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Make Rojava Green Again
La Décroissance n° 161 - juillet-août 2019

Le Kurdistan syrien sur la voie de l’écologie sociale ?

Le Rojava, ou Kurdistan syrien, a de quoi attirer l’attention des partisans de la décroissance : on dit que cette région autonome du nord de la Syrie appliquerait tes principes du municipalisme libertaire et de l’écologie sociale chers à Murray Bookchin, l’un des maîtres à penser de notre courant d’idées. D’autres sources d’information douchent cet enthousiasme et accusent le parti des travailleurs kurdes (PKK) et sa branche syrienne le Parti de l’union démocratique (PYD) de régner d’une main de fer, dans un contexte d’affrontements armés, notamment avec la Turquie et les islamistes. Pour en savoir plus, nous avons interrogé Lougar Raynmarth, militant au sein de la Commune internationaliste du Rojava, qui a contribué à la publication du livre Make Rojava Green Again (Atelier de création libertaire, 2019).

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La Décroissance : Abdullah Öcalan, dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), est réputé pour avoir réorienté le PKK du marxisme-léninisme vers le confédéralisme démocratique, inspiré de Murray Bookchin. En quoi cela consiste-t-il ?

Lougar Raynmarth : C’est un modèle d’organisation démocratique alternatif à l’État-nation. Il consiste en l’auto-administration des peuples dans un système fédéral et décentralisé. Il est basé sur des communes locales d’environ 300 personnes, qui ont souveraineté sur les décisions concernant leur secteur, et qui envoient un binôme de délégués homme-femme aux niveaux supérieurs d’instances démocratiques, en accord avec la géopolitique locale : commune, district, ville, canton, région...

Pour reprendre Öcalan : « On peut qualifier ce type de gouvernance d’administration politique non-étatique ou encore de démocratie sans État. Les processus démocratiques de prise de décision ne doivent pas être confondus avec les processus auxquels les administrations publiques nous ont habitués. Les démocraties gouvernent, là où les Etats se contentent d’administrer. Les États sont fondés sur la force, les démocraties se basent sur le consensus collectif. Les postes de responsabilité de l’État sont attribués par décret, bien qu’ils soient en partie légitimés par des élections. Les démocraties fonctionnent avec des élections directes. L’État juge légitime l’usage de la coercition, tandis que les démocraties reposent sur la participation volontaire. Le confédéralisme démocratique est ouvert aux autres groupes et factions politiques. Il s’agit d’un système flexible, multiculturel, antimonopolistique et fondé sur le consensus. L’écologie et le féminisme comptent parmi les piliers de celui-ci. »

Dans votre ouvrage Make Rojava Green Again , vous affirmez que le « capitalisme verts est une imposture, qu’il faut transformer profondément l’organisation sociale pour mettre fin à la surexploitation de la nature. En quoi l’écologie sociale rejoint-elle la décroissance ? Et comment expliquez-vous la popularité croissante des idées de Murray Bookchin ces dernières années ?

L’écologie sociale rejoint la décroissance en ce qu’elle propose de sortir de l’impératif capitaliste du « croître ou mourir », qui est la « loi de vie » meule du système de marché, comme le dit Murray Bookchin. Le message principal de l’écologie sociale est que la domination de la nature par les êtres humains, et la destruction écologique qui s’ensuit, trouve sa source dans la domination de l’humain par l’humain. Il nous faut donc analyser les systèmes historiques de domination comme l’État-nation et reconnaître les formes de sociétés qui s’y sont opposées pour façonner un nouveau système défendant nos vies démocratiques et, par suite, l’envi¬ronnement, un système que Murray Bookchin a appelé communalisme ou municipalisme libertaire, et Abdullah Öcalan confédéralisme démocratique. La philosophie et la pratique de l’écologie sociale consistent à dire qu’il est possible d’intégrer l’écosystème humain dans l’écosystème environnemental en s’organisant par confédération de communes libertaires. Ce projet a vocation à enrichir la nature autant que la vie sociale humaine.

Le succès croissant de Bookchin n’est pas sans lien avec l’apparition du Rojava sur le planisphère de la gauche mondiale. La pratique réelle d’un socialisme au XXIe siècle, sous la forme d’une révolution démocratique, féministe et écologique radicale, rend forcément curieux des idées et des penseurs qui en sont à l’origine ou l’ont influencé. Aussi, les problématiques écologiques et sociales auxquelles nous faisons face, de façon de plus en plus claire chaque jour, trouvent des réponses cohérentes dans ses thèses, qui sont exposées avec des références principalement européennes et nord-américaines. Pour ainsi dire, dans le contexte occidental actuel, il tombe juste. Bookchin est un auteur par lequel on peut commencer à réfléchir à s’organiser ici et maintenant pour aller vers une société en confédération de communes et créer un, puis deux, puis trois autres Rojava. Mais, dans cette veine-là, le lecteur occi¬dental ne doit pas délaisser Öcalan car, pour nous, les deux théoriciens sont tout aussi pertinents, et l’honnêteté intellectuelle nous pousse à voir plus loin que les frontières pré-établies et à prendre les idées et propositions d’Öcalan pour ce qu’elles sont réellement : à savoir, un modèle de pensée révolutionnaire qui a débouché sur une pratique socialiste, féministe et écologique concrète et à grande échelle. Il gagnerait à être davantage discuté.

Des critiques tempèrent la fascination qu’exerce le « Rojava libertaire » sur une partie des anticapitalistes occidentaux. Dans son texte Guerre et paix au Kurdistan , Abdullah Öcalan admet lui-même que « le PKK possède depuis sa conception une structure hiérarchique similaire à celui des États », et qu’une telle structure entre en contradiction « avec les principes de démocratie, de liberté et d’égalité ». Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab, auteurs de Burning Country (L’échappée, 2019), un livre de référence sur la révolution syrienne, affirment même : « Bien qu’il prétende avoir pris un virage libertaire, le PYD (Parti de l’union démocratique, la branche syrienne du PKK) reste un parti autoritaire et fortement centralisé. Il exerce un contrôle ultime sur les conseils cantonaux. Il a été accusé d’avoir réprimé l’opposition politique et les manifestations pacifiques, fermé des stations de radio indépendantes, et même assassiné, emprisonné et torturé des opposants. [...] Au Rojava, les énergies révolutionnaires ont ainsi été canalisées, contrôlées et parfois réprimées par un parti autoritaire. » Que répondez-vous à ces accusations ? Au-delà des déclarations d’intention, le « confédéralisme démocratique » se réalise-t-il dans les faits au Rojava ? Comment une société libre et écologique pourrait-elle émerger alors que la guerre déchire la région ?

À l’heure actuelle, le confédéralisme démocratique fait ses preuves et convainc au-delà des frontières du Rojava puisque ce système politique est devenu « l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie ». Le Rojava n’en est pour ainsi dire plus qu’une région, même s’il en reste le cœur. Ainsi donc, on trouve le système communal et fédéral dans des régions à dominante arabe. Sur le plan économique et démocratique, les coopératives et les communes se multiplient et, au niveau militaire, le pouvoir est en voie de décentralisation comme en témoigne l’apparition de conseils militaires locaux dans plusieurs villes. Cela peut surprendre dans une situation où on pourrait penser qu’un pouvoir centralisé aurait tout intérêt à maintenir sa hiérarchie pour opposer plus de puissance aux forces extérieures. Mais la démarche du mouvement est tout autre, il est en voie de démocratisation constante. Il organise localement des contre-pouvoirs démocratiques et d’autodéfense, les Forces de défense du peuple (HPC), qui permettent la résilience de ce système face à des attaques du régime d’Assad et de Daech, mais aussi, virtuellement, face au mouvement lui-même en cas de désaccord. Ainsi donc, venant d’un historique autoritaire, et face à une situation de guerre, le mouvement suit une tendance libertaire et parvient à organiser une démocratie semi-directe car il se réfère à une idéologie forte, que des institutions démocratiques en interne des partis comme dans la société réussissent à faire respecter, ou à faire face à des tentatives de déstabilisation et de délégitimation par le régime d’Assad et la Turquie.

Malgré ces réussites, une société libre et écologique ne se réalisera pleinement que par l’arrêt des conflits armés et la reconnaissance de l’autonomie de la zone, ce qui permettra d’aller vers une solution démocratique et fédéraliste pour la Syrie et peut-être plus encore.

Avec votre campagne Make Rojava Green Again, vous lancez un appel international à soutenir la construction d’une société écologique au Rojava. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’initiative première de Make Rojava Green Again est le développement de la Commune internationaliste comme lieu-école et pionnier pour promouvoir une conscience et une pratique écologiques au Rojava. Elle sert de lieu d’accueil aux internationalistes arrivant dans la région, pour découvrir la société et en savoir plus sur sa culture et son fonctionnement. Nous voulons aussi en faire un lieu d’expérimentation et d’exposition, au bénéfice du reste de la société, des technologies écologiques les plus porteuses d’avenir telles que la permaculture, l’agroécologie, les énergies solaires et éoliennes ainsi que la phyto-épuration. En concordance avec le comité écologique de Derik, ville à laquelle nous sommes rattachés, nous avons établi un plan de développement d’une pépinière d’arbres pour la réserve naturelle de Hayaka. Aussi, plus récemment, nous avons entamé la dépollution et la réhabilitation d’une partie des berges d’une rivière dans la ville de Derik. Nous commençons à tisser des liens également avec les coopératives locales, auxquelles nous rendons visite, ainsi qu’avec un petit village du canton, en participant notamment aux travaux collectifs sur leurs terres communales, réimplantées sur inspiration des Commouns anglais, que le capitalisme agraire a détruit par le mouvement des enclosures au XVIe siècle.

Les projets et partenariats à créer ne manquent pas, mais la main-d’œuvre et les compétences nous font encore grandement défaut, même si l’équipe n’arrête pas de grandir. Il y a tant à faire ! C’est pourquoi nous appelons toutes les bonnes volontés, avec ou sans qualifications techniques, à nous soutenir et/ou à nous rejoindre.

Quelle est la situation écologique dans la région ?

La situation écologique est très difficile. Plusieurs facteurs jouent. Tout d’abord la situation de guerre est la première cause de dévastation écologique, avec la pollution des sols par les résidus de munitions, comme les cartouches à uranium appauvri utilisées par la coalition internationale. En ce moment même, des incendies provoqués par l’État turc et les milices djihadistes sont en train de brûler des dizaines de milliers d’hectares de blé dans le nord et l’est de la Syrie, ainsi que des milliers d’oliviers dans la région d’Afrin, dont c’est le symbole.
Deuxièmement, les politiques de monoculture, au service des marchés capitalistes nationaux et internationaux et au service de l’État qui voulait rendre les régions toutes dépendantes de son appareil central, ont détruit les sols et pollué les rivières sur ces cinquante dernières années.
Troisièmement, l’absence de système de traitement des eaux et des déchets fait de la Syrie une déchetterie à l’air libre, où chacun gère ses déchets en les brûlant au mazout.
Pour finir, les savoirs traditionnels, de gestion locale du sol et de l’environnement, avec une pratique empirique en accord avec la biorégion, ont été en majorité perdus à la suite de l’interdiction en vigueur pendant 50 ans de planter individuellement des arbres et d’avoir des potagers, en plus de la politique de monoculture chimique. Il faut donc repartir, non pas de zéro, mais de très loin.

Pour faire reverdir le Rojava, vous vous efforcez notamment de développer une polyculture paysanne et de replanter des arbres.

Les agriculteurs du Rojava sont appelés à mettre en place une rotation des cultures pour permettre la régénération des sols. Mais l’impératif imposé par la situation de guerre, l’embargo et la fragilité des accords politiques et économiques (par exemple, le gouvernement Assad a besoin de la réserve à blé du Rojava, aussi fait-il du chantage sur certains accords pour que la région maintienne son exportation de blé) bloquent l’avancement des perspectives écologiques.
Pour le moment, nos agriculteurs sont encore en phase de reconnaissance de la faune et de la flore locales, nous plantons des oliviers, des figuiers et d’autres arbres fruitiers sur la commune et dans la réserve d’Hayaka, nous développons le compostage de la matière organique, nous essayons de réutiliser au maximum nos déchets comme par exemple le thé que nous consommons en grandes quantités et dont les feuilles se transforment en un excellent paillage, en plus de nourrir le sol. Nous séparons nos eaux usées en eaux grises et en eaux noires, avec les citernes qui correspondent, mais leur traitement n’est pour le moment pas assuré. Certains de nos camarades ont de solides compétences en permaculture et en jardinage, ce qui permet d’assurer la qualité esthétique du lieu et notre autonomie en aromates, en laitues et en bulbes (oignon, ail), et bientôt davantage.

Vous écrivez : « Seul le contrôle direct et démocratique des moyens de production et des terres (et donc des ressources écologiques) par le peuple peut créer une alternative socio-écologigue. » Pourquoi l’écologie sociale passe-t-elle par l’autodétermination locale ?

Parce que la terre appartient à ceux qui vivent dessus et qui en dépendent. Et parce que ce sont les gens qui vivent réellement sur les terres qui sont directement touchés par leur dévastation écologique. Ils sont donc les premiers à voir les problèmes et à pouvoir s’y attaquer, au sein d’un système démocratique qui permet à chacun d’accéder aux connaissances nécessaires, et qui permet au pouvoir collectif de s’exprimer pour mettre en place de grandes mesures, sans laisser le pouvoir et l’expertise entre les mains d’une élite ou d’une entreprise privée, protégées par un Etat armé.
De plus, avec cette philosophie, tout le monde devient écologiste. La dégradation écologique ayant été causée par la domination humaine, il faut la participation de tous pour y faire face. C’est pourquoi nous devons construire un récit collectif qui appelle à ce que tout le monde prenne soin de la nature, récit que le communalisme peut contribuer à apporter.