{"id":872,"date":"2015-03-08T08:06:58","date_gmt":"2015-03-08T06:06:58","guid":{"rendered":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs\/bakounine\/?p=872"},"modified":"2015-03-08T22:47:19","modified_gmt":"2015-03-08T20:47:19","slug":"bakounine-et-lemancipation-des-femmes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-et-lemancipation-des-femmes-872\/","title":{"rendered":"Bakounine et l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/mlf105resized.jpg\" rel=\"lightbox[872]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-873\" src=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/mlf105resized-190x300.jpg\" alt=\"mlf105resized\" width=\"190\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/mlf105resized-190x300.jpg 190w, http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-content\/uploads\/mlf105resized.jpg 238w\" sizes=\"(max-width: 190px) 100vw, 190px\" \/><\/a>C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui le 8 mars, qui est une journ\u00e9e de revendication en faveur des droits des femmes, et non pas \u00ab\u00a0la journ\u00e9e de la femme\u00a0\u00bb, comme on l&rsquo;entend dire trop souvent (ce qui permet de passer sous silence qu&rsquo;il y a une lutte des femmes pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des droits et de\u00a0 faire croire que \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb femme existe), et c&rsquo;est aussi l&rsquo;occasion de se demander ce que notre ami Bakounine a pu \u00e9crire sur la question de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes. J&rsquo;ai trouv\u00e9 l&rsquo;illustration de ce billet, attribu\u00e9e \u00e0 Virginie Berthemet, \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.fauteusesdetrouble.fr\/2011\/11\/merci-les-filles-de-valerie-ganne-juliette-joste-et-virginie-berthemet\/\">cette adresse<\/a> (o\u00f9 vous en trouverez d&rsquo;autres tout aussi r\u00e9jouissantes).<\/p>\n<p>J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es par de jeunes coll\u00e8gues \u00e0 la premi\u00e8re d&rsquo;un s\u00e9minaire sur anarchisme et f\u00e9minisme &#8211; s\u00e9ance qui fut malheureusement la seule, malgr\u00e9 son succ\u00e8s &#8211; pour \u00e9voquer les conceptions respectives de Proudhon et de Bakounine sur la question de la diff\u00e9rence et de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes. Je vais en partie m&rsquo;appuyer sur la partie de ce travail qui concernait Bakounine, et ne mentionner Proudhon que dans la mesure o\u00f9 cela importe pour comprendre ce que Bakounine \u00e9crit \u00e0 propos des femmes. Mais de fait, on va le voir, cela importe, et une bonne partie de ce que Bakounine \u00e9crit \u00e0 ce propos doit \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 ce qu&rsquo;on trouve chez Proudhon sur ce m\u00eame sujet.<!--more--><\/p>\n<p style=\"margin-top: 0.5cm;margin-bottom: 0cm;font-style: normal\" align=\"JUSTIFY\">\u00c0 l&rsquo;\u00e9vidence, pour nous, sur cette question pr\u00e9cise, Bakounine constitue une figure infiniment plus sympathique que celle de Proudhon, ne serait-ce que parce qu&rsquo;il pense la question de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes, parce qu&rsquo;il soutient une \u00e9galit\u00e9 qui demeure radicale pour l&rsquo;\u00e9poque et parce qu&rsquo;il en fait une partie int\u00e9grante de son programme et (jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point) de sa pratique politiques. Mais cela n&#8217;emp\u00eache pas non plus de souligner les limites de l&rsquo;\u00e9galitarisme bakouninien en la mati\u00e8re, au moins de deux points de vue : en tant que cet \u00e9galitarisme va de pair avec un diff\u00e9rentialisme (d&rsquo;o\u00f9 la phrase r\u00e9currente : \u00ab\u00a0la femme est diff\u00e9rente de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb), et en tant que la question d&rsquo;un mouvement sp\u00e9cifique d&rsquo;\u00e9mancipation des femmes, port\u00e9 par les principales int\u00e9ress\u00e9es, semble chez lui impossible \u00e0 envisager.<\/p>\n<p style=\"margin-top: 0.5cm;margin-bottom: 0cm;font-style: normal\" align=\"JUSTIFY\">Mais repartons du d\u00e9but, et ce d\u00e9but, c&rsquo;est peut-\u00eatre d&rsquo;abord les rapports que Bakounine a entretenus avec les femmes au cours de sa vie. Bien entendu, il ne s&rsquo;agit pas de proc\u00e9der \u00e0 un grossier r\u00e9ductionnisme biographique, comme si tout ce que Bakounine \u00e9crivait des femmes et de leur \u00e9mancipation devait \u00eatre ramen\u00e9 \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements de sa vie. N\u00e9anmoins, il appara\u00eet aussi que l&rsquo;\u00e9vocation de la mani\u00e8re dont, concr\u00e8tement, les hommes qui parlent des femmes et de leur \u00e9mancipation se rapportent aux femmes dans leur vie, y compris dans ce qu&rsquo;elle a de quotidien, est bien trop souvent \u00e9cart\u00e9e d&rsquo;un revers de la main comme une mani\u00e8re finalement indigne de se rapporter aux grands auteurs, qui sont en l&rsquo;occurrence de grands hommes. Or apr\u00e8s tout, sur ce terrain, nous avons peut-\u00eatre \u00e0 apprendre de Proudhon, qui, dans son gros ouvrage <em>De la Justice dans la R\u00e9volution et dans l&rsquo;\u00c9glise<\/em>, mettait en sc\u00e8ne sa propre vie conjugale comme une illustration de ses propres th\u00e9ories sur l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des hommes et des femmes, et \u00e0 qui d\u00e8s lors on peut reprocher bien des choses (et on ne s&rsquo;en privera pas), mais certainement pas son incoh\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"margin-top: 0.5cm;margin-bottom: 0cm;font-style: normal\" align=\"JUSTIFY\"><!-- P { margin-bottom: 0.21cm; } --><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">La question de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes est en effet un sujet que Bakounine a v\u00e9cu avant de le th\u00e9oriser, ou d&rsquo;en faire un objet politique \u00e0 proprement parler, puisque de fait, les premiers engagements de Bakounine, et aussi ses premi\u00e8res formules sur cette libert\u00e9 qui n&rsquo;est pas limit\u00e9e mais accrue par celle d&rsquo;autrui, sont intervenus \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements familiaux, alors que Bakounine, alors jeune homme pr\u00e9occup\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s exclusivement de philosophie, et de ce que la philosophie lui permettait de penser sur les relations avec son entourage (ses s\u0153urs et leurs amies, notamment), a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 au mariage que ses parents voulaient arranger pour l&rsquo;une de ses s\u0153urs (Lioubov), entreprise \u00e0 laquelle il s&rsquo;est fermement oppos\u00e9 en arguant du fait que ce qui l\u00e9sait la libert\u00e9 de sa s\u0153ur l\u00e9sait \u00e9galement sa libert\u00e9 &#8211; ce qui fut l&rsquo;une des raisons de la d\u00e9gradation du climat familial et de son d\u00e9part de la Russie vers l&rsquo;occident en 1840.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00c0 Paris, dans les ann\u00e9es 1844-1848, Bakounine a en outre \u00e9t\u00e9 ami \u00e0 la fois avec Proudhon et avec George Sand (parmi d&rsquo;autres socialistes), et il semble avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9ceptif au discours f\u00e9ministe d\u00e9velopp\u00e9 par cette derni\u00e8re (qui m\u00eame lorsqu&rsquo;elle aura la r\u00e9putation &#8211; justifi\u00e9e ou pas &#8211; d&rsquo;\u00eatre  devenue une inf\u00e2me rombi\u00e8re r\u00e9actionnaire gardera de l&rsquo;affection pour le g\u00e9ant russe). Ainsi, dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 ses fr\u00e8res et s\u0153urs le 1er mai 1845, on trouve le passage suivant:    \t \t \t \t<!-- P { margin-bottom: 0.21cm; } --><\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab\u00a0La majeure partie des hommes les meilleurs de Russie et m\u00eame d&rsquo;Europe deviennent des despotes, des despotes conscients ou inconscients, d\u00e8s qu&rsquo;ils se marient. Moi-m\u00eame autrefois, malgr\u00e9 mon amour passionn\u00e9e pour la libert\u00e9, j&rsquo;ai eu une grande propension au despotisme et j&rsquo;ai souvent fait souffrir et brim\u00e9 nos pauvres s\u0153urs [&#8230;]. Mais [&#8230;] j&rsquo;ai compris que la libert\u00e9 ne doit pas \u00eatre uniquement le but abstrait d&rsquo;aspirations et d&rsquo;actions abstraites mais qu&rsquo;elle doit \u00eatre toujours pr\u00e9sente dans la vie et p\u00e9n\u00e9trer, animer et \u00e9lever les d\u00e9tails les plus infimes de la vie. Les femmes sont presque partout des esclaves et nous-m\u00eames sommes les esclaves de leur esclavage; sans leur lib\u00e9ration, sans leur libert\u00e9 totale et illimit\u00e9e, notre libert\u00e9 est impossible; et sans libert\u00e9 il n&rsquo;y a ni beaut\u00e9, ni dignit\u00e9, ni v\u00e9ritable amour. L&rsquo;homme n&rsquo;aime que dans la mesure o\u00f9 il d\u00e9sire et appelle la libert\u00e9 et l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;autre &#8211; une ind\u00e9pendance totale par rapport \u00e0 tout et m\u00eame et surtout par rapport \u00e0 lui-m\u00eame. L&rsquo;amour est l&rsquo;union d&rsquo;\u00eatres libres et seul cet amour \u00e9l\u00e8ve, anoblit l&rsquo;homme. Tout autre amour rabaisse l&rsquo;opprim\u00e9 et l&rsquo;oppresseur et est source de d\u00e9pravation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il faut encore ajouter que dans sa vie personnelle, Bakounine semble avoir \u00e9t\u00e9 beaucoup moins obs\u00e9d\u00e9 que Proudhon par le caract\u00e8re indissoluble et monogame de l&rsquo;union matrimoniale. Certes Bakounine s&rsquo;est mari\u00e9 (dans sa correspondance, il affirmera que c&rsquo;\u00e9tait pour permettre \u00e0 sa femme de quitter sa famille), mais outre que ce mariage n&rsquo;a peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 consomm\u00e9, il a conduit l&rsquo;anarchiste russe \u00e0 \u00e9lever les enfants qu&rsquo;Antonia Kwiatkowska, son \u00e9pouse, a eus avec son ami Carlo Gambuzzi. En outre, il n&rsquo;est pas anodin que dans sa pratique militante, Bakounine a c\u00f4toy\u00e9 des femmes qui \u00e9taient nombreuses, notamment dans les milieux de l&rsquo;\u00e9migration russe. Cela lui attira d&rsquo;ailleurs les moqueries d&rsquo;Engels, qui dans une lettre \u00e0 Marx de 1869 (voir <em>Correspondance<\/em>, \u00c9ditions Sociales, t. X, p. 16), \u00e9voque comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une \u00e9normit\u00e9, \u00ab\u00a0le groupe Bakounine des sexes masculin et f\u00e9minin (dont Bakounine veut \u00e9galement supprimer la diff\u00e9rence, celle des sexes)\u00a0\u00bb &#8211; double \u00e9normit\u00e9, donc: non seulement Bakounine milite avec des femmes, mais en plus il veut supprimer la diff\u00e9rence des sexes (en fait les in\u00e9galit\u00e9s entre les sexes, puisque c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment, on le verra, l&rsquo;une des constantes des textes de Bakounine sur \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb femme que de rappeler \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb diff\u00e9rence).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je laisse de c\u00f4t\u00e9 ces anecdotes, qui cependant n&rsquo;ont rien de trivial, pour m&rsquo;int\u00e9resser maintenant \u00e0 deux types de textes dans lesquels Bakounine \u00e9voque la question de l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9minine\u00a0: des programmes politiques, qui exposent une sorte de credo politique, ensemble de principes qui doivent r\u00e9gir la soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;avenir, et des textes historico-philosophiques o\u00f9 il s&rsquo;agit de proposer quelque chose comme une philosophie de la libert\u00e9 et une histoire des luttes pour la libert\u00e9. Du c\u00f4t\u00e9 des programmes, le texte le plus riche sur la question des femmes, c&rsquo;est le <em>Cat\u00e9chisme<\/em> <em>r\u00e9volutionnaire<\/em> de 1866, qui est d&rsquo;autant plus int\u00e9ressant que Bakounine semble alors tr\u00e8s proche des id\u00e9es proudhoniennes (il a revu Proudhon un peu plus d&rsquo;un an avant, juste avant qu&rsquo;il ne meure, et ses premiers textes socialistes libertaires portent la trace de la lecture de Proudhon et des \u00e9changes qu&rsquo;il a pu avoir avec lui). Or dans ce texte, Bakounine se  prononce tr\u00e8s fermement pour \u00ab\u00a0l&rsquo;abolition non de la famille naturelle, mais de la famille l\u00e9gale, fond\u00e9e sur le droit civil et sur la propri\u00e9t\u00e9. Le mariage religieux et civil est remplac\u00e9 par le mariage libre. Deux individus majeurs et de sexe diff\u00e9rent ont le droit de s&rsquo;unir et de se s\u00e9parer selon leur volont\u00e9, leurs int\u00e9r\u00eats mutuels et les besoins de leur c\u0153ur, sans que la soci\u00e9t\u00e9 ait le droit, soit d&#8217;emp\u00eacher leur union, soit de les y maintenir malgr\u00e9 eux.\u00a0\u00bb  (dans mon \u00e9dition du cat\u00e9chisme dans Bakounine, <em>Principes et organisation de la soci\u00e9t\u00e9 internationale r\u00e9volutionnaire<\/em>, Le Chat Ivre, 2013, p. 61)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On notera bien s\u00fbr au passage que cette disposition conduit \u00e0 prohiber les unions homosexuelles. En revanche, il s&rsquo;agit d&rsquo;une rupture nette et consciente avec ce que Proudhon racontait sur le mariage, en particulier dans les 10\u00e8me et 11\u00e8me \u00e9tudes de <em>De la Justice<\/em>, o\u00f9 Proudhon faisait du mariage la premi\u00e8re institution de justice, cens\u00e9e compenser \u00ab\u00a0l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de la femme\u00a0\u00bb en lui attribuant une dignit\u00e9 et un r\u00f4le. Il me semble qu&rsquo;un tel passage doit \u00eatre mis en rapport avec ce que Bakounine \u00e9crit quelques ann\u00e9es plus tard dans <em>L&#8217;empire knouto-germanique et la r\u00e9volution sociale <\/em>(<em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, Champ Libre, 1982, p. 403), o\u00f9 il affirme la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00ab\u00a0l&rsquo;abolition des \u00c9tats et de la liquidation radicale et compl\u00e8te du monde et des institutions th\u00e9ologiques, politiques et juridiques, principe que Proudhon a eu l&rsquo;honneur d&rsquo;annoncer, quoique d&rsquo;une mani\u00e8re tr\u00e8s incompl\u00e8te\u00a0\u00bb. Or pr\u00e9cis\u00e9ment, ne peut-on voir dans cette d\u00e9claration une allusion au refus proudhonien de mettre en cause l&rsquo;institution du mariage?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Cet \u00e9cart avec Proudhon a des r\u00e9percussions sur la diff\u00e9rence des anarchismes bakouninien et proudhonien\u00a0: l&rsquo;accent chez Bakounine est mis bien davantage sur la libert\u00e9 que sur la justice. C&rsquo;est ce qu&rsquo;attestent d&rsquo;autres propositions contenues dans le <em>Cat\u00e9chisme<\/em>, qui reconna\u00eet ainsi (\u00a73) dans la libert\u00e9 \u00ab\u00a0le droit absolu de tout homme ou femme majeurs, de ne point chercher d&rsquo;autre sanction \u00e0 leurs actes que leur propre conscience et leur propre raison, et de n&rsquo;en \u00eatre par cons\u00e9quent responsable que vis-\u00e0-vis d&rsquo;eux-m\u00eames d&rsquo;abord\u00a0; ensuite vis-\u00e0-vis de la soci\u00e9t\u00e9 dont ils font partie, mais en tant seulement qu&rsquo;ils consentent librement \u00e0 en faire partie.\u00a0\u00bb (p. 37-38) Il appara\u00eet donc que Bakounine \u00e9tend \u00e0 la famille elle-m\u00eame le principe de libre association que Proudhon r\u00e9servait aux rapports entre foyers, repr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur par l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment masculin. En outre, d&rsquo;une mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, le <em>Cat\u00e9chisme<\/em> prend la peine de pr\u00e9ciser qu&rsquo;il pr\u00f4ne une \u00e9galit\u00e9 int\u00e9grale dans les droits politiques entre hommes et femmes (p. 40, o\u00f9 il est par exemple question de suffrage universel de tous les individus, hommes et femmes majeurs), un droit \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation \u00e9gal pour les individus des deux sexes (p. 41 &#8211; ce principe est \u00e9galement d\u00e9fendu dans la s\u00e9rie d&rsquo;articles de 1869 sur \u00ab\u00a0L&rsquo;instruction int\u00e9grale\u00a0\u00bb), une libert\u00e9 de circulation pour les individus des deux sexes (<em>ibid.<\/em>), etc. D&rsquo;une mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, le texte soutient une \u00ab\u00a0\u00e9galit\u00e9 de l&rsquo;homme et de la femme dans tous les droits politiques et sociaux\u00a0\u00bb (p. 68). Il y a \u00e9galement des consid\u00e9rations sur la prise en charge des femmes enceintes, mais au titre de l&rsquo;enfant qu&rsquo;elles portent (p. 62).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On notera toutefois que cette revendication d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale s&rsquo;op\u00e8re sur le fond d&rsquo;une forme de diff\u00e9rentialisme\u00a0: dans tous les textes \u00e9quivalents de Bakounine, on retrouve cette formule\u00a0: \u00ab\u00a0la femme, diff\u00e9rente de l&rsquo;homme, mais non \u00e0 lui inf\u00e9rieure, intelligente, travailleuse et libre comme lui, est d\u00e9clar\u00e9e son \u00e9gale dans les droits comme dans toutes les fonctions et devoirs politiques et sociaux\u00a0\u00bb (p. 61 &#8211; ce passage pr\u00e9c\u00e8de imm\u00e9diatement celui sur l&rsquo;abolition du mariage, et appara\u00eet d\u00e8s lors lui aussi comme une charge anti-proudhonienne implicite). On ne manquera pas de relever cependant, selon un sch\u00e9ma qui a \u00e9t\u00e9 bien mis en \u00e9vidence par exemple par Christine Delphy, que le discours sur la diff\u00e9rence fonctionne ici \u00e0 sens unique (la femme est diff\u00e9rente) et semble s&rsquo;adosser \u00e0 une conception uniformisante sinon essentialiste (\u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb femme). Quant \u00e0 savoir en quoi ces diff\u00e9rences consistent, et pourquoi il est pertinent de les mentionner dans un programme politique, on repassera&#8230;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On a vu que l&rsquo;anarchisme de Bakounine pouvait \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9, par diff\u00e9rence avec celui de Proudhon, comme un anarchisme de la libert\u00e9 plus que comme un anarchisme de la justice. Or lorsqu&rsquo;il affirmait sa pr\u00e9f\u00e9rence pour la notion de justice, Proudhon le faisait pr\u00e9cis\u00e9ment par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que la libert\u00e9 aurait d&rsquo;ind\u00e9fini et d&rsquo;absorbant. Par ailleurs, la justice chez Proudhon consistait aussi \u00e0 avoir sa dignit\u00e9 en autrui. Il me semble pr\u00e9cis\u00e9ment que la conception qu&rsquo;il propose de la libert\u00e9 permet \u00e0 Bakounine de rem\u00e9dier \u00e0 ces caract\u00e9ristiques que Proudhon croyait devoir rep\u00e9rer dans la libert\u00e9 (force dissolvante, si l&rsquo;on veut) &#8211; et qui permettait en m\u00eame temps de rendre compte de son opposition \u00e0 l&rsquo;amour libre. Or l&rsquo;une des formules les plus frappantes par lesquelles Bakounine pr\u00e9sente ce qu&rsquo;il faut bien appeler sa philosophie de la libert\u00e9 est la suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les \u00eatres humains qui m&rsquo;entourent, hommes et femmes, sont \u00e9galement libres. La libert\u00e9 d&rsquo;autrui, loin d&rsquo;\u00eatre une limite ou la n\u00e9gation de ma libert\u00e9, en est au contraire la condition n\u00e9cessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la libert\u00e9 d&rsquo;autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m&rsquo;entourent et plus profonde et plus large est leur libert\u00e9, et plus \u00e9tendue, plus profonde et plus large devient ma libert\u00e9.\u00a0\u00bb (<em>L&#8217;empire knouto-germanique<\/em>, \u00e9dition cit\u00e9e p. 173) Cette formule, o\u00f9 l&rsquo;on ne peut manquer de relever qu&rsquo;elle fait de la libert\u00e9 d&rsquo;autrui, quel qu&rsquo;il soit, une condition de ma propre libert\u00e9, affirme le caract\u00e8re \u00e0 la fois dynamique et relatif de la libert\u00e9\u00a0: la libert\u00e9 est avant tout un processus d&rsquo;\u00e9mancipation, qui ne fait jamais de nous un empire au sein d&rsquo;un empire, mais demeure relative \u00e0 ce qu&rsquo;on pourrait appeler la quantit\u00e9 de libert\u00e9 qui nous entoure. Il faudrait ajouter \u00e0 cela ce que Bakounine dit de la r\u00e9volte, \u00e9tape pr\u00e9liminaire de tout processus d&rsquo;\u00e9mancipation, qui peut tout au plus \u00eatre suscit\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais d\u00e9pend du sujet lui-m\u00eame, de sorte que l&rsquo;\u00e9mancipation est aussi toujours une auto-\u00e9mancipation.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Pourtant, on ne trouve pas de texte o\u00f9 Bakounine valorise, comme il le fait \u00e0 propos du prol\u00e9tariat, la lutte des femmes pour leur \u00e9mancipation. C&rsquo;est m\u00eame l&rsquo;une des principales carences pratiques de son anarchisme que de ne pas \u00e9voquer cette question, et m\u00eame en pratique d&rsquo;y \u00eatre peu attentif. Une anecdote \u00e0 ce sujet, <a href=\"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/bakounine-et-les-ovalistes-lyonnaises-une-question-de-rene-berthier-a-la-cantonade-611\/\">dont il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 question sur ce blog<\/a> avec des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9cieux fournis par Mathieu L\u00e9onard &#8211; m\u00eame si on ne sait pas quelle fut la part de responsabilit\u00e9 de Bakounine dans cet \u00e9pisode : \u00e0 la suite de la lutte des ouvri\u00e8res ovalistes lyonnaises en juin 1869, celles-ci adh\u00e9r\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;Internationale et il fut question qu&rsquo;elles envoient une d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e au congr\u00e8s de B\u00e2le de l&rsquo;organisation. Or dans un contexte de chasse aux mandats, les internationaux lyonnais, amis de Bakounine, sacrifi\u00e8rent les ovalistes (en l&rsquo;occurrence Philom\u00e8ne Rozan) au profit du r\u00e9volutionnaire russe, ce qui permit \u00e0 ce dernier d&rsquo;assister au congr\u00e8s, mandat\u00e9 \u00e0 la fois par les ouvri\u00e8res lyonnaises et par les m\u00e9caniciens de Naples, signe du peu de cas que faisaient en pratique les militants de l&rsquo;\u00e9poque (\u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, dont celle, notable, de Beno\u00eet Malon, compagnon de la f\u00e9ministe Andr\u00e9 L\u00e9o) de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais la pratique \u00e9tant ici en retard sur la th\u00e9orie, revenons \u00e0 cette derni\u00e8re. Si pour Bakounine la libert\u00e9 est un processus, apparent\u00e9 \u00e0 la reconnaissance r\u00e9ciproque qui en permet l&rsquo;approfondissement, elle peut aussi \u00eatre rep\u00e9r\u00e9e dans l&rsquo;histoire. Et sous cet angle aussi, Bakounine rencontre la question de la libert\u00e9 des femmes, ou bien plut\u00f4t la question de leur oppression sp\u00e9cifique. Dans sa pol\u00e9mique antith\u00e9ologique, il se demande ainsi : \u00ab\u00a0N&rsquo;est-ce pas \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise qu&rsquo;incombe le soin de pervertir les jeunes g\u00e9n\u00e9rations, les femmes surtout\u00a0?\u00a0\u00bb (<em>L&#8217;empire knouto-germanique<\/em>, \u00e9dition cit\u00e9e p. 304 &#8211; une variante de ce texte, parfois connu comme \u00ab\u00a0la Commune de Paris et la notion de l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb est plus claire encore et vise l&rsquo;enseignement de l&rsquo;\u00c9glise\u00a0: p. 533). Mais il y a aussi ce passage, consacr\u00e9 lui aussi au christianisme, dans le m\u00eame texte (p. 136), o\u00f9 il souligne que le Christ s&rsquo;est d&rsquo;abord adress\u00e9 \u00e0 ce que Bakounine appelle \u00ab\u00a0les deux classes les plus opprim\u00e9es, les plus souffrantes et naturellement aussi les plus ignorantes de l&rsquo;Antiquit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir les esclaves et les femmes (on peut aussi penser \u00e0 un passage p. 172 sur la reconnaissance de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes, mais seulement devant Dieu, par le christianisme). Cette d\u00e9signation des femmes comme une classe me semble particuli\u00e8rement devoir \u00eatre relev\u00e9e, car je n&rsquo;en connais pas d&rsquo;autre \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque\u00a0: \u00eatre une classe, cela signifie \u00eatre un groupe social, dans une position d&rsquo;oppression sp\u00e9cifique qui est elle-m\u00eame d\u00e9termin\u00e9e socialement, et qui doit faire valoir collectivement ses int\u00e9r\u00eats. On pourrait aussi mentionner que dans les textes r\u00e9jouissants qu&rsquo;il consacre \u00e0 Satan, Bakounine souligne le fait que celui-ci s&rsquo;adresse d&rsquo;abord \u00e0 la femme, ce qui est habile politiquement (pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de ce statut d&rsquo;oppression sp\u00e9cifique) &#8211; or ce th\u00e8me satanique est encore un clin d&rsquo;\u0153il \u00e0 Proudhon, mais d\u00e8s lors aussi une pierre dans le petit jardin de sa misogynie. Un b\u00e9mol toutefois\u00a0: cela conduit \u00e0 faire des femmes, en raison certes de leur position de classe, des \u00eatres plus r\u00e9ceptifs que les autres \u00e0 la propagande religieuse, ce qui est un topos de la litt\u00e9rature masculine anticl\u00e9ricale de la fin du XIXe si\u00e8cle (et fut l&rsquo;une des bonnes raisons &#8211; \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;\u00eatre la vraie &#8211; avanc\u00e9es pour leur refuser le droit de vote dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche des t\u00eates politiques).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Quelques \u00e9l\u00e9ments de conclusion\u00a0: il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;opposer Proudhon et Bakounine, mais de montrer les transformations du discours anarchiste qu&rsquo;implique la prise en compte de la question de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes\u00a0; il ne s&rsquo;agit pas non plus de pr\u00e9senter Bakounine comme un h\u00e9ros de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes, tout au plus comme quelqu&rsquo;un qui y a \u00e9t\u00e9 sensibilis\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t, et surtout quelqu&rsquo;un dont les textes rendent compte (mais tr\u00e8s partiellement) d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9, la participation des femmes au mouvement ouvrier et l&rsquo;essor d&rsquo;un mouvement f\u00e9ministe qui est un mouvement d&rsquo;\u00e9mancipation autonome. Cela signifie que l&rsquo;anarchisme n&rsquo;est pas un bloc monolithique \u00e9tanche aux tares de la soci\u00e9t\u00e9, ou aux mouvements qui visent \u00e0 y mettre fin, il n&rsquo;est pas non plus pr\u00e9muni par essence contre le sexisme, et enfin il n&rsquo;est pas davantage condamn\u00e9 par le p\u00e9ch\u00e9 originel de celui qui se d\u00e9clara le premier anarchiste.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Une derni\u00e8re remarque sur l&rsquo;importance de cette question pour les rapports entre Proudhon et Bakounine : il reste frappant que, lorsqu&rsquo;il \u00e9voque, avec une tonalit\u00e9 nettement anti-proudhonienne, les questions du mariage et de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes, Bakounine ne mentionne jamais explicitement Proudhon, et lorsqu&rsquo;il critique ce dernier \u00e0 propos du caract\u00e8re incomplet de sa critique des institutions juridiques, il ne mentionne jamais explicitement le mariage. Il n&rsquo;est pas impossible, de ce point de vue, que Bakounine ait sacrifi\u00e9 la franchise non seulement \u00e0 une forme de fid\u00e9lit\u00e9 <em>post-mortem<\/em> \u00e0 la figure de Proudhon, mais aussi \u00e0 des consid\u00e9rations strat\u00e9giques : dans le contexte de la 1\u00e8re Internationale, o\u00f9 la plupart de ses amis sont des proudhoniens de gauche, Bakounine a besoin de la r\u00e9f\u00e9rence positive \u00e0 Proudhon, quand bien m\u00eame une partie de ces proudhoniens de gauche (comme l&rsquo;a rappel\u00e9 Mathieu L\u00e9onard dans ses commentaires \u00e0 l&rsquo;article sur les ovalistes, \u00e0 propos de Beno\u00eet Malon) avaient d\u00e9j\u00e0 rompu avec Proudhon sur cette question.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui le 8 mars, qui est une journ\u00e9e de revendication en faveur des droits des femmes, et non pas \u00ab\u00a0la journ\u00e9e de la femme\u00a0\u00bb, comme on l&rsquo;entend dire trop souvent (ce qui permet de passer sous silence qu&rsquo;il y a une lutte des femmes pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des droits et de\u00a0 faire croire que \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[98,97,96],"tags":[99,305],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/872"}],"collection":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=872"}],"version-history":[{"count":6,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/872\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":877,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/872\/revisions\/877"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=872"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=872"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/atelierdecreationlibertaire.com\/blogs1\/bakounine\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=872"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}