{"id":680,"date":"2014-07-22T12:35:53","date_gmt":"2014-07-22T10:35:53","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=680"},"modified":"2014-07-21T12:51:14","modified_gmt":"2014-07-21T10:51:14","slug":"bakounine-et-le-role-revolutionnaire-des-declasses","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-et-le-role-revolutionnaire-des-declasses-680\/","title":{"rendered":"Bakounine et le r\u00f4le r\u00e9volutionnaire des d\u00e9class\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p><!-- P { text-indent: 0.5cm; margin-bottom: 0.21cm; text-align: justify; }A:link {  }A.sdfootnoteanc { font-size: 57%; } --><\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/badgeresized.jpg\" rel=\"lightbox[680]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-682\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/badgeresized-300x173.jpg\" alt=\"badgeresized\" width=\"300\" height=\"173\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/badgeresized-300x173.jpg 300w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/badgeresized.jpg 607w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>[Je reproduis ici le texte de ma contribution \u00e0 la r\u00e9cente conf\u00e9rence qui tenue \u00e0 Priamoukhino, village natal de Bakounine, \u00e0 l&rsquo;occasion du bicentenaire de sa naissance. Il s&rsquo;agit ici du texte original, que Misha Tsovma a traduit en russe \u00e0 des fins de surtitrage, pendant que je lisais une version anglaise, nettement moins bonne puisque concoct\u00e9e par mes soins &#8211; pour une fois les locuteurs anglophones sont donc d\u00e9savantag\u00e9s par rapport aux francophones et aux russophones. Une version de ce texte devrait para\u00eetre en russe dans les prochains mois, et une version abr\u00e9g\u00e9e a peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans une revue anarchiste russe, si j&rsquo;ai tout bien compris (en tout cas, je me renseigne)&#8230; L&rsquo;image ci-contre est une reproduction d&rsquo;un badge avec mon nom transcrit en russe, fabriqu\u00e9 par les organisateurs de la conf\u00e9rence.]<!--more--><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>Bakounine et le r\u00f4le r\u00e9volutionnaire des d\u00e9class\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J&rsquo;aimerais, dans cette contribution, m&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 l&rsquo;un des aspects des \u00e9crits de Bakounine qui entre le plus en r\u00e9sonance avec l&rsquo;actualit\u00e9 des mouvements r\u00e9volutionnaires, \u00e0 savoir le r\u00f4le r\u00e9volutionnaire qu&rsquo;il reconna\u00eet \u00e0 des groupes sociaux ou nationaux qui sont habituellement n\u00e9glig\u00e9s par les socialistes de son temps, et qui plus g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 dans l&rsquo;histoire du marxisme. D&rsquo;un point de vue social, je veux parler de la paysannerie, de la jeunesse, des bandits, de ceux que le marxisme a pris l&rsquo;habitude de r\u00e9unir sous l&rsquo;appellation infamante de <em>Lumpenproletariat<\/em> (sous-prol\u00e9tariat ou prol\u00e9tariat en haillons) et de ceux que Bakounine lui-m\u00eame qualifie de d\u00e9class\u00e9s. D&rsquo;un point de vue national, cela correspond aux pays dans lesquels de telles couches sociales sont fortement repr\u00e9sent\u00e9es et cela renvoie \u00e0 des nations qui ne sont pas compl\u00e8tement int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la domination capitaliste.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Par cons\u00e9quent, dans cette contribution, je prendrai le parti de consid\u00e9rer Bakounine moins comme le penseur d&rsquo;un anarchisme th\u00e9orique que comme repr\u00e9sentant de l&rsquo;anarchisme r\u00e9volutionnaire. J&rsquo;entends par l\u00e0 non seulement que Bakounine fait de l&rsquo;anarchie, entendue comme libre organisation d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;\u00c9tat, le but de la r\u00e9volution, mais aussi qu&rsquo;il s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;anarchie en acte que constitue le processus r\u00e9volutionnaire. Il est frappant en effet que Bakounine n&rsquo;a jamais entrepris d&rsquo;expos\u00e9 de ses id\u00e9es politiques et philosophiques qui f\u00fbt d\u00e9tach\u00e9 des exigences pratiques du moment et qu&rsquo;il a consacr\u00e9 la plupart de ses \u00e9crits \u00e0 d\u00e9celer les potentialit\u00e9s r\u00e9volutionnaires que recelaient telle ou telle situation historique \u00e0 laquelle il \u00e9tait confront\u00e9e. Revenir sur cet aspect de l&rsquo;activit\u00e9 th\u00e9orique de Bakounine me semble important pour au moins deux raisons\u00a0: la premi\u00e8re, c&rsquo;est qu&rsquo;en cette ann\u00e9e de comm\u00e9moration, il me semble important d&rsquo;\u00e9viter toute forme de canonisation de cette grande figure de l&rsquo;anarchisme historique, et en particulier d&rsquo;\u00e9viter de tirer de ses \u00e9crits quelque chose comme une th\u00e9orie originale de la soci\u00e9t\u00e9, de l&rsquo;\u00e9conomie, de l&rsquo;organisation politique, etc., toutes choses qu&rsquo;il est sans doute tr\u00e8s difficile d&rsquo;y trouver\u00a0; la seconde, c&rsquo;est que ce qu&rsquo;\u00e9crit Bakounine des processus r\u00e9volutionnaires me semble particuli\u00e8rement \u00e9clairant lorsque l&rsquo;on cherche \u00e0 appr\u00e9hender les mouvements r\u00e9volutionnaires ou contestataires qui ont secou\u00e9, avec une intensit\u00e9 variable, diff\u00e9rentes parties du globe ces derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0printemps arabe\u00a0\u00bb, dont le nom m\u00eame \u00e9voque ce \u00ab\u00a0printemps des peuples\u00a0\u00bb de 1848 dont Bakounine fut l&rsquo;une des figures embl\u00e9matiques, mouvement des <em>Indignados<\/em> (ou du 15M) en Espagne, <em>Occupy<\/em> aux \u00c9tats-Unis, contestation en Russie et plus r\u00e9cemment encore certains aspects du soul\u00e8vement populaire de Kiev.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><strong>Classes et r\u00e9volution dans le marxisme<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">S&rsquo;il est int\u00e9ressant de chercher \u00e0 \u00e9clairer notre appr\u00e9hension de ces mouvements \u00e0 partir de ce que Bakounine a pu \u00e9crire de la mani\u00e8re dont il concevait le processus r\u00e9volutionnaire, c&rsquo;est aussi que nous vivons \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la th\u00e9orie marxiste de la r\u00e9volution, dans ses diff\u00e9rentes variantes, peut difficilement \u00eatre assum\u00e9e, et se trouve d&rsquo;ailleurs grandement mise en \u00e9chec par la forme qu&rsquo;ont rev\u00eatue les mouvements auxquels je viens de faire allusion. Au risque de simplifier, d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9iser \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s et donc d&rsquo;occulter ce qu&rsquo;il peut y avoir encore d&rsquo;int\u00e9ressant pour nous dans ces th\u00e9ories, il faut d&rsquo;abord rappeler quelques th\u00e8mes structurants des conceptions marxistes de la r\u00e9volution et du sujet r\u00e9volutionnaire, qui permettront de faire mieux ressortir, <em>a contrario<\/em>, l&rsquo;originalit\u00e9 et la f\u00e9condit\u00e9 des conceptions bakouniniennes. \u00c0 nouveau, ces conceptions peuvent \u00eatre restitu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;une nation d\u00e9termin\u00e9e, du point de vue donc des classes sociales qui la composent, mais aussi \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale, du point de vue des nations qui sont consid\u00e9r\u00e9es comme pouvant conna\u00eetre une r\u00e9volution &#8211; et il est clair que le premier point de vue d\u00e9termine en grande partie (mais pas totalement) le second. Pour Marx et Engels, au moins depuis le <em>Manifeste communiste<\/em> (1847), l&rsquo;histoire de toute soci\u00e9t\u00e9 est d\u00e9termin\u00e9e par une lutte pour la domination entre les classes sociales qui la composent. Cela signifie que les soci\u00e9t\u00e9s qui ne connaissent pas de structure de classe sont en dehors de l&rsquo;histoire et qu&rsquo;il ne saurait y avoir de r\u00e9volution sans que les classes domin\u00e9es renversent la domination qu&rsquo;elles subissent. Le clivage qui tend de plus en plus \u00e0 pr\u00e9dominer dans l&rsquo;histoire des soci\u00e9t\u00e9s, en tant que celle-ci tend \u00e0 faire triompher le mode de production capitaliste, c&rsquo;est celui qui s\u00e9pare les propri\u00e9taires des moyens de production et ceux qui ne poss\u00e8dent rien d&rsquo;autre que leur force de travail et sont donc contraints de la vendre. Cette perspective s&rsquo;appuie sur le pronostic que les classes sociales interm\u00e9diaires seront de plus en plus r\u00e9sorb\u00e9es dans ces deux classes, que Marx et Engels d\u00e9signent comme la bourgeoisie et le prol\u00e9tariat\u00a0: par exemple, les travailleurs ind\u00e9pendants (petits artisans, petits commer\u00e7ants, petits paysans) sont condamn\u00e9s dans leur \u00e9crasante majorit\u00e9 \u00e0 rejoindre les rangs du prol\u00e9tariat, lequel constitue la classe domin\u00e9e, qui peut seule valoir d\u00e8s lors pour sujet r\u00e9volutionnaire. D&rsquo;un point de vue international, le fait de reconna\u00eetre cette tendance historique a une cons\u00e9quence imm\u00e9diate\u00a0: c&rsquo;est \u00e9videmment dans les pays o\u00f9 le capitalisme industriel se d\u00e9veloppe, et o\u00f9 par cons\u00e9quent le clivage entre bourgeoisie et prol\u00e9tariat devient structurant pour la soci\u00e9t\u00e9, que l&rsquo;on a le plus de chance de rencontrer des mouvements r\u00e9volutionnaires allant dans un sens communiste.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il faut maintenant souligner quelques \u00e9l\u00e9ments qui viennent compliquer ce sch\u00e9ma, et souligner les probl\u00e8mes politiques qu&rsquo;il pose. Tout d&rsquo;abord, la division de la soci\u00e9t\u00e9 en deux classes antagonistes n&rsquo;est pas compl\u00e8tement achev\u00e9e au moment o\u00f9 Marx et Engels \u00e9crivent, et on pourrait d&rsquo;ailleurs soutenir qu&rsquo;elle n&rsquo;est toujours pas achev\u00e9e aujourd&rsquo;hui, pour d&rsquo;autres raisons. De fait, subsiste encore aujourd&rsquo;hui une classe de travailleurs ind\u00e9pendants, que ce soit dans l&rsquo;artisanat, le commerce ou l&rsquo;agriculture. Ce fait, dont Marx et Engels sont partiellement conscients, les conduit \u00e0 se demander ce que pourrait et devrait \u00eatre l&rsquo;attitude politique de ces groupes sociaux qui ne sont int\u00e9gr\u00e9s ni \u00e0 la bourgeoisie, ni au prol\u00e9tariat industriel. Mais de surcro\u00eet, le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur du capitalisme a fait surgir des couches sociales qui, si elles semblent relever formellement du prol\u00e9tariat, ou plus exactement du salariat, ont n\u00e9anmoins un statut moins net &#8211; ce qui tient notamment au d\u00e9veloppement du tertiaire, mais aussi des services publics. Quel est par exemple le statut des \u00e9tudiants, des enseignants, et de tout le prol\u00e9tariat intellectuel\u00a0? Pour toutes ces couches de la population (\u00e9mergentes ou r\u00e9sistantes), qui peuvent finir par \u00eatre majoritaires en regard du seul prol\u00e9tariat industriel dans certains pays, on va voir que se pose un probl\u00e8me politique aigu\u00a0: doivent-elles renoncer \u00e0 la r\u00e9volution en attendant que les conditions objectives soient r\u00e9unies, comme on dit\u00a0? Le probl\u00e8me est encore compliqu\u00e9 par le fait que Marx et Engels prennent acte de l&rsquo;existence de populations d\u00e9class\u00e9es, qu&rsquo;ils d\u00e9signent parfois sous le nom de <em>Lumpenproletariat <\/em>(soit prol\u00e9tariat en haillons) bien qu&rsquo;il regroupe des \u00e9l\u00e9ments issus de milieux sociaux les plus divers (ch\u00f4meurs, voleurs, souteneurs, etc.).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment qui vient compliquer ce sch\u00e9ma d&rsquo;ensemble, c&rsquo;est la prise en compte du facteur national. En effet, bien que la perspective adopt\u00e9e par Marx et Engels d\u00e8s le <em>Manifeste<\/em> soit globale (\u00ab\u00a0Prol\u00e9taires de tous les pays, unissez-vous\u00a0!\u00a0\u00bb), il reste que, comme vont bien vite le prouver les r\u00e9volutions de 1848, les r\u00e9volutions continuent \u00e0 se produire dans un cadre national, et Marx et Engels n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 promouvoir les luttes qui prennent pour enjeu la construction d&rsquo;un tel cadre (en Italie et surtout en Allemagne), avec l&rsquo;id\u00e9e que la construction d&rsquo;un pouvoir national centralis\u00e9 ne peut que favoriser sa saisie par le prol\u00e9tariat r\u00e9volutionnaire (c&rsquo;est la m\u00eame logique qui, par la suite, les poussera dans certaines circonstances \u00e0 favoriser le suffrage universel, comme moyen permettant au prol\u00e9tariat de parvenir au pouvoir par les urnes). De sorte qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;appliquer l&rsquo;analyse politique en termes de classes \u00e0 la situation de chaque pays, ce \u00e0 quoi Marx s&rsquo;est par exemple employ\u00e9 dans ses deux textes \u00e9crit au lendemain de la r\u00e9volution fran\u00e7aise de 1848 (<em>Les luttes de classes en France <\/em>et <em>Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte<\/em>). Il s&rsquo;agit alors non plus de pronostiquer que la r\u00e9volution de l&rsquo;avenir verra le prol\u00e9tariat triompher de la domination bourgeoise, mais plut\u00f4t de proposer une analyse en termes de classes d&rsquo;une r\u00e9volution qui a eu lieu, ce qui conduit Marx \u00e0 assigner \u00e0 chaque classe ou groupe social un comportement bien d\u00e9termin\u00e9\u00a0: si les attitudes respectives de la noblesse, de la bourgeoisie et du prol\u00e9tariat industriel permettent de v\u00e9rifier les analyses du <em>Manifeste<\/em>, les cas de la paysannerie, des professions ind\u00e9pendantes et surtout de ce que Marx d\u00e9signe comme <em>Lumpenproletariat<\/em> font appara\u00eetre des difficult\u00e9s dans l&rsquo;application de ce sch\u00e9ma qui corr\u00e8le la position politique \u00e0 l&rsquo;appartenance de classe.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais cette prise en compte de la nation ne s&rsquo;arr\u00eate pas au cadre national dans lequel interviennent les r\u00e9volutions, elle s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 des consid\u00e9rations g\u00e9opolitiques. De m\u00eame que certaines classes semblent condamn\u00e9es par Marx et Engels \u00e0 servir de suppl\u00e9tifs \u00e0 la r\u00e9action (paysannerie), \u00e0 accomplir ses basses \u0153uvres (<em>Lumpenproletariat<\/em>) ou \u00e0 tergiverser entre bourgeoisie et prol\u00e9tariat (la petite bourgeoisie), certaines nations semblent destin\u00e9es \u00e0 ne pas conna\u00eetre de r\u00e9volution d\u00e9mocratique et sociale, \u00e0 ne pouvoir recevoir le progr\u00e8s que de l&rsquo;ext\u00e9rieur et, faute que cela advienne, \u00e0 fournir des troupes pour l&rsquo;\u00e9crasement des soul\u00e8vements d\u00e9mocratiques. C&rsquo;est ce qui ressort notamment de la r\u00e9ponse formul\u00e9e par Engels \u00e0 l&rsquo;<em>Appel aux Slaves<\/em> de Bakounine, au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1849\u00a0: la seule mani\u00e8re pour les peuples slaves de conna\u00eetre une modernisation \u00e9conomique et politique, c&rsquo;est d&rsquo;accepter la domination allemande et la diffusion du capitalisme, faute de quoi ils seront simplement les instruments des cours europ\u00e9ennes, comme le prouve leur enr\u00f4lement dans les arm\u00e9es russe et autrichienne. Ce qui se dessine ainsi, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle l&rsquo;Allemagne devrait constituer le fer de lance de la civilisation en Europe centrale, parce que c&rsquo;est par elle que passe la modernit\u00e9 capitaliste, laquelle peut seule permettre l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une classe prol\u00e9tarienne porteuse du projet de r\u00e9volution communiste.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Cette conception des rapports entre classes et r\u00e9volution pose au moins trois probl\u00e8mes. Tout d&rsquo;abord, elle est soumise \u00e0 une philosophie de l&rsquo;histoire tr\u00e8s lourde qui veut que le cours de l&rsquo;histoire soit orient\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologiquement vers l&rsquo;av\u00e8nement du communisme et que cet av\u00e8nement ne puisse intervenir qu&rsquo;en op\u00e9rant le passage par le mode de production capitaliste, de sorte que tout ce qui s&rsquo;oppose \u00e0 ce cours n\u00e9cessaire de l&rsquo;histoire est rejet\u00e9 au mieux dans la nostalgie improductive et la r\u00e9sistance d\u00e9risoire et inutile, et au pire dans la r\u00e9action objective. En deuxi\u00e8me lieu, une telle conception est paralysante du point de vue de l&rsquo;action r\u00e9volutionnaire\u00a0: elle n&rsquo;offre d&rsquo;autre perspective aux pays en cours d&rsquo;industrialisation que d&rsquo;attendre le d\u00e9veloppement du prol\u00e9tariat industriel et son organisation par le proc\u00e8s m\u00eame de concentration du capital pour que, les \u00ab\u00a0conditions objectives\u00a0\u00bb \u00e9tant enfin r\u00e9unies, la r\u00e9volution soit possible\u00a0; et elle n&rsquo;offre d&rsquo;autre perspective aux pays qui ne sont pas int\u00e9gr\u00e9s dans ce processus de modernisation industrielle que de s&rsquo;y soumettre pour pouvoir participer \u00e0 l&rsquo;histoire universelle. Autrement dit, elle a pour r\u00e9sultat paradoxal (et profond\u00e9ment d\u00e9moralisant) qu&rsquo;elle suppose le triomphe (pr\u00e9sum\u00e9 temporaire) du capitalisme. En troisi\u00e8me lieu, comme le montre l&rsquo;\u00e9volution de Marx entre le <em>Manifeste<\/em> et ses textes sur les r\u00e9volutions de 1848, une telle conception s&rsquo;av\u00e8re impuissante \u00e0 rendre compte des r\u00e9volutions effectives (et non celles dont r\u00eavent Marx et Engels). Ce qui valait d&rsquo;ailleurs pour les r\u00e9volutions intervenues du vivant de ces deux auteurs vaut tout autant pour celles qui ont \u00e9clat\u00e9 apr\u00e8s eux tout en se r\u00e9clamant d&rsquo;eux (les deux principaux pays qui se sont r\u00e9clam\u00e9s du marxisme \u00e9taient des pays \u00e0 dominante agricole et paysanne) et surtout pour celles auxquelles nous assistons aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><strong>Bakounine de la question nationale \u00e0 la question sociale\u00a0: le statut des paysans<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je me propose \u00e0 pr\u00e9sent de pr\u00e9senter la mani\u00e8re dont Bakounine a pu proposer une conception alternative des forces en jeu dans tout processus r\u00e9volutionnaire. Pour cela, je vais d&rsquo;abord partir de ce qui constitue un \u00e9l\u00e9ment de continuit\u00e9 dans tout le parcours politique de Bakounine, \u00e0 savoir son attachement \u00e0 une r\u00e9volution qui ne concernerait pas que les pays les plus avanc\u00e9s sur la voie de la civilisation industrielle. C&rsquo;est en effet l&rsquo;un des motifs constants de l&rsquo;engagement de Bakounine que d&rsquo;avoir cherch\u00e9 \u00e0 penser les conditions d&rsquo;une r\u00e9volution, notamment en Russie, mais plus largement dans des soci\u00e9t\u00e9s faiblement soumises au capitalisme industriel. Outre qu&rsquo;il tient aux pr\u00e9occupations de Bakounine, qui n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;esp\u00e9rer que son pays natal conna\u00eetrait un jour une r\u00e9volution, ce souci s&rsquo;appuie sur un constat\u00a0: le poids de la paysannerie dans la plupart des pays d&rsquo;Europe oblige les r\u00e9volutionnaires \u00e0 prendre en compte ses revendications. S&rsquo;il faut attendre qu&rsquo;elle soit transform\u00e9e par l&rsquo;expansion du capitalisme, plusieurs g\u00e9n\u00e9rations seront sacrifi\u00e9es. L&rsquo;exigence d&rsquo;une r\u00e9volution qui ne soit pas seulement ouvri\u00e8re est donc aussi un refus de l&rsquo;attentisme. Lorsque des millions d&rsquo;\u00eatre humains subissent l&rsquo;oppression, il ne peut \u00eatre question d&rsquo;attendre que les conditions sociales parviennent \u00e0 une pr\u00e9tendue maturit\u00e9 qui les rendrait propices au d\u00e9clenchement d&rsquo;une r\u00e9volution.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Dans la premi\u00e8re p\u00e9riode de son parcours r\u00e9volutionnaire, cet attachement \u00e0 une r\u00e9volution d\u00e9mocratique qui n&rsquo;attendrait pas l&rsquo;expansion capitaliste s&rsquo;est surtout exprim\u00e9e chez Bakounine \u00e0 propos de la question slave, en particulier au moment des r\u00e9volutions de 1848. Ces r\u00e9volutions, qui ne furent pas seulement des soul\u00e8vements d\u00e9mocratiques et ouvriers (comme ce fut le cas en France, en Allemagne et en Autriche), mais aussi des soul\u00e8vements nationaux, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de r\u00e9aliser l&rsquo;unit\u00e9 politique de nations morcel\u00e9es (Allemagne et Italie) ou de se soustraire \u00e0 des dominations imp\u00e9riales (peuples soumis \u00e0 l&rsquo;Autriche et \u00e0 la Russie), ont d&#8217;embl\u00e9e pos\u00e9 un probl\u00e8me\u00a0: celui de l&rsquo;articulation entre ces diff\u00e9rentes dimensions r\u00e9volutionnaires, et le risque de l&rsquo;instrumentalisation de l&rsquo;une contre les autres. C&rsquo;est de ce probl\u00e8me que traite l&rsquo;<em>Appel aux Slaves<\/em> de Bakounine, qui souligne que la question sociale, en tant qu&rsquo;elle suscitait des mobilisations sp\u00e9cifiquement ouvri\u00e8res, pouvait \u00eatre utilis\u00e9e par les conservateurs pour revenir sur les r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques, ou encore que les aspirations nationales des Slaves pouvaient \u00eatre utilis\u00e9es contre celles des Allemands et des Magyars. Il est clair que la tentative d&rsquo;un Bakounine isol\u00e9 de tenir ensemble toutes ces composantes des r\u00e9volutions de 1848 fut un \u00e9chec, qu&rsquo;il paya personnellement et lourdement, par huit ann\u00e9es d&#8217;emprisonnement dans diff\u00e9rentes forteresses (1849-1857) puis quatre ann\u00e9es d&rsquo;exil en Sib\u00e9rie (1857-1861). Il me semble n\u00e9anmoins que cet \u00e9chec, quel que soit le r\u00f4le qu&rsquo;aient pu y jouer les aspirations chim\u00e9riques du r\u00e9volutionnaire russe, doit aussi \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 comme le r\u00e9sultat d&rsquo;un refus de se soumettre \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est dans une continuit\u00e9 partielle avec ces tentatives que Bakounine reprend, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1860, son questionnement sur les conditions de possibilit\u00e9 dans les pays qui restent \u00e0 dominante rurale. Cela concerne toujours les pays slaves, mais aussi un pays comme l&rsquo;Italie. Dans sa <em>Lettre \u00e0 La Libert\u00e9 de Bruxelles<\/em> du 29\u00a0ao\u00fbt 1871, il commence ainsi par reconna\u00eetre le retard de l&rsquo;Italie dans le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement de la production monopolis\u00e9e par le capital\u00a0\u00bb (I, 81). Mais ce retard n&#8217;emp\u00eache pas selon lui qu&rsquo;une r\u00e9volution sociale puisse intervenir dans ce pays, avec le soutien de la paysannerie, dont les orientations anti\u00e9tatiques sont nettement affirm\u00e9es. Deux ans plus tard, la derni\u00e8re partie d&rsquo;<em>\u00c9tatisme <\/em><em>et anarchie<\/em> d\u00e9veloppe amplement cette question, en reprochant \u00e0 Marx l&rsquo;orientation exclusivement ouvri\u00e8re de la r\u00e9volution qu&rsquo;il projette et qui conduit \u00e0 placer les paysans sous la direction des ouvriers\u00a0:<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab\u00a0Si le prol\u00e9tariat devient la classe dominante, qui, demandera-t-on, dominera-t-il\u00a0? C&rsquo;est donc qu&rsquo;il restera encore une classe soumise \u00e0 cette nouvelle classe r\u00e9gnante, \u00e0 cet \u00c9tat nouveau, ne f\u00fbt-ce, par exemple, que la pl\u00e8be des campagnes, qui, on le sait, n&rsquo;est pas en faveur chez les marxistes et qui, situ\u00e9e au plus bas degr\u00e9 de la civilisation sera probablement dirig\u00e9e par le prol\u00e9tariat des villes et des fabriques\u00a0; ou bien, si l&rsquo;on consid\u00e8re la question d&rsquo;un point de vue ethnique, disons, pour les Allemands, la question des Slaves, ceux-ci se trouveront, pour la m\u00eame raison, vis-\u00e0-vis du prol\u00e9tariat allemand victorieux, dans une suj\u00e9tion d&rsquo;esclave identique \u00e0 celle de ce prol\u00e9tariat par rapport \u00e0 la bourgeoisie.\u00a0\u00bb (IV, 346 [278])<\/p>\n<p>Si dans les ann\u00e9es 1840, Bakounine pouvait \u00eatre tent\u00e9 de proposer une analogie entre les Slaves et le prol\u00e9tariat, \u00e0 partir de cette id\u00e9e que la classe ou la nation qui conquiert en dernier un r\u00f4le politique est aussi celle qui va le plus loin dans l&rsquo;\u00e9mancipation, au moment de son engagement explicitement anarchiste, il envisage simplement sous deux biais diff\u00e9rents la m\u00eame question paysanne. Au sein de chaque nation, la dictature du prol\u00e9tariat, telle qu&rsquo;il la comprend, aboutirait de fait \u00e0 une dictature sur la paysannerie. Mais en tant que certaines nations sont plus rurales que d&rsquo;autres, elle aboutirait n\u00e9cessairement \u00e0 la dictature des nations les plus avanc\u00e9es, o\u00f9 la classe ouvri\u00e8re est parvenue \u00e0 la domination, sur les nations en retard, o\u00f9 domine encore la paysannerie. S&rsquo;il demeure toutefois un \u00e9l\u00e9ment de continuit\u00e9 entre ces deux p\u00e9riodes de l&rsquo;engagement r\u00e9volutionnaire de Bakounine, il r\u00e9side dans l&rsquo;identification de la civilisation \u00e0 la bourgeoisie et aux nations dans lesquelles elle domine, ce qui fait appara\u00eetre les classes non int\u00e9gr\u00e9es au capitalisme et les nations dans lesquelles elles pr\u00e9dominent comme un \u00e9l\u00e9ment de barbarie susceptible de venir r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer la civilisation.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de Marx \u00e0 cette accusation, lorsqu&rsquo;il en prendra connaissance en lisant directement en russe <em>\u00c9tatisme et anarchie<\/em>, permet de prendre la mesure du d\u00e9calage entre ce qu&rsquo;il soutient et ce que Bakounine lui attribue, mais aussi de l&rsquo;\u00e9cart qui subsiste entre les deux auteurs. En premier lieu, Marx nie que la paysannerie fasse partie du prol\u00e9tariat, sauf dans les pays, comme l&rsquo;Angleterre, o\u00f9 r\u00e8gne l&rsquo;exploitation capitaliste de la terre et o\u00f9 la paysannerie a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par le salariat agricole. Par cons\u00e9quent, trois cas de figure sont possibles en cas de r\u00e9volution prol\u00e9tarienne. Le premier est celui qu&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu la France\u00a0: la paysannerie s&rsquo;unit aux classes dominantes pour faire \u00e9chouer la r\u00e9volution. C&rsquo;est une mani\u00e8re pour Marx de rappeler le r\u00f4le historiquement r\u00e9actionnaire qu&rsquo;a jou\u00e9 la paysannerie. Le deuxi\u00e8me, que Marx consid\u00e8re avec le plus de faveur, consisterait pour le nouveau pouvoir ouvrier \u00e0 prendre des mesures favorables au paysan, afin de le gagner \u00e0 la cause de la r\u00e9volution, mais des mesures qui \u00ab\u00a0en m\u00eame temps facilitent le passage de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de la terre \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 collective, de sorte que le paysan, de lui-m\u00eame, en arrive l\u00e0 par la voie \u00e9conomique.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote1anc\" href=\"#sdfootnote1sym\"><sup>1<\/sup><\/a> Le dernier cas de figure est celui que soutient Bakounine\u00a0: l&rsquo;abolition du droit d&rsquo;h\u00e9ritage et le d\u00e9mant\u00e8lement des grands domaines pour redistribuer la terre aux paysans. Pour Marx, la premi\u00e8re de ces deux mesures n&rsquo;a de pertinence que l\u00e0 o\u00f9 le salariat agricole a d\u00e9j\u00e0 remplac\u00e9 la paysannerie\u00a0; quant \u00e0 la seconde, elle conduit \u00e0 \u00ab\u00a0renforcer la propri\u00e9t\u00e9 parcellaire\u00a0\u00bb et il convient par cons\u00e9quent de s&rsquo;y opposer.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 l&rsquo;image bakouninienne d&rsquo;un Marx visc\u00e9ralement hostile \u00e0 la paysannerie, il appara\u00eet que les deux auteurs sont au moins en accord sur un point\u00a0: il est vital de gagner la paysannerie \u00e0 la cause de la r\u00e9volution sociale et celle-ci ne peut advenir sans (au moins) la neutralit\u00e9 bienveillante de la paysannerie. C&rsquo;est sur les moyens de s&rsquo;attirer les faveurs de la paysannerie qu&rsquo;ils divergent. Bakounine consid\u00e8re que le meilleur moyen consiste \u00e0 satisfaire les int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats des paysans, \u00e0 introduire la discorde dans les campagnes et \u00e0 d\u00e9tourner l&rsquo;hostilit\u00e9 paysanne vers les grands propri\u00e9taires (comme le disaient les Dead Kennedys dans leur style inimitable, <em>Let&rsquo;s Lynch the Landlords!<\/em>). Mais plus fondamentalement, c&rsquo;est sur le r\u00f4le du politique qu&rsquo;ils divergent. Pour Marx, le passage de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de la terre \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 collective implique une intervention politique, des mesures qui le facilitent. Pour Bakounine, peut-\u00eatre marqu\u00e9 par les structures collectives qui pr\u00e9valent en Russie, distribuer la terre aux paysans tout en ne maintenant de la propri\u00e9t\u00e9 que le fait de la possession laisse les paysans libres de s&rsquo;associer. Et comme le travail en coop\u00e9ration est plus efficace que le travail isol\u00e9, les paysans, \u00e2pres au gain, ne tarderont pas \u00e0 s&rsquo;associer en coop\u00e9ratives. Au volontarisme de l&rsquo;\u00c9tat, Bakounine oppose donc le d\u00e9veloppement spontan\u00e9 des formes sociales.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourtant le volontarisme aveugle que Marx reproche \u00e0 Bakounine \u00e0 propos des pays slaves. En pr\u00e9tendant qu&rsquo;une r\u00e9volution sociale serait possible en terre slave, Bakounine commettrait une \u00ab\u00a0\u00e2nerie d&rsquo;\u00e9colier\u00a0\u00bb car \u00ab\u00a0une r\u00e9volution sociale radicale est li\u00e9e \u00e0 certaines conditions historiques de d\u00e9veloppement \u00e9conomique, qui en sont les pr\u00e9misses.\u00a0\u00bb La principale de ces conditions, c&rsquo;est que \u00ab\u00a0le prol\u00e9tariat industriel occupe pour le moins une place importante dans la masse du peuple.\u00a0\u00bb Parce qu&rsquo;il refuse de prendre en consid\u00e9ration ces conditions, Bakounine \u00ab\u00a0ne comprend absolument rien \u00e0 la r\u00e9volution sociale\u00a0\u00bb\u00a0; d&rsquo;o\u00f9 cette conclusion cinglante\u00a0: \u00ab\u00a0la <em>volont\u00e9<\/em>, et non les conditions \u00e9conomiques, telle est la base de sa r\u00e9volution sociale.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote2anc\" href=\"#sdfootnote2sym\"><sup>2<\/sup><\/a> Mais l&rsquo;on pourrait tout aussi bien retourner l&rsquo;argument et d\u00e9noncer la position de Marx comme attentiste. Pour Bakounine, attendre que se d\u00e9veloppe dans les pays slaves un prol\u00e9tariat industriel, avec pour corr\u00e9lat une extension de la production capitaliste aux campagnes, c&rsquo;est admettre le sacrifice de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, particuli\u00e8rement lourd si l&rsquo;on songe \u00e0 la mis\u00e8re qui a accompagn\u00e9 le d\u00e9veloppement du prol\u00e9tariat urbain, par exemple en France et en Angleterre. Toutefois, ces <em>Notes critiques<\/em> ne pr\u00e9sentent pas le dernier \u00e9tat de la pens\u00e9e de Marx sur la question, puisqu&rsquo;\u00e0 la fin de sa vie, celui-ci en viendra \u00e0 envisager qu&rsquo;une r\u00e9volution sociale puisse avoir lieu avant que le prol\u00e9tariat industriel ait acquis une position dominante au sein du peuple. Or ces corrections interviendront pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 propos de la Russie<a name=\"sdfootnote3anc\" href=\"#sdfootnote3sym\"><sup>3<\/sup><\/a>. De son c\u00f4t\u00e9, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il estime qu&rsquo;une r\u00e9volution sociale est possible en Russie que Bakounine, depuis 1868, a repris la propagande en direction de son pays natal. Cette activit\u00e9 ne s&rsquo;interrompt pas au cours des ann\u00e9es suivantes et constitue une part importante de ses \u00e9crits et de sa correspondance<a name=\"sdfootnote4anc\" href=\"#sdfootnote4sym\"><sup>4<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p><strong>Bandits, jeunes et d\u00e9class\u00e9s\u00a0: la r\u00e9volution hors-classe<\/strong><\/p>\n<p>Plus profond\u00e9ment, autour des derni\u00e8res pages d&rsquo;<em>\u00c9<\/em><em>tatisme et anarchie<\/em>, Marx et Bakounine divergent en deux endroits sur la question de la dictature de prol\u00e9tariat\u00a0: d&rsquo;une part sur le r\u00f4le historique de la classe ouvri\u00e8re, d&rsquo;autre part, mais moins nettement qu&rsquo;on pourrait le croire, sur la question de la dictature elle-m\u00eame. Il y a une divergence profonde entre Marx et Bakounine s&rsquo;agissant de l&rsquo;appr\u00e9ciation du caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire de telle ou telle couche sociale. En la mati\u00e8re, Marx s&rsquo;en tient \u00e0 insister sur le n\u00e9cessaire accroissement du r\u00f4le jou\u00e9 par le prol\u00e9tariat industriel, ce qui le conduit \u00e0 nier \u00e0 la paysannerie toute capacit\u00e9 d&rsquo;initiative r\u00e9volutionnaire, mais aussi \u00e0 rejeter la partie inf\u00e9rieure du prol\u00e9tariat, d\u00e9nigr\u00e9e comme <em>Lumpenproletariat<\/em>, ou prol\u00e9tariat en haillons. Dans plusieurs textes, Bakounine s&rsquo;en prend \u00e0 cette exclusion, qu&rsquo;il consid\u00e8re comme le signe d&rsquo;un attachement de Marx \u00e0 la civilisation bourgeoise. Quelle que soit la valeur de cette attaque, elle exprime une divergence r\u00e9elle entre les deux auteurs. Comme il l&rsquo;explique par exemple dans sa longue lettre \u00e0 Netcha\u00efev du 2 juin 1870, les militants r\u00e9volutionnaires ne peuvent ignorer \u00ab\u00a0le monde des vagabonds, des brigands et des voleurs, profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans notre vie populaire, et constituant un de ses principaux ph\u00e9nom\u00e8nes.\u00a0\u00bb Certes, admet Bakounine, \u00ab\u00a0utiliser le monde des brigands comme instrument de la r\u00e9volution populaire [&#8230;] est une t\u00e2che difficile\u00a0\u00bb, et il avoue que les hommes de sa g\u00e9n\u00e9ration \u00ab\u00a0en sont incapables\u00a0\u00bb en raison de leur \u00e9ducation. Mais plus loin, il explique ce que signifie cette utilisation r\u00e9volutionnaire des brigands\u00a0:<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab\u00a0Aller vers les brigands ne signifie pas devenir soi-m\u00eame un brigand et rien qu&rsquo;un brigand\u00a0; cela ne signifie pas partager leurs passions, leurs mis\u00e8res, leurs mobiles souvent odieux, leurs sentiments et leurs actes\u00a0; cela signifie leur donner une \u00e2me nouvelle et \u00e9veiller en eux le besoin d&rsquo;un but diff\u00e9rent, d&rsquo;un but populaire\u00a0; ces hommes farouches et durs jusqu&rsquo;\u00e0 la cruaut\u00e9 ont une nature vierge, intacte et pleine de vitalit\u00e9, et par cons\u00e9quent accessible \u00e0 une propagande vivante, si tant est qu&rsquo;une propagande bien entendu vivante et non doctrinale ose et puisse les approcher.\u00a0\u00bb (V, 234)<\/p>\n<p>M\u00eame si un tel projet a pour horizon la r\u00e9alit\u00e9 sociale russe, on peut y voir la source de la revalorisation fr\u00e9quente chez Bakounine de la \u00ab\u00a0canaille populaire.\u00a0\u00bb D\u00e8s 1868, il s&rsquo;oppose ainsi \u00e0 ces r\u00e9volutionnaires \u00ab\u00a0qui ont une si grande habitude de l&rsquo;ordre cr\u00e9\u00e9 par une autorit\u00e9 quelconque d&rsquo;en haut et une si grande horreur de ce qui leur para\u00eet les d\u00e9sordres et qui n&rsquo;est autre chose que la franche et naturelle expression de la vie populaire, qu&rsquo;avant m\u00eame qu&rsquo;un bon et salutaire d\u00e9sordre se soit produit par la r\u00e9volution, [ils r\u00eavent] d\u00e9j\u00e0 la fin et le musellement par l&rsquo;action d&rsquo;une autorit\u00e9 quelconque qui n&rsquo;aura de r\u00e9volutionnaire que le nom.\u00a0\u00bb La r\u00e9volution doit au contraire se d\u00e9finir comme \u00ab\u00a0le d\u00e9cha\u00eenement de ce qu&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui les mauvaises passions\u00a0\u00bb et comme \u00ab\u00a0la destruction de ce qui dans la m\u00eame langue s&rsquo;appelle \u00a0\u00bbl&rsquo;ordre public\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote5anc\" href=\"#sdfootnote5sym\"><sup>5<\/sup><\/a><\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat que Bakounine porte \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9lictueux, qui seraient \u00e0 m\u00eame d&rsquo;incarner la dimension n\u00e9gative de la r\u00e9volution, s&rsquo;inscrit dans un int\u00e9r\u00eat plus large pour des \u00e9l\u00e9ments qui ne sont pas r\u00e9volutionnaires en raison de leur seule appartenance de classe. On peut d&rsquo;ailleurs remarquer que, discr\u00e8tement, Bakounine s&rsquo;oppose aux tentations ouvri\u00e9ristes d&rsquo;une partie de l&rsquo;Internationale, qui s&rsquo;opposait \u00e0 l&rsquo;adh\u00e9sion des \u00ab\u00a0ouvriers de la pens\u00e9e\u00a0\u00bb. Bien que le rejet de ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers \u00e0 la classe ouvri\u00e8re ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendu par des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s qu&rsquo;il ne porte gu\u00e8re dans son c\u0153ur (notamment le proudhonien de droite Tollain), Bakounine reconna\u00eet que cette d\u00e9fiance ouvri\u00e8re d\u00e9coule de l&rsquo;instinct socialiste des prol\u00e9taires, car il est vrai \u00ab\u00a0qu&rsquo;il est tr\u00e8s difficile \u00e0 un enfant de la bourgeoisie de vouloir sinc\u00e8rement toutes les conditions et toutes les cons\u00e9quences de la justice et de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9.\u00a0\u00bb (I, 212 [37]) Mais Bakounine ne s&rsquo;oppose pas moins \u00e0 l&rsquo;injustice de ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme un pr\u00e9jug\u00e9<a name=\"sdfootnote6anc\" href=\"#sdfootnote6sym\"><sup>6<\/sup><\/a>, ce qui lui permet de mettre en avant le caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments qui n&rsquo;appartiennent <em>stricto sensu <\/em>pas \u00e0 la classe ouvri\u00e8re\u00a0: paysans, sous-prol\u00e9taires, jeunes et d\u00e9class\u00e9s.<\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 propos de l&rsquo;Italie, il remarque que les associations ouvri\u00e8res commencent \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;influence mazzinienne, \u00e0 se d\u00e9tourner des questions politiques et \u00e0 \u00ab\u00a0faire place aux id\u00e9es socialistes dans leur sein.\u00a0\u00bb D\u00e8s lors, pour que l&rsquo;Internationale puisse s&rsquo;\u00e9tablir fermement dans la p\u00e9ninsule,\u00a0\u00ab\u00a0il ne manque que des initiateurs, des semeurs, et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ces derniers qu&rsquo;il faut former.\u00a0\u00bb Pour cette t\u00e2che, Bakounine compte sur les \u00e9l\u00e9ments de la jeunesse instruite qui se sont d\u00e9tourn\u00e9s de leur milieu d&rsquo;origine\u00a0:<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab\u00a0Il existe maintenant en Italie une grande masse de gens n\u00e9s dans la classe bourgeoise, mais qui ayant d\u00e9daign\u00e9 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 le service de l&rsquo;\u00c9tat, et n&rsquo;ayant point trouv\u00e9 de place ni dans l&rsquo;industrie ni dans le commerce, se trouvent compl\u00e8tement d\u00e9plac\u00e9s et d\u00e9sorient\u00e9s.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ils ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s par l&rsquo;esprit du si\u00e8cle, et fatigu\u00e9s de contempler la beaut\u00e9 mystique de Dante et la grandeur de la Rome antique, ils se sont faits en masse des libres penseurs, au grand d\u00e9sespoir de Mazzini. De la libre pens\u00e9e au socialisme, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un pas qu&rsquo;il faut les aider \u00e0 franchir.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote7anc\" href=\"#sdfootnote7sym\"><sup>7<\/sup><\/a> (I, 82)<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette perspective que s&rsquo;inscrivent les nombreux appels que Bakounine lance \u00e0 la jeunesse d&rsquo;Italie, mais aussi \u00e0 \u00ab\u00a0la jeunesse d\u00e9class\u00e9e et lettr\u00e9e de la Russie.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote8anc\" href=\"#sdfootnote8sym\"><sup>8<\/sup><\/a> Cette valorisation du r\u00f4le politique de la jeunesse r\u00e9fl\u00e9chit peut-\u00eatre l&rsquo;itin\u00e9raire de Bakounine lui-m\u00eame, jeune noble qui quitta l&rsquo;arm\u00e9e, d\u00e9daigna la carri\u00e8re de fonctionnaire et refusa de s&rsquo;occuper du domaine familial, pr\u00e9f\u00e9rant la philosophie, puis la carri\u00e8re de r\u00e9volutionnaire. Les projets de Bakounine en direction de la jeunesse reposent sur ce constat qu&rsquo;une part de plus en plus importante de cette derni\u00e8re ne trouve pas sa place dans la soci\u00e9t\u00e9, et qu&rsquo;elle est d\u00e8s lors dispos\u00e9e \u00e0 remettre en cause l&rsquo;ordre social tout entier. Un fragment de <em>La th\u00e9ologie politique de Mazzini<\/em> d\u00e9finit le r\u00f4le de le jeunesse par rapport au prol\u00e9tariat\u00a0:<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab\u00a0Jeunes gens qui voulez vous sauver de la gangr\u00e8ne qui a gagn\u00e9 et qui d\u00e9vore aujourd&rsquo;hui le corps de la bourgeoisie tout enti\u00e8re, prenez le plus souvent possible des <em>bains de vie populaire<\/em>. Plongez-vous dans le peuple, vivez avec lui et pour lui. Ayez du c\u0153ur pour ses mis\u00e8res et pour ses douleurs\u00a0; consid\u00e9rez-le non plus comme un instrument n\u00e9cessaire \u00e0 la r\u00e9alisation de vos id\u00e9es politiques, mais comme le but supr\u00eame de tous vos efforts. Apprenez \u00e0 l&rsquo;aimer et \u00e0 le respecter, et comprenez que si vous avez beaucoup de choses \u00e0 lui enseigner, vous en avez encore plus \u00e0 apprendre de lui. En retour des pens\u00e9es que vous lui apporterez, il vous apportera toute la richesse de ses instincts. Vous lui donnerez les formules de la vie, il vous donnera la vie. De l&rsquo;union de votre pens\u00e9e avec son instinct na\u00eetra la vie populaire.\u00a0\u00bb (I, 220 [54-55] n.) (Idem I, 258)<\/p>\n<p>Bakounine con\u00e7oit ici le r\u00f4le r\u00e9volutionnaire de la jeunesse italienne sur le mod\u00e8le d&rsquo;un mouvement qui commence \u00e0 se r\u00e9pandre dans la jeunesse russe, et au d\u00e9veloppement duquel il n&rsquo;a pas peu contribu\u00e9, un mouvement qui consiste \u00e0 \u00ab\u00a0aller au peuple.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote9anc\" href=\"#sdfootnote9sym\"><sup>9<\/sup><\/a> Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;inciter la jeunesse \u00e0 devenir elle-m\u00eame ouvri\u00e8re ou paysanne &#8211; comme une partie de la jeunesse protestataire en France au lendemain de mai 1968. Il s&rsquo;agit au contraire que se produise une rencontre entre la vie et la th\u00e9orie, entre les instincts populaires, qui seuls portent la vitalit\u00e9 sociale, et leur formulation. Pour Bakounine, cette rencontre ne b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 aucun des deux termes plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;autre, puisqu&rsquo;elle permet \u00e0 la fois au peuple de rendre ses aspirations audibles et \u00e0 la jeunesse de participer au \u00ab\u00a0mouvement si vivant, si puissant aujourd&rsquo;hui, de la r\u00e9elle \u00e9mancipation populaire.\u00a0\u00bb (I, 258 [123]) Il est vrai que les appels de Bakounine en direction de la jeunesse russe contiennent la recommandation suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Quittez ces universit\u00e9s, ces acad\u00e9mies et ces \u00e9coles dont on vous chasse maintenant, et dans lesquelles on n&rsquo;a jamais cherch\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 vous s\u00e9parer du peuple. Allez dans le peuple, l\u00e0 doit \u00eatre votre carri\u00e8re, votre vie, votre science.\u00a0\u00bb Mais cette recommandation ne signifie pas que les \u00e9tudiants doivent se muer eux-m\u00eames en travailleurs manuels, car ce qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;apprendre \u00ab\u00a0au milieu de ces masses aux mains durcies par le travail\u00a0\u00bb, c&rsquo;est la mani\u00e8re dont il est possible de \u00ab\u00a0servir la cause du peuple.\u00a0\u00bb Et sur ce point, Bakounine affirme d\u00e9j\u00e0 en 1869 \u00e0 propos de la Russie, le r\u00f4le qu&rsquo;il con\u00e7oit \u00e9galement deux ans plus tard pour la jeunesse italienne\u00a0:<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab\u00a0Rappelez-vous bien, fr\u00e8res, que la jeunesse lettr\u00e9e ne doit \u00eatre ni le ma\u00eetre, ni le protecteur, ni le bienfaiteur, ni le dictateur du peuple, mais seulement l&rsquo;accoucheur de son \u00e9mancipation spontan\u00e9e, l&rsquo;unisseur [<em>sic<\/em>] et l&rsquo;organisateur des efforts et de toutes les forces populaires.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ne vous souciez pas en ce moment de la science au nom de laquelle on voudrait vous lier, vous ch\u00e2tier. Cette <em>science officielle<\/em> doit p\u00e9rir avec le monde qu&rsquo;elle exprime et qu&rsquo;elle sert\u00a0; et \u00e0 sa place, une science nouvelle, rationnelle et vivante, surgira, apr\u00e8s la victoire du peuple, des profondeurs m\u00eames de la vie populaire d\u00e9cha\u00een\u00e9e.\u00a0\u00bb<a name=\"sdfootnote10anc\" href=\"#sdfootnote10sym\"><sup>10<\/sup><\/a><\/p>\n<p>\u00c0 travers ses appels \u00e0 la jeunesse, ce que cherche \u00e0 concevoir Bakounine, c&rsquo;est une forme d&rsquo;alliance in\u00e9dite entre les deux p\u00f4les dont il ne cesse d&rsquo;observer une tension depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1840\u00a0: la jeunesse instruite est en effet la repr\u00e9sentante de la th\u00e9orie, m\u00eame si ses tendances populistes ou nihilistes entra\u00eenent son exclusion des universit\u00e9s, alors que le peuple est l&rsquo;incarnation de la pratique, du d\u00e9veloppement spontan\u00e9 de la vie sociale ind\u00e9pendamment de toute th\u00e9orie. La seule alliance qui soit alors possible entre th\u00e9orie et pratique consiste en ce que la jeunesse instruite exprime les aspirations du prol\u00e9tariat, contribue \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de cette science sociale vivante qui serait le fid\u00e8le reflet de l&rsquo;\u00e9volution \u00e9conomique et sociale spontan\u00e9e. Cette mani\u00e8re de se mettre au service du peuple ou du prol\u00e9tariat ne place pas la jeunesse instruite \u00e0 la remorque de ce dernier, s&rsquo;il est vrai que les aspirations qu&rsquo;elle formule ne sont pas les d\u00e9sirs mortif\u00e8res qui peuvent parfois s&#8217;emparer du peuple.<\/p>\n<p>L&rsquo;insistance de Bakounine sur les tendances r\u00e9volutionnaires de la jeunesse instruite, du sous-prol\u00e9tariat et de la paysannerie constitue une remise en cause importante du sch\u00e9ma marxiste qui affirme une structuration de la soci\u00e9t\u00e9 en classes et qui fait de la lutte entre ces derni\u00e8res le moteur du devenir historique. Elle est particuli\u00e8rement int\u00e9ressante pour nous aujourd&rsquo;hui. Il est ind\u00e9niable que le fait qu&rsquo;une partie importante de la population poss\u00e8de \u00e0 la fois un niveau \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;instruction et ne parvienne pas \u00e0 trouver sa place dans une soci\u00e9t\u00e9 constitue un facteur tr\u00e8s puissant de r\u00e9volution. De fait, en \u00c9gypte et en Tunisie, ce sont notamment de jeunes instruits issus de classes moyennes en crise qui ont provoqu\u00e9 l&rsquo;\u00e9croulement de r\u00e9gimes arbitraires et corrompus. Cela fait confluer les analyses de Bakounine avec celles qui avaient \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es dans les ann\u00e9es 1960 par Marcuse ou par les situationnistes, autour de la question de savoir si une r\u00e9volution \u00e9tait encore possible d\u00e8s lors que le capitalisme tardif semblait constituer une machine \u00e0 int\u00e9grer et que le prol\u00e9tariat industriel, notamment au travers de ses organisations politiques et syndicales, semblait avoir renonc\u00e9 \u00e0 renverser la domination capitaliste. Il y a bien chez Bakounine la d\u00e9nonciation d&rsquo;une tendance \u00e0 l&#8217;embourgeoisement de certaines composantes du monde ouvrier, tendance qu&rsquo;il faut moins comprendre en termes sociaux qu&rsquo;en termes politiques\u00a0: l&#8217;embourgeoisement signifie ici l&rsquo;acceptation des r\u00e8gles du jeu de la d\u00e9mocratie bourgeoise. Comparativement, l&rsquo;existence de groupes sociaux, de plus en plus larges, qui ne sont pas int\u00e9gr\u00e9s au jeu de la n\u00e9gociation, des \u00e9lections, de la recherche de travail, constitue donc un facteur de r\u00e9volutions. Mais il ne faut jamais oublier que la constitution de ces groupes est aussi li\u00e9e au fait que l&rsquo;\u00c9tat, dans tous les pays, prend de plus en plus une allure pr\u00e9datrice\u00a0: si la r\u00e9volution peut \u00eatre une f\u00eate, ce n&rsquo;est jamais contre des choses bien r\u00e9jouissantes que les r\u00e9volutions surgissent.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote1sym\" href=\"#sdfootnote1anc\">1<\/a>. \tMarx\/Bakounine, <em>Socialisme \tautoritaire ou libertaire<\/em>, \t2, \u00e9dition cit\u00e9e, p. 376.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote2sym\" href=\"#sdfootnote2anc\">2<\/a>. \t<em>Ibid.<\/em>, \tp. 376-377 (Marx souligne).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote3sym\" href=\"#sdfootnote3anc\">3<\/a>. \tVoir les r\u00e9ponses \u00e0 V\u00e9ra Zassoulitch et \u00e0 Mikhailovski in Marx, \t<em>\u0152uvres<\/em>, \tt. II, Paris, Gallimard, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, p. 1555-1557.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote4sym\" href=\"#sdfootnote4anc\">4<\/a>. \tDeux volumes des <em>\u0152uvres \tcompl\u00e8tes<\/em> publi\u00e9es aux \u00e9ditions Champ Libre, outre <em>Etatisme \tet anarchie<\/em>, \tsont consacr\u00e9s aux relations slaves de Bakounine\u00a0: le vol. V \tpour ses relations avec le seul Netcha\u00efev, le vol. VI pour le \treste.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote5sym\" href=\"#sdfootnote5anc\">5<\/a>. \t<em>Programme \tet objet de l&rsquo;organisation r\u00e9volutionnaire des Fr\u00e8res \tinternationaux<\/em> (automne 1868), p. 4.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote6sym\" href=\"#sdfootnote6anc\">6<\/a>. \tL&rsquo;autre pr\u00e9jug\u00e9 que combat Bakounine, c&rsquo;est celui qui concerne \tla richesse\u00a0: \u00ab\u00a0Ne calomnions donc pas la richesse, elle \test une condition de notre humanit\u00e9, et sans elle nous ne saurions \taccomplir le moindre progr\u00e8s. Ce qui d\u00e9moralise, c&rsquo;est \tl&rsquo;accaparement des richesses entre des mains privil\u00e9gi\u00e9es et \t<em>n\u00e9cessairement<\/em> <em>oisives <\/em>; \tce sont les jouissances mat\u00e9rielles et m\u00eame intellectuelles et \tmorales, non accompagn\u00e9es de travail ou surpassant la quantit\u00e9, \tl&rsquo;intensit\u00e9 ou la peine du travail.\u00a0\u00bb (I, 263 [133]) \tL&rsquo;<em>Adresse<\/em> de f\u00e9vrier 1872 revient dans les m\u00eames termes sur la participation \td&rsquo;\u00e9l\u00e9ments issus de la bourgeoisie \u00e0 l&rsquo;Internationale (III, \t74-75 [124-128] n.)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote7sym\" href=\"#sdfootnote7anc\">7<\/a>. \tVoir aussi la lettre \u00e0 Francesco Mora du 5 avril 1872\u00a0: \u00ab\u00a0il \ty a en Italie ce qui manque aux autre pays\u00a0: une jeunesse \tardente, \u00e9nergique, <em>tout \t\u00e0 fait d\u00e9plac\u00e9e, sans carri\u00e8re, sans issue<\/em>, \tet qui malgr\u00e9 son origine bourgeoise n&rsquo;est point moralement et \tintellectuellement \u00e9puis\u00e9e comme la jeunesse bourgeoise des autres \tpays.\u00a0\u00bb (Bakounine souligne)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote8sym\" href=\"#sdfootnote8anc\">8<\/a>. \t<em>Quelques \tparoles \u00e0 mes jeunes fr\u00e8res en Russie<\/em> (septembre 1869), in <em>Le \tsocialisme libertaire<\/em>, \t\u00e9dition cit\u00e9e, p. 205<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote9sym\" href=\"#sdfootnote9anc\">9<\/a>. \t<em>Ibid.<\/em>, \tp. 210\u00a0: \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;union \tde cette jeunesse avec le peuple, voil\u00e0 le gage du triomphe \tpopulaire<\/em>.\u00a0\u00bb \t(Bakounine souligne)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"sdfootnote10sym\" href=\"#sdfootnote10anc\">10<\/a>. \t<em>Ibid.<\/em>, \tp. 210-211 (soulign\u00e9 par l&rsquo;auteur).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[Je reproduis ici le texte de ma contribution \u00e0 la r\u00e9cente conf\u00e9rence qui tenue \u00e0 Priamoukhino, village natal de Bakounine, \u00e0 l&rsquo;occasion du bicentenaire de sa naissance. 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