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décembre 2020
Prologue

Un livre sur le sucre devrait peut-être commencer par un récit autobiographique, au dénouement heureux, où il est question d’un gros, boutonneux et maladif, l’auteur, consommateur frénétique de sucres, qui finit par se transformer en un athlétique gentilhomme, mince, équilibré, efficace, admiré des hommes et des femmes. Ou alors par une ouverture modérément terroriste sur la diffusion impressionnante du diabète, des caries, des crises cardiaques, cancers, têtes vides et os cassés à attribuer sans l’ombre d’un doute à une alimentation moderne basée sur le sucre et sur d’autres produits raffinés et toxiques. Ne pouvant susciter l’intérêt par une histoire personnelle de rédemption alimentaire (soyons clair, l’ex-obèse ce n’est pas moi) et n’ayant aucun intérêt à effrayer qui que ce soit, ce livre commence autrement, dans un lieu précis  : 275, rue Toledo à Naples…



 



Le pouvoir du sucre
Préface

Encore un livre sur le sucre, diront certain·es ? Si des ouvrages, parfois anciens, tracent bien le parcours historique et économique du sucre et si d’autres textes, surtout des articles scientifiques et journalistiques, se penchent sur les aspects biologiques et médicaux, il n’y a pas, sauf erreur, d’ouvrage en français qui adopte, comme le fait Giuseppe Aiello, cette approche pluridisciplinaire et qui mette à la portée de tout le monde, de façon synthétique, les résultats de nombreuses recherches et expérimentations.

Le titre original est en lui-même un défi  : le Mystère (résoluble) du sucre assassin. Une histoire d’alimentation, de pouvoir, d’argent et de science. Ou de quelques raisons plus ou moins bonnes d’éliminer le saccharose et autres cochonneries de votre alimentation. Pour la traduction française, le titre, quoique plus bref, est tout aussi effrayant et se veut le reflet de l’approche pluridisciplinaire adoptée par l’auteur. Il fait également référence à l’ouvrage auquel Giuseppe Aiello rend hommage, Sweetness and power, par Sidney Wilfred Mintz, publié en 1985 [1].

Le texte est dense et même les personnes qui passent leur temps à lire les étiquettes avant d’acheter quoi que ce soit, ne mangent pas de produits transformés, ne mettent plus de sucre dans leur café, font leurs gâteaux maison, avec le quart de la dose de sucre indiquée dans les recettes (et, souvent, pas de sucre du tout), ne resteront pas indifférentes à sa lecture, d’autant plus que le sujet est encore et toujours d’actualité  : on trouve en ligne et ailleurs nombre de textes et documentaires où il est question de doux mensonge et d’amère vérité à propos du sucre, qui pourrait bien être une drogue tueuse au pouvoir addictif supérieur à celui de la cocaïne. Les positions défendues dans cet ouvrage invitent à mener ses propres recherches et à poursuivre les débats. Ne pas hésiter donc à poser des questions à l’auteur.

Pour anticiper quelques-unes de ces questions, nous avons cru bon d’interroger l’auteur à l’occasion de la sortie de la traduction française de son ouvrage.

Parmi toutes les pollutions et les substances qui pourrissent notre existence, pourquoi as-tu choisi de faire un livre sur le sucre ?

Au cours des nombreuses présentations de l’ouvrage que j’ai faites, c’est sûrement la question qu’on m’a le plus souvent posée. D’habitude, je réponds que je me suis rendu compte, par l’observation, l’expérimentation et l’étude, que le saccharose est une des nombreuses drogues (selon la définition simple, mais efficace me semble-t-il, du terme «  drogue  » qu’on trouvera dans le livre) qui peuplent notre existence. C’est un peu comme l’alcool ou les cigarettes. Sauf que personne n’a jamais offert à mes filles ou à mon fils une cigarette ni un verre de vin lorsqu’ils avaient deux ans, alors que l’invitation à ingurgiter du sucre est continue et pressante. À cette réponse j’ajoute généralement qu’il était donc nécessaire que quelqu’un s’attaque sérieusement à la question. C’est une bonne réponse mais, comme le verront les personnes qui auront envie de lire le texte du début à la fin, les choses sont légèrement plus compliquées.

Face à cette complexité, pourquoi avoir adopté une approche pluridisciplinaire ?

La consommation d’un aliment, notamment d’un aliment aussi particulier que le sucre, est étroitement liée à notre nature et à la manière dont cette nature est elle-même en relation avec une société en perpétuel changement. La perspective pluridisciplinaire permet de comprendre comment une substance qui était pratiquement absente de notre alimentation il y a quelques siècles en est devenue la base et est maintenant omniprésente dans notre quotidien. Il n’est pas suffisant de se pencher sur l’aspect médical et physiologique, ni de faire une lecture économiciste qui ne voit le monde qu’à travers les flux financiers et le développement des forces de production. Il faut nécessairement y associer une réflexion sur les dynamiques du pouvoir et sur l’histoire profonde, celle qui se mesure non en décennies mais en millions d’années.
Pourquoi cette insistance sur la question du pouvoir ?
Comprendre que, pour répondre aux questions qui m’interpellaient, il me fallait chercher les explications dans différents domaines, dans des disciplines qui se croisaient en permanence, a profondément modifié mon idée du pouvoir. J’en parle brièvement dans mon ouvrage Taoismo e Anarchia [2] et je projette de développer l’idée que, comme je le dis en plaisantant, ma non troppo, le pouvoir est «  un amiboïde hiérarcho-fractalique acéphale et acardiaque  » et qu’il est constitué de fragments perpétuellement reformulés d’ordres, de démissions de responsabilité, de châtiments corporels et de vexations sociales, d’exaltations d’identités conformistes, d’individualités humiliées, d’aliénation et d’isolement. C’est le cas tant dans la richesse que dans la pauvreté, si bien que proposer à nouveau l’instrument analytique de la «  lutte des classes  » est parfaitement inefficace. Je ne veux pas dire par là qu’il n’existe pas d’amis ni d’ennemis de la Liberté ; je dis seulement que les champs d’appartenance ne peuvent être définis que si on les cherche. On découvre ainsi que les compagnies pétrolières qui ravagent d’immenses territoires ont une fonction non pas identique mais comparable à celle des multinationales de boissons gazeuses qui attentent à la santé des enfants du monde entier. On découvre aussi que Big Pharma et Big Sugar ont des fonctions analogues qui visent non seulement le profit, mais surtout le contrôle social et la cohésion/coaction d’une humanité définitivement mondialisée et toujours plus mentalement recluse. Cela fera l’objet d’un prochain livre. Ici il est question du sucre et pour résoudre la question qui consiste à se demander pourquoi on en mange autant si c’est nocif, plus que d’un ponte de la médecine ou que d’un intellectuel organique avec des œillères en acier inoxydable, vous pourriez peut-être avoir besoin d’un paléontologue anarchiste pour apporter un peu de lumière. Bonne nouvelle, si ce volume est entre vos mains, c’est que vous avez trouvé le paléontologue anarchiste.
Il y a aussi une mauvaise nouvelle.
La mauvaise nouvelle, c’est qu’une information donnée dans le prologue, que nous avons décidé de laisser inchangé par rapport à l’édition italienne, n’est plus d’actualité  : la sfogliatella [3] de chez Pintauro a été nettement surpassée en qualité par celle d’Attanasio, qui coûte d’ailleurs moitié moins. Vraiment, il n’y a rien de stable sur cette planète.
Isabelle Felici


NOTES :

[1. L’ouvrage de Sidney Wilfred Mintz a connu une première traduction en 1991, Sucre blanc, misère noire. Le goût et le pouvoir. Une nouvelle édition a été publiée en 2014, la Douceur et le pouvoir  : la place du sucre dans l’histoire moderne, traduit par Rula Ghani, édition de l’université de Bruxelles. L’Atelier de traduction n’a pas conduit de recherche bibliographique systématique sur le sucre en français ; citons cependant au moins un ouvrage publié quelques années après celui de Mintz, en 1989, par Jean Meyer, Histoire du sucre, aux éditions Desjonquères.

[2. La Fiaccola, 2017.

[3. La sfogliatella est un gâteau typique de Naples qui, contrairement à tous les clichés, n’est pas seulement le royaume de la pizza, mais aussi celui de la pâtisserie.