Giovanni Pascoli rend hommage à Francisco Ferrer

En cette période de commémoration de Francisco Ferrer (exécuté le 13 octobre 1909), il pourrait ne pas être inutile de (re)proposer la lecture d’un texte peu connu, pourtant largement diffusé dès le 14 octobre 1909. Il s’agit d’une épigraphe rédigée par le poète Giovanni Pascoli, « très affecté qu’à Barcelone, les prêtres aient fait fusiller un brave homme qui voulait faire de la propagande pour les écoles, pour supprimer l’infâme domination cléricale ». Sous le format d’une carte postale comportant également un portrait de Ferrer (« un homme de presque soixante ans », souligne le poète dans un élan d’identification), le texte circule surtout à Bologne, où Pascoli est, à l’université, titulaire de la prestigieuse chaire de littérature italienne. Le texte est également publié le 16 octobre dans un journal populaire intitulé La Rana.
Les biographies de Pascoli évoquent rarement cet épisode de la vie du poète, pas même la récente biographie critique d’Alice Cencetti (2009), et nous devons toutes ces indications à  Augusto Vicinelli (Maria Pascoli/Augusto Vicinelli, Lungo la vita di Giovanni Pascoli, Milan, Mondadori, 1961, consultable en ligne), qui nous donne le texte presque complet de l’épigraphe, que nous reproduisons ici avec notre traduction:

Uno scoppio di fucili […]
echeggiò nelle scuole della terra
rimbombò nelle officine del mondo:
e i pensatori levarono gli occhi dal libro
e i lavoratori alzarono il pugno dall’incudine
e si volsero al tramonto
dove era bagliore di fiamma e odor di roghi
FRANCISCO FERRER
era là, caduto in un tetro fossato […]
Stringetevi l’uno all’altro avanti questo martirio
o Pensiero e Lavoro Umani!
Quelli che Ferrer non potè redimere con la parola
li redima col suo sangue!

Giovanni Pascoli

L’écho de coups de fusils […]
résonna dans toutes les écoles de la terre
retentit dans les ateliers du monde entier :
et les penseurs levèrent les yeux de leur livre
et les travailleurs levèrent leur poing de l’enclume
et ils se tournèrent vers le couchant
d’où provenaient la lueur d’une flamme et l’odeur de feux
FRANCISCO FERRER
était là, tombé dans un sombre fossé […]
Rapprochez-vous l’un de l’autre devant ce martyre
ô Pensée et Travail Humains !
Que ceux que Ferrer ne put libérer par la parole
soient libérés par son sang!

Ces quelques lignes composées trente ans après que le poète a renoncé à militer dans les rangs du socialisme anarchiste n’ont rien à envier aux hymnes et poésies de propagande qu’il écrivait dans sa jeunesse et qui commencent à être exhumés (Voir par exemple http://osdir.com/ml/culture.internet.rek…). Elles pourraient aussi permettre de lire avec d’autres yeux le texte beaucoup plus connu, rédigé à peine deux années plus tard, en 1911,  « La grande proletaria si è mossa ». Pascoli y justifie l’entreprise coloniale italienne en Libye, ce qui lui vaut parfois d’être considéré comme un précurseur du fascisme, qui n’avait pourtant pas l’apanage des idées colonialistes et nationalistes.


4 Responses to “Giovanni Pascoli rend hommage à Francisco Ferrer”

  • Vegliante says:

    Merci pour ces rappels salutaires !
    N’oublions pas non plus le petit fil ‘franc-maçon’ qui reliait Pascoli à Ferrer et Ferrer à Campolonghi (lequel consacra un livre à la figure du pédagogue révolutionnaire dès le lendemain de son exécution – laquelle a bien eu lieu il y a un siècle, au fait, et non en 1911 comme on le voit parfois… y compris dans tel site anarchiste) ; l’épitaphe serait même peut-être une confirmation de la longue fidélité de Pascoli à son affiliation (discrète mais réelle) à la loge bolonaise (cf. A. Cencetti). Cette longue fidélité l’a été également – au moins jusqu’à l’entreprise tripolitaine, ancrée dans les esprits dès 1910 – aux idéaux disons NON-CONFORMISTES de sa jeunesse de goliard turbulent (je n’oserais pas aller au delà : il s’agit bien de ces « Romagnols remuants et indisciplinés » dont parle un versant de la critique italienne). Quoi qu’il en soit, il est obtus et borné de faire de Pascoli un pré-fasciste, autant que de cantonner Ungaretti dans son mussolinisme (bien réel, comme forme de napoléonisme à la Foscolo) d’après 1922. Mais l’on aime bien tout simplifier… de quelque bord que l’on soit.

    JcV

  • Morelli says:

    Ce poème figure à Senigallia sur une pierre commémorative que mon collègue Robin Lefère a photographiée et qui figurait à Bruxelles dans l’expo Ferrer qui vient de se terminer.
    La pierre, arrachée pendant le fascisme, a été remplacée par une nouvelle en 1959 par les anarchistes de ce village.

    Anne Morelli

  • Carabini says:

    Si les départements des Alpes-Maritimes et du Var ne sont pas touchés par la violence politique des anarchistes, les migrants italiens sont victimes des craintes qu’elle suscite dans l’opinion et auprès des autorités. Dans l’Hexagone les anarchistes italiens se concentrent surtout dans la région parisienne, la région lyonnaise et sur le littoral méditerranéen . Pour autant l’étude des anarchistes italiens dans ces deux départements n’est pas dénuée d’intérêt et donne à voir les sans-grade dans la banalité d’un quotidien souvent plongé dans l’ombre.

  • Libertad says:

    L’etude des Anarchistes Italiens dans le Var reste a
    ecrire.
    Une presence importante surtout a Toulon et la Seyne sur
    mer.
    A ce jour seul quelques informations publier en autre
    dans le livre de P.Martineng « place de la lune »

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L’histoire de l’anarchisme italien est liée, par bien des aspects, à l’histoire de l’émigration italienne. Malatesta lui-même a passé une bonne partie de son existence hors d’Italie, en Amérique du Sud et à Londres (mais aussi en Égypte et ailleurs), avant son retour rocambolesque en Italie en 1919, et il était en contact avec des militants répartis aux quatre coins du monde. Le fil conducteur choisi pour ce blog offre donc un vaste champ d’investigation. Ce sera la seule contrainte que nous nous imposerons : nos « conversations » auront toutes pour point de départ les vicissitudes des anarchistes italiens dans le monde et aborderont, au fil de l’actualité, de l’humeur, peut-être aussi des réactions et des demandes des lecteurs, des sujets variés, que nous illustrerons si possible de photographies, documents d’archives, correspondances, textes traduits de l’italien…

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