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La pensée sociale d’Élisée Reclus, géographe anarchiste
Les Cahiers Élisée Reclus, numéro 4, mars 1997

« L’imagination écologique » d’Élisée Reclus
notes sur un livre de John P. Clark [1], par Joël Cornuault

Venant après les études biographiques des universitaires Gary S. Dunbar et Marie Fleming publiées en Amérique du Nord en 1978 et 1979 [2], La Pensée sociale d’Élisée Reclus, géographe anarchiste, constitue à mes yeux la discussion la plus moderne, et surtout la plus unitaire [3], entreprise à ce jour des idées d’Élisée Reclus.

Est-ce coïncidence si une étude comme celle de John P. Clark a été entreprise aux États-Unis plutôt qu’en Europe ? Différentes raisons font penser le contraire. D’abord, parce qu’Élisée se rattachait, on l’a souvent dit, en dépit de son athéisme opiniâtre, au protestantisme, jusque dans ce que j’appellerais sa vision politiquement transposée du paradis terrestre et de la fraternité humaine. Ensuite, parce qu’il avait lui-même une bonne connaissance des pays anglo-saxons et de leur culture (sa jeunesse et sa formation au contact des géographes allemands ne le font guère oublier). Parce que ces sociétés, encore, l’influencèrent en retour, le fait paraît peu discutable. Parce que, enfin, c’est aux États-Unis, où la sensibilité écologiste (elle-même héritière du communalisme et des mouvements sectaires, sur lesquels, d’ailleurs, Élisée avait réfléchi [4]),s’est développée dans les années 1960, que s’offre peut-être le terrain le plus favorable à « l’imagination écologique » d’Élisée Reclus, suivant une expression de Clark qui devrait faire école.
Loin de faire reposer son œuvre et ses théories sur le socle trop étroit de l’Évolution, la Révolulion et l’Idéal anarchique, de quelques pamphlets et lettres où Reclus s’efforçait (souvent en réponse à des attaques) de préciser la nature de sa philosophie sociale, le livre de John P. Clark est la première étude qui, en termes actuels et accessibles à tous, envisage l’anarchisme d’Élisée dans ses traits extensifs, dans la totalité des éléments qui le constituent. I1 rompt ainsi avec une lecture traditionnelle, amorcée par Paul Reclus et, dans une moindre mesure, Jacques Mesnil, et renoue d’une certaine façon avec celle de son collègue belge de Greef, lorsque celui-ci affirmait en 1906 : « La géographie de Reclus embrassa à la fois la configuration de la planète, la géologie, la minéralogie, le climat, la flore, la faune, la population humaine considérées dans toutes ses conditions politiques et sociales. Cette géographie n’est plus exclusivement ni mathématique, ni physique, ni politique, ni anthropologique, ni même historique : elle est sociale, au sens le plus large, intégrale. » [5]
Les positions anarchistes les plus avérées de Reclus (avec l’anti-étatisme, l’anti-parlementarisme et l’ant-iélectoralisme pour clés de voûte) ne sauraient être mésestimées, et ont d’ailleurs été étudiées avec une grande précision factuelle par Marie Fleming dans son ouvrage précédemment cité, très utile pour connaître l’activité pratique de Reclus au sein du mouvement anarcho-communiste et reposant sur un minutieux travail d’archives. Mais c’est en se livrant à une lecture serrée de L’Homme et la Terre que John P. Clark parvient à combiner les différentes facettes de sa pensée dans un ensemble, englobant le naturisme d’Élisée, son végétarisme, sa morale de la responsabilité d’inspiration chrétienne, son « sentiment de la nature », sa compassion « bouddhiste » pour toutes les créatures vivantes, son internationalisme ou encore son féminisme.
L’analyse de l’apport typiquement reclusien à la pensée et à l’action anarchistes européens à laquelle se livre ensuite John P. Clark, semble également sûre et équilibrée. Si elle paraît moins fouillée que celle de Marie Fleming dans sa présentation des faits, sa contribution relève les accomplissements comme les faiblesses théoriques d’Élisée, qui se laissait parfois aller à une « rhétorique édifiante » et à de beaux discours sur les vertus révolutionnaires à lettres capitales (Justice, Égalité, Idéal), abusant bien un peu d’un langage moralisateur. On lira chez Clark d’excellentes pages sur l’originalité d’une vision libertaire plaçant la commune au centre de toute société possible, depuis la polis grecque jusqu’aux communautés basques, en passant parla cité médiévale, d’où il résulte, à mon avis, des propositions théoriques plus riches et plus opératoires que celles qui ont été jusqu’ici avancées situer Élisée Reclus dans une perspective « socio-écologique », me paraît plus fidèle à son esprit même que de percevoir en lui un pionnier de la « géopolitique ». De la politique, c’est-à-dire de la question du pouvoir et de la domination – par l’État, par toute autre institution ou personne privée, Reclus ne songeait, ce me semble, qu’à se passer.
Peut-être le livre de John P. Clark réserve-t-il une place insuffisante à ce qu’on a appelé l’« esprit du temps » dans la formation et le développement des idées de Reclus, et peut-être celles-ci ne sont-elles pas suffisamment replacées dans le contexte européen où elles naquirent. Ainsi, l’imbrication d’histoire et de géographie qui marque L’Homme et la Terre, et nous paraît maintenant si moderne, peut être perçue comme l’héritage de la longue période où histoire et géographie n’existaient pas en domaines séparés. À cet égard, Élisée et son encyclopédisme sont encore, à la veille de la spécialisation scientifique qui a marqué notre siècle, des fruits très purs de l’humanisme à la Pic de la Mirandole. Beaucoup plus généralement, l’idée de totalité – dont rend compte le concept de « holisme » abondamment sollicité par John P. Clark –, qui parcourt l’œuvre de Reclus parcourt aussi toute la pensée scientifique et philosophique de la seconde moitié du XIXème siècle - en géographie, sous le nom d’ « unité terrestre » (Vidal de la Blache) ou de « principe de connexité » (Brunhes) [6]. De même que la sociologie naissante ou les utopies pédagogiques. De sorte que la personnalité des travaux d’Élisée tiendrait dans le type de réponse qu’il donna à des questions de son époque, qu’il n’avait ni soulevées ni inventées lui-même.
John P. Clark qui, nul doute, possède une grille de lecture, influencée par les thèses de Murray Bookchin, hisse la discussion de la pensée sociale et politique d’Élisée Reclus au niveau d’excellence qu’elle mérite. Peu de travaux jusqu’à présent y atteignaient en France. La lecture de son livre est recommandée parce qu’il est documenté selon les exigences les plus récentes (sur ce point, toutes les études venues d’outre-Atlantique font preuve d’une rigueur qui semble faire défaut ici) ; parce qu’il ne cède pas à l’hagiographie ; parce qu’il montre une connaissance fine et intériorisée de l’histoire et de la philosophie mêmes qui sont en cause.


NOTES :

[1] John P. Clark, La pensée .sociale d’Élisée Reclus, géographe anarchiste, traduction de Sylvie Tomolillo revue par Ronald Creagh, Atelier de Création Libertaire, Lyon, 1996.

[2] Gary S. Dunbar, Élisée Reclus. Historian of Nature, Archon Books, Hamden, 1978 ; Marie Fleming, The Geography of Freedom, introduction par George Woodcok, Black Rose Books, Montréal, 1988

[3] En France, Reclus est souvent mutilé. Ou bien on le rattache au courant anarchiste traditionnel et fait de lui un porte-drapeau sans très bien dire en quoi consiste son apport, ni scientifique ni politique ; ou bien on l’aborde en géographe, mais séparément, tendance au morcellement que se proposait, en outre, de modifier le concept de « géopolitique », appliqué à Reclus par Yves Lacoste.

[4] Son article de la Revue des Deux Mondes (Tome 32, 1861), intitulé Le Mormonisme et les États-Unis, n’a rien à envier aux contributions les plus récentes sur le sujet.

[5] Guillaume de Greef, Éloges d’Élisée Reclus et de Kellès-Krauz, Gand, 1906.

[6] Voir Vincent Berdoulay, La formation de l’école française de géographie, Paris, C.T.H.S., 1995.




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