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La révolte de Los Angeles
Texte intégral - Première partie

Paris, le 6 avril 1993

Mon cher Franklin Rosemont,

J’ai été très heureux de recevoir ce beau texte sur le journal « what are you going to do about it ? ». J’ai été émerveillé par votre beau texte, dont presque personne n’a parlé en France. Je considère même que ce texte représente une façon nouvelle et d’importance considérable pour montrer que le monde actuel va devoir connaître une explosion surréaliste beaucoup plus grande que celle qui a éclaté à Paris en 1924. Votre document fait un tableau extraordinaire de la rébellion de Los Angeles, et on aurait envie d’écrire quelque chose de semblable au sujet des rébellions qui se produisent aujourd’hui dans beaucoup d’autres pays du monde. Votre texte est à la fois très précis, très détaillé et du même coup beaucoup plus éclatant que les commentaires historiques que l’on fait souvent en Europe. Votre verve est une verve américaine, et comme l’Amérique du Nord est elle-même un fruit des populations européennes et même asiatiques maintenant, elle devrait avoir un écho considérable.
Vous pouvez dire à vos amis américains, comme à ceux de l’étranger, que j’espère vivement que votre mouvement surréaliste parviendra à renouveler ce que nous avions tenté il y a si longtemps déjà.
Encore une fois recevez toute mon amitié pour vous et vos amis.

Pierre Naville


TROIS JOURS QUI ÉBRANLÈRENT LE NOUVEL ORDRE MONDIAL

La Révolte de Los Angeles


Avril - Mai 1992

Traduit de l’américain par Armand Vulliet d’après What are you going to do about it ? n° 2, avril 1993

LES CHOSES NE SONT PLUS CE QU’ELLES ÉTAIENT

« Partout où vous trouverez l’injustice, la forme appropriée de la politesse, c’est l’attaque. »
T-Bone Slim

« Nous ne pouvions pas choisir le gâchis dans lequel nous vivons - cet effondrement de toute une société - mais nous pouvons choisir le moyen d’en sortir. » C.L.R. James

« N’ayez pas peur. Allez-y et jouez. »
Charlie Parker

AVEC DES FLAMMES hautes de plusieurs dizaines de mètres et s’étendant sur des dizaines de kilomètres carrés, la révolte de Los Angeles d’Avril-Mai 1992 a éclairé l’horrible réalité nationale du nouvel ordre mondial. Grâce au secteur habituellement le plus invisible de la population des États-Unis - la « sous-classe » méprisée -, l’injustice fondamentale de la société américaine est soudainement devenue visible aux yeux du monde entier. En une année de campagnes électorales et de « sondages d’opinion » absurdes et insipides, alors que Pogo faisait remarquer que ce n’étaient pas les choix mais le manque de choix qui faisait des élections américaines une mascarade, l’avant-garde de la majorité abstentionniste a exprimé haut et clair ses féroces opinions contre l’Establishment. En un temps de démoralisation et d’incohérence politique globale, les gens les plus démunis du pays ont changé le paysage et la direction de la politique américaine et montré la voie à tous ceux qui sont en quête de la vraie liberté et de la justice pour tous.
Les fausses ambitions de grandeur de la classe dominante qui ont suivi l’effondrement des bureaucraties capitalistes d’État de l’Europe de l’Est et de l’URSS - illusions déjà interrompues par une récession empirant constamment aussi bien que par un dégoût croissant envers la corruption et la malfaisance du gouvernement nord-américain à l’intérieur et à l’étranger ont crevé comme une bulle tandis que les sans-emploi, les sans-abri et les hip-hoppers de L. A. se mettaient à réinventer les traditions révolutionnaires du 1er Mai avec deux jours d’avance.
Les rebelles de L. A. ont montré que quelques maires et chefs de police noirs et latinos, quelques spectacles télévisés pour les minorités et quelques visages-alibis de célébrités noires et latinos sur des panneaux de pub ne résolvent pas et ne peuvent pas résoudre les problèmes de ceux qui sont forcés de vivre dans les ghettos noirs, les barrios et autres « mauvais » quartiers de l’Amérique. Fils et filles des rebelles de Watts de 1965, petits-fils et petites-filles des « zoot-suiters [1] » et beboppers des années quarante, les rebelles de L. A. ont scandé sur fond de rap à tous et à chacun qu’il ne faut rien de moins qu’une transformation complète des relations sociales pour créer une vie qui vaille d’être vécue.
Pendant trois journées entières, plusieurs dizaines de milliers de gens ont dit « non ! » au système d’esclaves connu sous le nom de « mode de vie américain ». Dans l’enthousiasme hautement éducatif de l’action de masse, le train-train de la résignation, établi de longue date, fut rejeté en faveur de l’improvisation, de l’expérience, de la découverte. Quoique brièvement, des multitudes qui avaient été condamnées à une vie morte découvrirent de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles possibilités de vie.
Maintenant, presque un an plus tard, les murailles de l’oppression en tremblent encore.

LEURS MESSAGES ET LES NOTRES

« Par quelle règle de morale, la violence employée par un esclave peut-elle être considérée comme la même que celle d’un esclavagiste ? [...] la violence qui vise au rétablissement de la dignité humaine et à l’égalité ne peut pas être jugée à la même aune que la violence qui vise au maintien de la discrimination et de l’oppression. »
Walter Rodney : The Groundings With My Brothers, 1969

« Le policier est l’ennemi absolu. »
Charles Baudelaire

L’ INITIATIVE HARDIE des audacieux et jeunes rebelles de L. A. a permis maintenant à d’innombrables millions de personnes de voir, d’entendre et de sentir - comme jamais auparavant - la crise totale de cette civilisation mortifère. Dans un ordre social où les « portes de la perception » sont systématiquement bloquées, condamnées et couvertes de fils barbelés, la libération des sens est l’indispensable préalable à toute autre libération.
« Envoyer des messages » au peuple est une des principales fonctions du monde des affaires et du gouvernement. C’est le monopole officiel de ceux qui sont au pouvoir - nous autres sommes considérés comme de simples récepteurs. Quand le président des États-unis dit qu’il va envoyer un message, comme pendant le massacre du golfe Persique et la révolte de L. A., « message » signifie généralement la troupe. Les rebelles de L. A., néanmoins, ont envoyé de vigoureux messages de leur cru - des messages de résistance, de révolte et de liberté - et ces messages furent entendus haut et clair par des millions de gens.
La révolution est, de fait, d’abord et surtout, une question d’expression humaine. Ceux d’entre nous qui continuent de rêver à la révolution - qui n’ont pas désespéré de créer une société vraiment libre - proclament non seulement leur solidarité avec les rebelles de L. A. et leur détermination à les défendre, mais aussi leur conviction que leur action a plus fait pour mettre en évidence les questions fondamentales que tout ce qui est arrivé depuis ces dernières années.
Sans équivoque, nous sommes du côté des rebelles de L. A. Leurs ennemis sont les nôtres, comme l’est leur mépris pour un Ordre social fondé sur l’inégalité et l’autorité appuyée par la force. Nôtres, aussi, sont leur désespoir, leur rage, leur aspiration à une vraie vie, et leur conscience aiguë que l’action directe est aujourd’hui le seul moyen efficace d’amélioration sociale.
Avant tout, il est important de purger l’atmosphère de la toxique poussière idéologique que le gouvernement et ses machines à produire des informations ont répandu partout sur la révolte de L. A. et ses suites. Rejetant le terme dépréciateur d’ « émeute », nous reconnaissons dans la révolte un soulèvement vraiment révolutionnaire qui a mis en question les fondements de l’exploitation par la ploutocratie nord-américaine, démasqué la fiction de sa démocratie et rechargé toutes les forces émancipatrices de ce pays et du monde. De fait, loin d’être une « émeute » isolée, les événements de Los Angeles ont déclenché une vague de révoltes dépassant si largement le simple événement local, qu’on peut en fin de compte s’y référer par la date plutôt que par le lieu. De même qu’il y eut Mai 68, il y eut Avril-Mai 1992.
Dans l’attaque directe des institutions répressives de cette société, nous reconnaissons une critique pratique quasi totale et, en tant que telle, une réfutation pratique de tous les idéologues de gauche, de droite et du centre, dont les critiques partielles et les programmes réformistes ne sont guère plus que la marque de fabrique de l’impasse, de la défaite et de la réaction.
Ainsi, nous rejetons également les calomnies de la classe dominante - lancées par d’innombrables journalistes et hommes politiques, y compris Mike Royko dans le Chicago Tribune et Stanley « Hanging Judge » (le juge pendeur) Crouch dans le New York Times - selon lesquelles les rebelles de L. A. ne sont que « des auteurs de viols collectifs, des tueurs, des voleurs », « des émeutiers et des criminels de rue », « rien d’autre qu’une manifestation d’opportunisme barbare », et des fauteurs d’« anarchie criminelle ». De telles insultes révèlent l’hypocrisie béate de ceux qui saluent « les combattants pour la démocratie » approuvés par le ministère des Affaires étrangères, mais qui exècrent ceux qui vivent et combattent aux États-Unis mêmes. On ne peut attendre de gens qui se trouvent pour la première fois dans un environnement déserté par les flics, conscients d’être plus libres qu’ils ne l’ont jamais été de leur vie, qu’ils se comportent en modèle d’êtres humains libres dans une société libre, car dans leur première expérience de la liberté ils apportent avec eux l’accumulation d’une vie entière de non-liberté. Il serait absurde de croire que, à l’instant où leurs fers tombent de façon soudaine et inattendue, ceux qui ont été liés leur vie durant vont évoluer sur-le-champ avec la grâce du danseur. Non, ils ne feront pas toujours ce qu’il faudrait, et certains commettront inévitablement de terribles erreurs. Que ces excès fassent partie de toute insurrection des opprimés est un truisme - la Révolution américaine fit pleine d’excès -, et seuls des lèche-bottes du statu quo pourraient dénoncer de tels soulèvements à cause des excès de quelques-uns.
L’important n’est pas simplement de condamner la brutalité de ceux qui se sont soulevés mais aussi, comme Sister Souljah [2] l’observa à l’époque, de replacer de tels excès dans le contexte de violences bien pires : celles qui sont le lot quotidien des cités américaines. Ainsi, seulement, pourrons-nous les éviter dans l’avenir. En tout cas, ne perdons pas le sens des proportions. Les excès commis par les rebelles de L. A. ne firent pas les traits les plus remarquables de la révolte. Les dénonciations hystériques de la violence par ceux qui gouvernent sonnent particulièrrement creux. Le président de la CIA et les commentateurs aux ordres ont essayé de nous convaincre que quatre noirs accusés d’avoir battu un chauffeur blanc dans les premières heures du soulèvement étaient des ogres parmi les plus répugnants de tous les temps. Pour mettre cela en perspective, il suffit de compter le nombre de ceux qui ont perdu leur vie en une seule heure de « dommages collatéraux » lors du massacre du peuple irakien en 1991 par les États-unis.
Fausse aussi, et pourtant partie intégrante de l’apologie des oppresseurs, est la vision « consumériste » de la révolte, selon laquelle les « émeutiers » rivalisèrent à qui mieux mieux dans l’accumulation des biens. La principale action des rebelles fut pourtant l’attaque et la destruction des commissariats de police, des bâtiments officiels et des magasins considérés comme des symboles de l’ordre dominant. Les prétendus pillages firent décidément un phénomène secondaire. Pour la « sous-classe », en outre, la pub des mass média est une cruelle imposture : ce que vous voyez, c’est ce que vous ne pouvez vous offrir et que vous n’aurez jamais.
Nous rejetons aussi la théorie des libéraux - telle que l’avancent James Ridgeway et d’autres - selon laquelle, Gates, le chef de la police aurait d’une manière ou d’une autre manigancé ou mené la révolte car il savait qu’elle allait arriver, qu’il refusa de s’y opposer ( pour des raisons personnelles aussi bien que politiques ) en mobilisant la police de L. A. et que, au bout du compte, il en retira le plus grand profit. Elever ainsi un quelconque des acteurs les moins importants de l’histoire - chefs de police, hommes politiques et autres parasites - a des positions de pouvoir qu’ils ne purent jamais atteindre, c’est réduire les masses au statut de simples objets de l’histoire, victimes inévitables de l’autorité toute-puissante.
Le peuple des rues de L. A. a subi de nombreuses pertes et, pour le moment, a battu en retraite. Mais ce fut lui, et non pas Gates ou quelque autre éminente personnalité, qui fit l’histoire pendant les deux derniers jours d’avril et le 1er mai 1992.
Finalement, il est impossible d’être d’accord avec ceux qui affectent de ne voir dans la révolte de L. A. qu’une « tragédie ». Qu’elle ait eu des aspects tragiques, personne ne le niera, mais on ne peut l’évacuer ainsi d’un simple trait de plume. Qu’il n’y eût pas eu de révolte après l’annonce du verdict concernant les policiers, que la scandaleuse décision de l’affaire Rodney King eût été passivement acceptée, voilà, oui, ce qui eût été une tragédie.


 Première partie
 Deuxième partie
 Troisième partie



NOTES :

[1] Zoot-suiters : équivalent du mouvement zazou

[2] Sister Souljah : rapeuse noire du Bronx s’exprimant politiquement par la chanson




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