui le conduit \u00e0 y emprunter des mat\u00e9riaux relativement h\u00e9t\u00e9roclites pour b\u00e2tir une vision du monde qui est n\u00e9anmoins coh\u00e9rente\u00a0; d&rsquo;autre part, le souci de b\u00e2tir une philosophie qui lui soit propre, caract\u00e9ristique des processus de distinction \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans le champ philosophique, semble lui \u00eatre tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re. Cela n&rsquo;enl\u00e8ve pourtant pas \u00e0 ses consid\u00e9rations philosophiques tout int\u00e9r\u00eat, loin de l\u00e0, et cela pour au moins trois raisons\u00a0: d&rsquo;abord parce que les textes philosophiques du dernier Bakounine constituent un lieu de rencontre \u00e0 peu pr\u00e8s unique entre des traditions de pens\u00e9e qui se sont d\u00e9velopp\u00e9es ind\u00e9pendamment les unes des autres (l&rsquo;id\u00e9alisme allemand, le positivisme et les mat\u00e9rialismes sensualiste, scientifique et historique)\u00a0; ensuite parce qu&rsquo;il est int\u00e9ressant de voir \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, au XIXe si\u00e8cle, la reprise du projet, propre \u00e0 l&rsquo;<em>Aufkl\u00e4rung<\/em>, d&rsquo;une philosophie \u00e9mancipatrice\u00a0; enfin parce que ce faisant, Bakounine construit un rapport tout \u00e0 fait original, j&rsquo;y reviendrai, avec la tradition philosophique.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, la philosophie semble tenir trois r\u00f4les\u00a0: 1) proposer une conception du monde \u00e0 partir de la logique de la science contemporaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire prolonger, dans le sens d&rsquo;une plus grande g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, ce que la science nous apprend, parce que celle-ci conna\u00eet des <em>bornes<\/em>, qu&rsquo;elle repousse sans cesse (en revanche, Bakounine exclut qu&rsquo;on lui fixe pour <em>limite<\/em> la connaissance des causes ou des choses telles qu&rsquo;elles sont en soi)\u00a0; 2) s&rsquo;int\u00e9resser plus particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;homme, c&rsquo;est-\u00e0-dire constituer un savoir r\u00e9flexif g\u00e9n\u00e9ral sur la libert\u00e9 humaine qui soit compatible avec la vision du monde que l&rsquo;on peut d\u00e9gager des sciences\u00a0; 3) constituer un discours sur les sciences, non seulement comme une sorte d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie<a name=\"sdfootnote20anc\" href=\"#sdfootnote20sym\"><sup>20<\/sup><\/a>, mais aussi en d\u00e9terminant les rapports entre th\u00e9orie et pratique, ou entre science et vie. \u00c9tant entendu que Bakounine n&rsquo;a pas une conception vitaliste de la vie, mais qu&rsquo;il entend par l\u00e0 la transformation et la causalit\u00e9 universelle, conform\u00e9ment \u00e0 la \u00ab\u00a0circulation de la vie\u00a0\u00bb<em> <\/em>mise en valeur \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par Jakob Moleschott<a name=\"sdfootnote21anc\" href=\"#sdfootnote21sym\"><sup>21<\/sup><\/a>. Quant aux fins de ce recours \u00e0 la philosophie, elles sont enti\u00e8rement pratiques\u00a0: la \u00ab\u00a0philosophie de Bakounine\u00a0\u00bb vise \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation humaine dans sa composante th\u00e9orique, ou intellectuelle, et elle est l&rsquo;expression d&rsquo;un monde d\u00e9barrass\u00e9 <em>en pratique<\/em> de la tutelle divine. On notera ainsi que le \u00ab\u00a0syst\u00e8me du monde\u00a0\u00bb des <em>Consid\u00e9rations <\/em>est pr\u00e9sent\u00e9 comme une conception forg\u00e9e par un homme libre<a name=\"sdfootnote22anc\" href=\"#sdfootnote22sym\"><sup>22<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;unit\u00e9 de cette philosophie peut d\u00e8s lors \u00eatre r\u00e9sum\u00e9e sous la notion d&rsquo;antith\u00e9ologisme, que Bakounine forge dans la lign\u00e9e de l&rsquo;antith\u00e9isme de Proudhon\u00a0: il s&rsquo;agit d&rsquo;une philosophie tout enti\u00e8re orient\u00e9e contre la th\u00e9ologie, celle-ci \u00e9tant elle-m\u00eame vue comme l&rsquo;expression de l&rsquo;autorit\u00e9 politique. Le syst\u00e8me du monde propos\u00e9 par Bakounine est une vision du monde dont le divin est exclu. Sa philosophie de la religion montre que ce que l&rsquo;homme conquiert, il le reprend \u00e0 Dieu. Sa philosophie des sciences l\u00e9gitime un questionnement qui porte sur les causes et sur l&rsquo;essence des choses, afin de pouvoir en exclure le divin. Enfin sa philosophie de la libert\u00e9 s&rsquo;affirme \u00e0 la fois contre une th\u00e9ologie qui fait de l&rsquo;homme un esclave et contre le dogme th\u00e9ologique du libre arbitre.<\/p>\n<ol>\n<li><em>Sortie de la philosophie et retour de la \tphilosophie\u00a0: les rapports entre th\u00e9orie et pratique<\/em><\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce syst\u00e8me coh\u00e9rent suffit-il \u00e0 faire de Bakounine un philosophe, alors m\u00eame qu&rsquo;il avait lui-m\u00eame pris ses distances avec l&rsquo;activit\u00e9 philosophique deux d\u00e9cennies auparavant\u00a0? Parmi les auteurs qui voient en Bakounine un philosophe, l&rsquo;argument qui est mobilis\u00e9 consiste \u00e0 dire que la philosophie qu&rsquo;a quitt\u00e9e Bakounine en 1842-43 n&rsquo;est pas celle \u00e0 laquelle il revient \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1860, en d&rsquo;autres termes que Bakounine critiquerait, non pas la philosophie en tant que telle, mais un certain type de philosophie, ce qui laisserait la porte ouverte pour le retour d&rsquo;une autre philosophie. Cette lecture impose de revenir un peu en arri\u00e8re sur l&rsquo;\u00e9volution des rapports de Bakounine \u00e0 la philosophie, sur sa sortie de la philosophie, afin d&rsquo;appr\u00e9cier la signification de ce retour de la philosophie \u00e0 partir des ann\u00e9es 1860.<\/p>\n<p>Pour Bakounine, la philosophie est d&rsquo;abord une passion de jeunesse, \u00e0 laquelle il s&rsquo;est initi\u00e9 au sein d&rsquo;un groupe d&rsquo;autodidactes, le cercle de Stankevitch, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1830. Lorsqu&rsquo;il quitte la Russie pour Berlin en 1840, c&rsquo;est d&rsquo;abord pour y poursuivre son initiation \u00e0 la philosophie allemande, en particulier \u00e0 Hegel, dont il est devenu un adepte apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 ficht\u00e9en. Toutefois, comme il le dira en 1851 dans la <em>Confession<\/em>, l&rsquo;Allemagne l&rsquo;a \u00ab\u00a0gu\u00e9ri de la passion m\u00e9taphysique qui y pr\u00e9dominait\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote23anc\" href=\"#sdfootnote23sym\"><sup>23<\/sup><\/a> : il y fr\u00e9quente les milieux lib\u00e9raux et d\u00e9mocrates, et parmi eux les membres de la gauche h\u00e9g\u00e9lienne, et c&rsquo;est en tant que membre de ce courant qu&rsquo;il signe, en 1842, un article dans les <em>Annales allemandes<\/em> d&rsquo;Arnold Ruge, \u00ab\u00a0La R\u00e9action en Allemagne\u00a0\u00bb, article qui est \u00e0 la fois une tentative d&rsquo;interpr\u00e9tation de la r\u00e9alit\u00e9 allemande et europ\u00e9enne au moyen de la Logique de Hegel et un cong\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 la philosophie.<\/p>\n<p>Celle-ci, purement th\u00e9orique, atteint sa propre limite lorsqu&rsquo;elle reconna\u00eet que s&rsquo;ouvre au-del\u00e0 d&rsquo;elle un monde de la pratique, qui est celui des contradictions historiques et politiques, lesquelles ne peuvent \u00eatre r\u00e9solues que par l&rsquo;action r\u00e9volutionnaire, et en aucune mani\u00e8re par quelque tentative de m\u00e9diation th\u00e9orique qui viendrait concilier les termes en contradiction (r\u00e9action et r\u00e9volution) de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Dans le contexte particulier de la gauche h\u00e9g\u00e9lienne, cette d\u00e9limitation s&rsquo;\u00e9nonce ainsi\u00a0: dans la philosophie de Hegel, qui repr\u00e9sente le sommet de toute philosophie, il est possible de rep\u00e9rer une porte de sortie vers la pratique, porte que constitue la th\u00e9orie de l&rsquo;opposition et de la contradiction d\u00e9velopp\u00e9e dans la deuxi\u00e8me partie de la Logique (<em>Doctrine de l&rsquo;essence<\/em>). Cette place est assign\u00e9e \u00e0 la cat\u00e9gorie de la contradiction parce que cette derni\u00e8re repr\u00e9sente le point d&rsquo;aboutissement d&rsquo;une d\u00e9composition de l&rsquo;identit\u00e9 en diff\u00e9rence, de la diff\u00e9rence en opposition, et de l&rsquo;opposition en contradiction, laquelle, si l&rsquo;on suit la lecture propos\u00e9e par Bakounine du texte de Hegel, ne peut se r\u00e9soudre qu&rsquo;en un affrontement pratique des termes contradictoires pour donner naissance \u00e0 une unit\u00e9 nouvelle, de sorte qu&rsquo;avec la cat\u00e9gorie de la contradiction, la th\u00e9orie pointe quelque chose qui ne peut \u00eatre r\u00e9solu que dans la pratique. Les cat\u00e9gories de l&rsquo;opposition et de la contradiction sont alors d\u00e9crites par Bakounine comme l&rsquo;ach\u00e8vement de la th\u00e9orie, mais \u00ab\u00a0l&rsquo;ach\u00e8vement de cette derni\u00e8re est son auto-dissolution dans un monde pratique originel et nouveau &#8211; dans le pr\u00e9sent effectif de la libert\u00e9\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote24anc\" href=\"#sdfootnote24sym\"><sup>24<\/sup><\/a>. Et dans son article sur \u00ab\u00a0Le Communisme\u00a0\u00bb de juin 1843, il explique que la philosophie est connaissance de la v\u00e9rit\u00e9, qu&rsquo;elle lib\u00e8re les hommes de l&rsquo;esclavage spirituel et que son point d&rsquo;aboutissement consiste \u00e0 reconna\u00eetre sa propre nature pratique\u00a0: \u00ab\u00a0sans doute [&#8230;] la th\u00e9orie et la pratique sont-elles en derni\u00e8re instance une seule et m\u00eame essence ins\u00e9parable\u00a0; sans doute le plus grand m\u00e9rite de la philosophie moderne consiste-t-il \u00e0 avoir con\u00e7u et connu cette unit\u00e9, mais avec cette connaissance elle parvient \u00e0 une limite, une limite qu&rsquo;elle ne peut franchir en tant que philosophie\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote25anc\" href=\"#sdfootnote25sym\"><sup>25<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Le th\u00e8me d&rsquo;une r\u00e9alisation, puis d&rsquo;un abandon de la philosophie sera \u00e9galement repris dans les ann\u00e9es suivantes par plusieurs des auteurs gravitant autour de la gauche h\u00e9g\u00e9lienne (notamment par Hess et par Marx), mais c&rsquo;est sans doute chez Bakounine qu&rsquo;il re\u00e7oit sa formulation la plus radicale, et c&rsquo;est aussi chez lui qu&rsquo;il aboutit \u00e0 une traduction effective puisqu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;article de 1843, Bakounine cesse effectivement d&rsquo;\u00e9crire de la philosophie et cherche \u00e0 se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 la pratique r\u00e9volutionnaire (savoir s&rsquo;il y parvient est une autre question). Ce n&rsquo;est, on l&rsquo;a vu, qu&rsquo;\u00e0 partir de 1865 qu&rsquo;on retrouve sous sa plume des d\u00e9veloppements qui se rattachent express\u00e9ment \u00e0 la philosophie.<\/p>\n<p>Deux interpr\u00e9tations semblent possibles pour penser ce retour en philosophie\u00a0: 1) Bakounine revient sur les d\u00e9limitations qu&rsquo;il avait propos\u00e9es dans les ann\u00e9es 1840 et reconsid\u00e8re l&rsquo;opportunit\u00e9 de se risquer sur le terrain de la philosophie\u00a0; 2)\u00a0la philosophie critiqu\u00e9e en 1842-43 n&rsquo;est pas celle \u00e0 laquelle il revient apr\u00e8s 1865<a name=\"sdfootnote26anc\" href=\"#sdfootnote26sym\"><sup>26<\/sup><\/a>. Mais ces deux interpr\u00e9tations partagent un m\u00eame pr\u00e9suppos\u00e9, celui d&rsquo;un Bakounine philosophe s&rsquo;adonnant \u00e0 nouveau \u00e0 une activit\u00e9 purement th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Contre la premi\u00e8re interpr\u00e9tation, je soutiens qu&rsquo;il est possible de voir dans les formules tardives sur la r\u00e9volte de la vie contre le gouvernement de la science une r\u00e9activation des d\u00e9limitations entre th\u00e9orie et pratique des ann\u00e9es 1840 et du refus de voir dans la pratique une simple \u00ab\u00a0application de th\u00e9ories toutes pr\u00eates\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote27anc\" href=\"#sdfootnote27sym\"><sup>27<\/sup><\/a>. Cette derni\u00e8re formule, dans l&rsquo;article de 1842, permettait peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 une critique du socialisme utopique. Dans les attaques r\u00e9currentes qu&rsquo;on trouve chez le dernier Bakounine contre les doctrinaires et le gouvernement des savants, ce sont les positivistes, les socialistes utopiques, mais aussi le socialisme \u00e0 pr\u00e9tention scientifique, que Bakounine rep\u00e8re chez le Marx du <em>Manifeste communiste<\/em>, qui sont cibl\u00e9s. Tous ces courants de pens\u00e9e ont pour point commun de pr\u00e9tendre gouverner la vie par la science, c&rsquo;est-\u00e0-dire finalement de l\u00e9gitimer un gouvernement de savants, source d&rsquo;une nouvelle autorit\u00e9 s&rsquo;appuyant sur la d\u00e9tention d&rsquo;un savoir, r\u00e9el ou suppos\u00e9. Dans les pol\u00e9miques contre Marx, cet aspect de l&rsquo;antith\u00e9oricisme, ou plus exactement de l&rsquo;antidoctrinarisme de Bakounine est particuli\u00e8rement pr\u00e9sent. L&rsquo;histoire, aussi bien pour le jeune Bakounine que pour celui de la maturit\u00e9, est un d\u00e9veloppement n\u00e9cessaire, mais en m\u00eame temps libre, qui ne saurait \u00eatre mis sous la tutelle de la science qui n&rsquo;en peut proposer qu&rsquo;une connaissance, c&rsquo;est-\u00e0-dire une appropriation intellectuelle, laquelle \u00e0 son tour ne peut \u00eatre lib\u00e9ratrice qu&rsquo;\u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre un savoir collectif. Il me semble donc que les d\u00e9limitations entre th\u00e9orie et pratique mises en place au d\u00e9but des ann\u00e9es 1840 constituent l&rsquo;un des \u00e9l\u00e9ments de continuit\u00e9 les plus marquants de la pens\u00e9e de Bakounine. S&rsquo;il y a une philosophie bakouninienne, elle r\u00e9side dans cette d\u00e9limitation, mais on voit bien aussi ce qu&rsquo;une telle philosophie a de paradoxal, puisqu&rsquo;elle postule pr\u00e9cis\u00e9ment le caract\u00e8re n\u00e9cessairement second de toute philosophie, eu \u00e9gard aux exigences de l&rsquo;\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>La seconde interpr\u00e9tation, qui consiste \u00e0 dire qu&rsquo;en 1842-43, Bakounine rompt avec la m\u00e9taphysique, mais pas avec la philosophie, peut s&rsquo;appuyer par exemple sur <em>La Science et le peuple <\/em>: Bakounine y affirme que le d\u00e9but des ann\u00e9es 1840, en Allemagne, a consist\u00e9 en un v\u00e9ritable suicide de la m\u00e9taphysique allemande, de sorte qu&rsquo;il est tentant d&rsquo;identifier ce suicide \u00e0 la sortie de la philosophie op\u00e9r\u00e9e \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par le r\u00e9volutionnaire russe, ce qui r\u00e9serverait une place pour un Bakounine philosophe, mais tenant d&rsquo;une philosophie non m\u00e9taphysique. Mais il est frappant que Bakounine reconduise, \u00e0 un quart de si\u00e8cle de distance, ce qu&rsquo;il disait d\u00e9j\u00e0 de la philosophie h\u00e9g\u00e9lienne. C&rsquo;est en effet Hegel, dans <em>La Science et le peuple<\/em>, qui est d\u00e9sign\u00e9 comme celui qui a pouss\u00e9 la m\u00e9taphysique allemande au suicide\u00a0: \u00ab\u00a0c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Hegel qu&rsquo;appartient le grand et incontestable honneur d&rsquo;avoir conduit la m\u00e9thode m\u00e9taphysique au suicide\u00a0; il a port\u00e9 de la sorte un dernier coup d\u00e9cisif \u00e0 ces id\u00e9es en montrant leur origine naturelle historique, psychologique et sociologiques.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote28anc\" href=\"#sdfootnote28sym\"><sup>28<\/sup><\/a> Hegel constitue le point d&rsquo;aboutissement, mais aussi la porte de sortie d&rsquo;une certaine philosophie, qu&rsquo;on qualifiera de m\u00e9taphysique ou d&rsquo;id\u00e9aliste. Il est ind\u00e9niable que pour le Bakounine de la maturit\u00e9, la philosophie ne se r\u00e9sume pas \u00e0 la m\u00e9taphysique, et qu&rsquo;il est possible de d\u00e9velopper des consid\u00e9rations philosophiques apr\u00e8s la mort de la m\u00e9taphysique. On peut toutefois avancer que c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas dans les textes jeunes h\u00e9g\u00e9liens de Bakounine, o\u00f9 l&rsquo;on trouve moins une invalidation de la philosophie comme m\u00e9taphysique que la reconnaissance de son caract\u00e8re strictement th\u00e9orique. De sorte que s&rsquo;il est vrai que la philosophie que quitte Bakounine en 1842 n&rsquo;est pas la m\u00eame que celle qu&rsquo;il convoque \u00e0 nouveau \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1860, il est tout aussi vrai qu&rsquo;en 1842 comme dans sa derni\u00e8re p\u00e9riode, il en valide le contenu th\u00e9orique. On observera au demeurant la place tr\u00e8s particuli\u00e8re qu&rsquo;occupe Hegel chez le r\u00e9volutionnaire russe, puisque dans ses textes tardifs, celui-ci continue \u00e0 mettre le philosophe allemand \u00e0 contribution, et notamment des \u00e9l\u00e9ments de sa Logique \u00e0 laquelle il continue d&rsquo;adh\u00e9rer<a name=\"sdfootnote29anc\" href=\"#sdfootnote29sym\"><sup>29<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, il serait pour le moins incoh\u00e9rent que Bakounine fasse d&rsquo;une doctrine, quelle qu&rsquo;elle soit, le fondement de la pratique, alors qu&rsquo;il ne cesse de souligner le primat du fait sur la pens\u00e9e. La th\u00e9orie ne gouverne pas la pratique, elle en est l&rsquo;expression, l&rsquo;accompagnement, voire elle s&rsquo;inscrit dans une pratique. C&rsquo;est une m\u00e9prise fr\u00e9quente lorsqu&rsquo;on lit Bakounine que de l&rsquo;envisager comme un th\u00e9oricien, en d\u00e9tachant ses textes th\u00e9oriques de sa pratique sociale et politique.<\/p>\n<p><em>3) En quel sens la philosophie est pratique<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, il est possible de critiquer la conception fondationnaliste du r\u00f4le de la philosophie chez le dernier Bakounine. Cette conception ne peut \u00eatre rabattue imm\u00e9diatement sur une lecture th\u00e9oriciste, consistant \u00e0 faire de la pratique une simple application de la th\u00e9orie. Elle consiste bien plut\u00f4t, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la th\u00e9orie (ou, si l&rsquo;on veut, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la composante th\u00e9orique de la pratique, s&rsquo;il n&rsquo;y a que de la pratique) \u00e0 \u00e9noncer une th\u00e8se sur les rapports entre philosophie et pens\u00e9e sociale et politique, th\u00e8se selon laquelle c&rsquo;est un r\u00f4le fondateur qui reviendrait \u00e0 la philosophie. Le probl\u00e8me, c&rsquo;est qu&rsquo;on ne trouve nulle part affirm\u00e9e chez Bakounine une semblable conception architectonique des rapports entre philosophie et anarchisme. En premi\u00e8re analyse, il semblerait bien plut\u00f4t que Bakounine s&rsquo;en tienne \u00e0 une conception beaucoup plus modeste et localis\u00e9e de la philosophie. Celle-ci, on l&rsquo;a vue, peut \u00eatre r\u00e9sum\u00e9e sous la notion d&rsquo;antith\u00e9ologisme, et elle n&rsquo;est rien d&rsquo;autre de ce point de vue qu&rsquo;une philosophie n\u00e9gative consistant \u00e0 \u00e9vacuer toutes les fictions th\u00e9ologiques et m\u00e9taphysiques, non seulement de la connaissance, mais aussi de la vie (en tant que la vie a une composante th\u00e9orique), et \u00e0 concurrencer la vision th\u00e9ologique du monde par une vision antith\u00e9ologique (avec un autre syst\u00e8me du monde, une autre conception de la libert\u00e9, etc.).<\/p>\n<p>En effet, vis-\u00e0-vis de l&rsquo;autorit\u00e9 politique, la th\u00e9ologie sp\u00e9culative joue un r\u00f4le de l\u00e9gitimation id\u00e9ologique, elle fournit un enracinement th\u00e9orique \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;autorit\u00e9s institu\u00e9es. La th\u00e9ologie fournit son sch\u00e8me \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 politique. C&rsquo;est en ce sens que Bakounine attaque la \u00ab\u00a0th\u00e9ologie politique\u00a0\u00bb de Mazzini. En somme, les autorit\u00e9s politiques ne se pr\u00e9sentent pas seulement comme sanctifi\u00e9es par le fait ou par l&rsquo;histoire, elles \u00e9tayent leur domination sur des raisons th\u00e9oriques, et ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces raisons th\u00e9oriques qui n\u00e9cessitent le d\u00e9tour par la philosophie. L&rsquo;antith\u00e9ologisme critique en effet dans la th\u00e9ologie la tentative th\u00e9orique de construire un sch\u00e8me de l&rsquo;autorit\u00e9. Mais le fait que l&rsquo;autorit\u00e9 politique se pr\u00e9sente comme fond\u00e9e sur un syst\u00e8me m\u00e9taphysique et th\u00e9ologique ne signifie pas que, sym\u00e9triquement, la critique de cette m\u00e9taphysique soit \u00e0 son tour le fondement d&rsquo;une th\u00e9orie sociale. De sorte qu&rsquo;il importe de tenir ensemble les deux versants de la critique bakouninienne\u00a0: son contenu antith\u00e9ologique, et son statut antidoctrinaire.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, on ne peut qu&rsquo;\u00eatre frapp\u00e9 par un certain nombre de th\u00e8mes qui structurent la vision du monde bakouninienne, au rebours du scientisme auquel on a \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de l&rsquo;identifier, ou de l&rsquo;irrationalisme qui n&rsquo;en serait que le pendant. J&rsquo;en retiendrai deux\u00a0: celui de la solidarit\u00e9 et celui de la spontan\u00e9it\u00e9. Ces deux th\u00e8mes ont tr\u00e8s clairement une origine comtienne\u00a0: chez Comte, on trouve l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une solidarit\u00e9 des diff\u00e9rents ordres de lois (notamment dans la deuxi\u00e8me le\u00e7on du Cours), ainsi qu&rsquo;une distinction entre le spontan\u00e9 et le syst\u00e9matique. Mais Bakounine les d\u00e9tourne pour penser d&rsquo;une part une continuit\u00e9 entre solidarit\u00e9 naturelle et solidarit\u00e9 sociale (de sorte que sa conception de la libert\u00e9 est une conception solidariste<a name=\"sdfootnote30anc\" href=\"#sdfootnote30sym\"><sup>30<\/sup><\/a>), et d&rsquo;autre part un mouvement spontan\u00e9 de lib\u00e9ration qui s&rsquo;ancre dans chaque individu, et qui tient \u00e0 l&rsquo;expression de sa nature interne<a name=\"sdfootnote31anc\" href=\"#sdfootnote31sym\"><sup>31<\/sup><\/a>. Dans les deux cas, il ne s&rsquo;agit pas de fonder une position politique et sociale sur une philosophie, mais de soutenir un ancrage naturaliste de l&rsquo;anarchie.<\/p>\n<p><em>Conclusion\u00a0: anarchisme et philosophie<\/em><\/p>\n<p>Confront\u00e9 \u00e0 la m\u00e9connaissance et au m\u00e9pris que le monde acad\u00e9mique r\u00e9serve le plus souvent aux th\u00e9ories anarchistes et aux pratiques qu&rsquo;elles accompagnent, la tentation est grande, lorsqu&rsquo;on est soi-m\u00eame universitaire, de parer ces th\u00e9ories de l&rsquo;onction acad\u00e9mique qu&rsquo;elles ne r\u00e9clament pourtant pas. Il me semble que c&rsquo;est \u00e0 une semblable revendication de reconnaissance que s&rsquo;apparente la tentative de faire de Bakounine un philosophe. On peut contester l&rsquo;assertion selon laquelle \u00ab\u00a0si Bakounine s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9ellement pens\u00e9 lui-m\u00eame comme un non-philosophe, il est curieux que l&rsquo;un de plus importants \u00e9crits de la fin de sa vie se soit intitul\u00e9 <em>Consid\u00e9rations philosophiques&#8230;<\/em> \u00bb<a name=\"sdfootnote32anc\" href=\"#sdfootnote32sym\"><sup>32<\/sup><\/a>, ou encore que le fait qu&rsquo;il se d\u00e9finisse lui-m\u00eame comme \u00ab\u00a0un chercheur passionn\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote33anc\" href=\"#sdfootnote33sym\"><sup>33<\/sup><\/a> fasse de lui un philosophe. Chercher passionn\u00e9ment la v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est tout simplement, pour Bakounine, \u00eatre \u00e9pris de libert\u00e9, parce que la connaissance lib\u00e8re. Bakounine est sorti de la philosophie en 1842, et il n&rsquo;y fait retour que par de br\u00e8ves incursions (des sorties, \u00e0 nouveau\u00a0!) qui consistent bien plus \u00e0 mettre la philosophie au service d&rsquo;une pratique politique qu&rsquo;\u00e0 fonder philosophiquement une pens\u00e9e sociale et politique. Il me semble que cette question fait signe vers une difficult\u00e9 plus g\u00e9n\u00e9rale qui se pose \u00e0 tous ceux qui \u00e9tudient la pens\u00e9e anarchiste. En revalorisant la dimension th\u00e9orique de l&rsquo;anarchisme, le risque est grand de ne pas apercevoir que cette pens\u00e9e n&rsquo;est jamais isol\u00e9e d&rsquo;une pratique, qu&rsquo;elle est la pens\u00e9e d&rsquo;une pratique (au double sens du g\u00e9nitif), et qu&rsquo;elle ne se laisse pas enfermer dans les cadres acad\u00e9miques de la sp\u00e9cialisation, qu&rsquo;elle soit philosophique ou autre. Bien plut\u00f4t, elle questionne l&rsquo;autonomie proclam\u00e9e du discours philosophique, et les conditions sociales de constitution d&rsquo;un champ philosophique. De m\u00eame que le jeune Bakounine reconnaissait un ach\u00e8vement de la philosophie dans la reconnaissance de ses propres limites, de m\u00eame le discours acad\u00e9mique sur l&rsquo;anarchisme me semble toucher sa limite dans la reconnaissance de son propre statut de discours th\u00e9orique, qui \u00e9tablit que les doctrines anarchistes, les th\u00e9ories anarchistes, ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9es d&rsquo;une pratique politique qu&rsquo;elles expriment, au service de laquelle elles sont mises ou encore qu&rsquo;elles cherchent \u00e0 penser r\u00e9trospectivement. Ces trois mani\u00e8res qu&rsquo;a l&rsquo;anarchisme de se rapporter \u00e0 la philosophie (en faire usage dans une perspective d&rsquo;\u00e9mancipation intellectuelle, construire une th\u00e9orie qui soit l&rsquo;expression d&rsquo;une pratique, analyser r\u00e9trospectivement une pratique politique au moyen d&rsquo;outils conceptuels) me semblent dessiner un foss\u00e9 infranchissable entre deux registres de discours. Ce qui int\u00e9resse un anarchiste en tant que tel dans la philosophie, comme dans la connaissance en g\u00e9n\u00e9ral, ce n&rsquo;est pas que le savoir constitue une fin en soi, mais le fait que la connaissance lib\u00e8re, en dissipant les fant\u00f4mes religieux, en produisant une connaissance qui augmente notre puissance d&rsquo;agir et en nous permettant de mieux comprendre ce qui nous gouverne. Produire un discours philosophique sur Bakounine, ce n&rsquo;est donc pas r\u00e9clamer son intronisation dans le panth\u00e9on philosophique. Cela implique certes que soit reconnue la consistance et la coh\u00e9rence d&rsquo;une pens\u00e9e, mais aussi la mani\u00e8re dont elle est met en crise \u00e0 la fois le mode d&rsquo;\u00e9nonciation du discours philosophique et les concepts qu&rsquo;il mobilise.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote1sym\" href=\"#sdfootnote1anc\">1<\/a>Rappelons \tque dans l&rsquo;itin\u00e9raire de Bakounine, c&rsquo;est l&rsquo;ann\u00e9e 1864 qui le voit \tquitter le terrain de lutte des nationalit\u00e9s opprim\u00e9es (dans \tlequel il voyait depuis vingt ans le sol le plus f\u00e9cond pour que \tprogresse la cause de la libert\u00e9) pour celui d&rsquo;un socialisme \tf\u00e9d\u00e9raliste qu&rsquo;on peut qualifier de libertaire. Et c&rsquo;est en 1867, \tdans un article sur la question slave, qu&rsquo;il se d\u00e9clare \texpress\u00e9ment anarchiste, en se r\u00e9f\u00e9rant au sens que Proudhon a \tdonn\u00e9 \u00e0 ce mot.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote2sym\" href=\"#sdfootnote2anc\">2<\/a>Isaiah \tBerlin d\u00e9clare ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas un penseur \ts\u00e9rieux. Il n&rsquo;est ni un moraliste, ni un psychologue. Il ne faut \tchercher chez lui ni th\u00e9orie sociale, ni doctrine politique, mais \tune fa\u00e7on de voir et un temp\u00e9rament. Point d&rsquo;id\u00e9es coh\u00e9rentes \t\u00e0 extraire de ses \u00e9crits, en aucune de ses p\u00e9riodes.\u00a0\u00bb (<em>Les \tPenseurs russes<\/em>, Paris, Albin \tMichel, 1984, p. 152). Pour Tchijevski, auteur d&rsquo;une monographie en \trusse sur <em>Hegel en Russie<\/em> (Paris, 1939), \u00ab\u00a0le nihilisme anti-philosophique de la \tderni\u00e8re p\u00e9riode de Bakounine n&rsquo;a pas de rapport avec l&rsquo;histoire \tde la philosophie.\u00a0\u00bb Enfin, Basile Zenkovski, auteur d&rsquo;une \t<em>Histoire de la philosophie russe<\/em> (Paris, Gallimard, 1953), qualifie les d\u00e9veloppements \tphilosophiques qu&rsquo;on trouve chez le dernier Bakounine de \u00ab\u00a0m\u00e9diocre \tprogramme d&rsquo;<em>Aufkl\u00e4rung <\/em>\u00bb \t(t. 1, p. 286).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote3sym\" href=\"#sdfootnote3anc\">3<\/a>Entre \tces deux positions extr\u00eames, il faudrait \u00e9galement signaler celle \td&rsquo;Henri Arvon qui, tout en se pr\u00e9sentant comme plus favorable \u00e0 \tBakounine, et plus attentif aux textes, n&rsquo;en a pas moins pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \td\u00e9velopper une philosophie \u00e0 propos de Bakounine, le tirant vers \tune forme de r\u00e9volte contre Dieu d&rsquo;un homme anxieux de sa \tlib\u00e9ration, que s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 ce que Bakounine disait \teffectivement (voir notamment <em>Bakounine, absolu et r\u00e9volution<\/em>, \tParis, Cerf, 1972).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote4sym\" href=\"#sdfootnote4anc\">4<\/a>P. \tMcLaughlin, <em>Mikhail Bakunin. The Philosophical Basis of His \tAnarchism<\/em>, New York, Algora, \t2002.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote5sym\" href=\"#sdfootnote5anc\">5<\/a>P. \tMcLaughlin, <em>Mikhail Bakunin<\/em>, \touvrage cit\u00e9, p. 1\u00a0: \u00ab\u00a0The primary purpose of this \tessay, as the title indicates, is to examine the philosophical \tfoundations of Mikhail Bakunin&rsquo;s social thought. Thus it is \tconcerned not so much with the explication of the anarchist position \tof Bakunin as such as with the basic philosophy which underpins it. \t\u00bb<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote6sym\" href=\"#sdfootnote6anc\">6<\/a>M. \tBakounine, <em>Consid\u00e9rations sur le fant\u00f4me divin, le monde r\u00e9el \tet l&rsquo;homme<\/em>, in <em>\u0152uvres \tcompl\u00e8tes<\/em>, vol. VIII, Paris, \tChamp Libre, 1982, p. 193-287 (c&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9dition que je me \tr\u00e9f\u00e8re par la suite). Ce manuscrit avait initialement \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \tpar Bakounine comme un appendice \u00e0 <em>L&rsquo;Empire \tknouto-germanique et la r\u00e9volution sociale<\/em>. \tVoir mon introduction \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition du texte\u00a0: M. \tBakounine, <em>Consid\u00e9rations \tphilosophiques<\/em>, \tGen\u00e8ve, Entremonde, p. 5-9.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote7sym\" href=\"#sdfootnote7anc\">7<\/a>Les \t<em>Fragments sur la franc-ma\u00e7onnerie <\/em>et \t<em>La Science et le peuple<\/em> sont disponibles sur le CD-ROM des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, \tAmsterdam, IISG, 2002, qui contient \u00e9galement une version mieux \t\u00e9tablie de <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, socialisme et antith\u00e9ologisme<\/em> (dont l&rsquo;\u00e9dition de r\u00e9f\u00e9rence demeure celle des <em>\u0152uvres<\/em>, \tt. 1, Paris, Stock, 1980). Pour la pol\u00e9mique avec Mazzini, voir \t<em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, \tvol. I &amp; II, Paris, Champ Libre, 1973-74.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote8sym\" href=\"#sdfootnote8anc\">8<\/a>Bakounine, \t<em>Consid\u00e9rations<\/em>, \u00e9dition \tcit\u00e9e, p. 193.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote9sym\" href=\"#sdfootnote9anc\">9<\/a>Dans \tles <em>Consid\u00e9rations<\/em>, Comte \test massivement cit\u00e9, utilis\u00e9 et critiqu\u00e9. En revanche, les trois \trepr\u00e9sentants du mat\u00e9rialisme allemand ne sont cit\u00e9s que dans \tl&rsquo;article de 1868 <em>La Science et le peuple<\/em> (m\u00eame si la traduction fran\u00e7aise les pr\u00e9sente comme \u00ab\u00a0Bruckner, \tFogt et Moleschott\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote10sym\" href=\"#sdfootnote10anc\">10<\/a>Cela \tn&rsquo;est gu\u00e8re \u00e9tonnant si l&rsquo;on songe que le contenu du <em>Syst\u00e8me<\/em>, \tr\u00e9dig\u00e9 entre 1851 et 1854 (alors que les premi\u00e8res le\u00e7ons du \t<em>Cours <\/em> datent de \t1829) et propre \u00e0 la deuxi\u00e8me phase d&rsquo;\u00e9laboration du positivisme, \t\u00e9tait rejet\u00e9 par nombre des premiers disciples de Comte, dont \tLittr\u00e9.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote11sym\" href=\"#sdfootnote11anc\">11<\/a>M\u00eame \tsi Bakounine a eu une connaissance directe des \u00e9crits de Feuerbach \tau d\u00e9but des ann\u00e9es 1840 en Allemagne, il semble qu&rsquo;il ait \tred\u00e9couvert son grand ouvrage \u00e0 l&rsquo;occasion de sa traduction en \tfran\u00e7ais par Joseph Roy en 1864.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote12sym\" href=\"#sdfootnote12anc\">12<\/a><em>La \tScience et le peuple <\/em>explique \tainsi (p. 2) que Comte \u00ab\u00a0a fond\u00e9 son syst\u00e8me philosophique \tpositiviste sur la th\u00e9orie connue d&rsquo;Emmanuel Kant qui suppose que \tl&rsquo;intelligence humaine est incapable de p\u00e9n\u00e9trer l&rsquo;essence des \tchoses.\u00a0\u00bb Les <em>Consid\u00e9rations<\/em> proposent un parall\u00e8le similaire, mais entre Littr\u00e9 et Kant \t(\u00e9dition cit\u00e9e, p. 267).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote13sym\" href=\"#sdfootnote13anc\">13<\/a>M. \tBakounine, <em>L&rsquo;Empire knouto-germanique<\/em>, \t\u00e9dition cit\u00e9e, p. 125.<\/p>\n<p><em><a name=\"sdfootnote14sym\" href=\"#sdfootnote14anc\">14<\/a>Ibid.<\/em>, \tp. 99. Ces pages de <em>L&rsquo;Empire knouto-germanique<\/em> (1870-71) reprennent presque litt\u00e9ralement des passages des \t<em>Fragments sur la franc-ma\u00e7onnerie<\/em> (1865), qui avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s dans <em>F\u00e9d\u00e9ralisme, \tsocialisme et antith\u00e9ologisme<\/em> (1867-68).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote15sym\" href=\"#sdfootnote15anc\">15<\/a>Voir \tcette d\u00e9claration de <em>L&rsquo;Empire knouto-germanique <\/em>: \t\u00ab\u00a0Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les \u00eatres \thumains qui m&rsquo;entourent, hommes ou femmes, sont \u00e9galement libres. \tLa libert\u00e9 d&rsquo;autrui, loin d&rsquo;\u00eatre une limite ou la n\u00e9gation de ma \tlibert\u00e9, en est au contraire la condition n\u00e9cessaire et la \tconfirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la libert\u00e9 \td&rsquo;autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui \tm&rsquo;entourent et plus profonde et plus large est leur libert\u00e9, et \tplus \u00e9tendue, plus profonde et plus large devient ma libert\u00e9.\u00a0\u00bb \t(\u00e9dition cit\u00e9e, p.\u00a0173).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote16sym\" href=\"#sdfootnote16anc\">16<\/a>Il \ts&rsquo;agit notamment des <em>Conf\u00e9rences sur la destination du savant<\/em>.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote17sym\" href=\"#sdfootnote17anc\">17<\/a>Cette \td\u00e9claration de la <em>Confession <\/em>(1851) \tm\u00e9rite ainsi d&rsquo;\u00eatre rapproch\u00e9e de ces conceptions\u00a0:  \t\u00ab\u00a0Chercher mon bonheur dans le bonheur d&rsquo;autrui, ma dignit\u00e9 \tpersonnelle dans la dignit\u00e9 de tous ceux qui m&rsquo;entouraient, \u00eatre \tlibre dans la libert\u00e9 des autres, voil\u00e0 tout mon credo, \tl&rsquo;aspiration de toute ma vie.\u00a0\u00bb (M. Bakounine, <em>Confession<\/em>, \tParis, PUF, 1974, p. 125).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote18sym\" href=\"#sdfootnote18anc\">18<\/a>P. \tMcLaughlin, <em>Mikhail \tBakunin<\/em>, ouvrage cit\u00e9, p. 10.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote19sym\" href=\"#sdfootnote19anc\">19<\/a>P. \tMcLaughlin (<em>ibid.<\/em>, p. 23 et suivantes) me semble toutefois \tminimiser l&rsquo;importance de Fichte dans l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de \tBakounine. Il est vrai qu&rsquo;\u00e0 cette date, le seul ouvrage qui \tvaloris\u00e2t le r\u00f4le de Fichte dans la formation de Bakounine \u00e9tait \tcelui d&rsquo;Aileen Kelly <em>(Mikhail Bakunin\u00a0: A Study in the \tPsychology and Politics of Utopianism<\/em>, \tOxford, Clarendon Press, 1982)<em>,<\/em> qui par ailleurs \tpropose une lecture psychologisante et caricaturale de Bakounine.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote20sym\" href=\"#sdfootnote20anc\">20<\/a>Ainsi, \tla 5\u00e8me partie des <em>Consid\u00e9rations philosophiques<\/em>, \tqui s&rsquo;intitule \u00ab\u00a0Philosophie et science\u00a0\u00bb, ne sugg\u00e8re \tpas tant une identification de la philosophie \u00e0 la science qu&rsquo;une \tl&rsquo;existence d&rsquo;un discours proprement philosophique sur la science.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote21sym\" href=\"#sdfootnote21anc\">21<\/a>Jakob \tMoleschott, <em>La Circulation de la vie<\/em> [<em>Kreislauf des Lebens<\/em>, \t1852], Paris, 1866.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote22sym\" href=\"#sdfootnote22anc\">22<\/a>M. \tBakounine, <em>Consid\u00e9rations philosophiques<\/em>, \t\u00e9dition cit\u00e9e, p. 198\u00a0: l&rsquo;homme qui consid\u00e8re que \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;unit\u00e9 \tr\u00e9elle de l&rsquo;univers<\/em> \u00bb \tn&rsquo;est rien d&rsquo;autre que \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;\u00e9ternelle \ttransformation<\/em> \u00bb, c&rsquo;est \t\u00ab\u00a0l&rsquo;homme pensant, l&rsquo;homme actif, l&rsquo;homme conscient de son \thumaine destin\u00e9e, [qui] reste calme et fier dans le sentiment de sa \tlibert\u00e9, qu&rsquo;il conquiert en s&rsquo;\u00e9mancipant lui-m\u00eame par le travail, \tpar la science, et en \u00e9mancipant, en r\u00e9voltant au besoin, autour \tde lui les hommes, ses semblables, ses fr\u00e8res.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote23sym\" href=\"#sdfootnote23anc\">23<\/a>Bakounine, \t<em>Confession<\/em>, \u00e9dition cit\u00e9e, \tp. 55.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote24sym\" href=\"#sdfootnote24anc\">24<\/a>M. \tBakounine, \u00ab\u00a0La R\u00e9action en Allemagne\u00a0\u00bb, in J.-C. \tAngaut, <em>Bakounine jeune h\u00e9g\u00e9lien. La philosophie et son dehors<\/em>, \tLyon, ENS \u00c9ditions, 2007, p. 123.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote25sym\" href=\"#sdfootnote25anc\">25<\/a>M. \tBakounine, \u00ab\u00a0Le communisme\u00a0\u00bb, in J.-C. Angaut, ouvrage \tcit\u00e9, p. 154.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote26sym\" href=\"#sdfootnote26anc\">26<\/a>C&rsquo;est \tcelle que d\u00e9fend P. McLaughlin, ouvrage, cit\u00e9, p. 13-14.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote27sym\" href=\"#sdfootnote27anc\">27<\/a>M. \tBakounine, \u00ab\u00a0La R\u00e9action en Allemagne\u00a0\u00bb, \u00e9dition \tcit\u00e9e, p. 123.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote28sym\" href=\"#sdfootnote28anc\">28<\/a>M. \tBakounine, <em>La Science et le peuple<\/em>, \u00e9dition cit\u00e9e, p. 4. \tBakounine \u00e9voque ici les \u00ab\u00a0id\u00e9es infinies\u00a0\u00bb dont la \tm\u00e9taphysique allemande cherchait \u00e0 d\u00e9duire l&rsquo;objectivit\u00e9.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote29sym\" href=\"#sdfootnote29anc\">29<\/a>Je \tm&rsquo;\u00e9loigne ici de la lecture propos\u00e9e par Ir\u00e8ne Pereira dans son \tarticle \u00ab\u00a0Bakounine\u00a0: la r\u00e9volte de la vie contre le \tgouvernement de la science\u00a0\u00bb, note 11 \t(http:\/\/raforum.info\/article.php3?id_article=2912, consult\u00e9 la \tderni\u00e8re fois le 29 ao\u00fbt 2011).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote30sym\" href=\"#sdfootnote30anc\">30<\/a>Il \ty aurait tout un travail \u00e0 mener sur la mani\u00e8re dont un certain \tnombre de th\u00e9matiques anarchistes ont pu s&rsquo;exprimer en d\u00e9tournant \tles th\u00e8ses solidaristes qui fleurissaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la IIIe \tR\u00e9publique.<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote31sym\" href=\"#sdfootnote31anc\">31<\/a>Lorsqu&rsquo;il \tpr\u00f4ne \u00ab\u00a0la r\u00e9volte de la vie contre le gouvernement de la \tscience\u00a0\u00bb, Bakounine affirme que la t\u00e2che de la seconde \tconsiste \u00e0 \u00ab\u00a0\u00e9clairer le d\u00e9veloppement spontan\u00e9\u00a0\u00bb de \tla premi\u00e8re (<em>Consid\u00e9rations philosophiques<\/em>, \t\u00e9dition cit\u00e9e, p. 280).<\/p>\n<p><a name=\"sdfootnote32sym\" href=\"#sdfootnote32anc\">32<\/a>P. \tMcLaughlin, ouvrage cit\u00e9, p. 13\u00a0: \u00ab\u00a0if Bakunin really \tthought of himself as a non- philosopher, it is curious that one of \this most important later writings should be entitled <em>Consid\u00e9rations \tphilosophiques <\/em>\u00bb.<\/p>\n<p><em><a name=\"sdfootnote33sym\" href=\"#sdfootnote33anc\">33<\/a>Ibid.<\/em>, \tp. 14. L&rsquo;auteur se r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 un passage de <em>La \tCommune de Paris et la notion de l&rsquo;\u00c9tat<\/em>, \ttexte qui devait servir de pr\u00e9ambule pour une deuxi\u00e8me livraison \tde <em>L&rsquo;Empire knouto-germanique<\/em> (<em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, \tvol. VIII, \u00e9dition cit\u00e9e, p. 291).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je livre ici le contenu de la communication que j&rsquo;avais lue en mai 2011 lors du colloque Philosophie de l&rsquo;anarchie, organis\u00e9 \u00e0 Lyon (ENS et Cedrats). 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