Les Croquignard, une «bande à Bonnot des montagnes»?

Quebeuls vient de tracer le dernier trait de crayon de son double album intitulé Les Croquignard. On avait fait connaissance, dans le premier volume (Bandits fantômes dans les Alpes, éditions du Fournel, L’Argentière-La Bessée, 2008), avec cette fratrie originaire du village de Mentoulles dans la Val Chisone, une des vallées piémontaises où l’on parle l’occitan, il patouà. Le second volume (Les années rouges, éditions du Fournel, L’Argentière-La Bessée, 2010) nous révèle le sort, entre émigration, expulsion, emprisonnement, cavale, fusillade avec les gendarmes ou les carabiniers, travaux forcés, etc. que connaissent Luigi, Alessandro, Ernesto et Pietro Croquignard, dont le vrai patronyme, que Quebeuls ne révèle pas par respect pour les descendants, ne « sonne » pas plus italien que le nom de leur village d’origine. Par les vols et méfaits qu’ils commettent, largement documentés par la presse de l’époque, il apparaît que les frères Croquignard ont beaucoup de points communs avec les anarchistes illégalistes des premières décennies du XXe siècle ; ils ont constitué une sorte de « bande à Bonnot des montagnes » : déserteurs durant la première guerre mondiale par conviction politique, ils s’endurcissent à la vie en montagne et s’enhardissent à commettre des vols de plus en plus audacieux. Les victimes de leurs crimes ne sont pas choisies au hasard, puisqu’ils tuent un gendarme, un prêtre et un bûcheron qu’ils prennent pour un carabinier déguisé. Ces « bandits tragiques », insoumis et réfractaires au travail et à la vie militaire, s’ils ne sont pas montrés sous un jour très sympathique, apparaissent cependant dans toute leur dimension humaine : « Te voici donc, Terreur ! Enfin… Vingt ans, c’est toujours trop jeune pour mourir. » Si le partage et l’entraide ne sont pas de vains mots pour les Croquignard, ils semblent surtout se manifester en famille et avec les personnes qui trouvent leur intérêt à les fréquenter : les revendeurs de la marchandise volée, des paysans qui protègent leur fuite… Leur histoire est aussi, plus largement, celle des échanges entre les deux versants de la montagne, qu’ils écument alternativement, selon la saison et selon l’énergie déployée par les gendarmes et les carabiniers pour les rechercher. De la Val Chisone, on arrive aisément à L’Argentière, située à moins de quatre-vingts kilomètres. À la fin du XIXe siècle, on y vient notamment pour travailler à la centrale hydro-électrique en construction. La perméabilité est aussi linguistique puisque les Croquignard n’éprouvent aucune difficulté pour passer inaperçus. Il suffit de dire : « Parle français ! ». On croise d’ailleurs d’autres personnages d’émigrés italiens qui semblent se fondre dans le décor : au passage de la frontière, on saisit au vol les paroles d’espoir de deux d’entre eux : « Tu verras, in Francia nous aurons du travail ». On sympathise aussi avec le rétameur italien, qui s’occupe aussi bien des casseroles italiennes que françaises, et qui est bien accueilli partout, même là où l’on entend dire qu’« on n’aime pas les Italiens ». C’est autant de façons, pour le lecteur, de bien cerner l’époque à laquelle se déroule l’histoire : sont évoqués aussi un accident du Zeppelin dans les Alpes, les suites de l’attentat contre Clémenceau, des lettres du ministère de la guerre que le facteur se désole de devoir porter, pour la deuxième fois, à une femme du village, etc. Toutes ces allusions semblent rendre palpable la vie d’alors, dans ces villages de montagne qui offrent un paysage, ici recréé et « vieilli », très accueillant même pour ceux qui ne sont pas « du coin ». Les traits précis du dessinateur rendent hommage au décor naturel somptueux dans lequel évoluent les Croquignard. On a plaisir à découvrir les coins de « promenade pour les amoureux », les détails de l’architecture des maisons, les panoramas qu’on peut observer des différentes planques, que les bandits semblent choisir pour le spectacle grandiose qu’elles offrent. Pour autant, Quebeuls ne tombe pas dans l’excès de réalisme. Par touches, on est entraîné dans un monde fantasmé comme le dessin muet qui vient conclure le second album et qui porte à penser que les Croquignard, bandits piémontais, n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. Pour découvrir les albums, voir : http://croquignard.over-blog.com/

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Une réponse à “Les Croquignard, une «bande à Bonnot des montagnes»?”

  • Quebeuls dit :

    Merci à ce site d’avoir relayé les Croquignard.

    C’est effectivement une histoire assez incroyable par tout ce qui s’y déroule, mais au-delà de cela, c’est plein de questions qui se posent à nous.
    Comme nous ne savions pas leurs convictions politiques, nous n’avons pas donné de “couleur” à ces bandits. Effectivement, l’Autorité et l’Eglise ont l’air de ne pas être à leur goût.
    Après Caporetto, il y a de nombreux déserteurs, d’après nos trouvailles, ils seraient nombreux à se cacher dans les montagnes. L’Italie est secouée par la crise et par des manifestations (Turin entre autre et la venue d’un “rouge” russe venu parler à un meeting). C’est dommage que nous n’ayons pu en savoir plus sur tous ces faits, je pense qu’il s’agit d’un pan intéressant de l’Histoire.

    Les rares éléments trouvés sont intéressants, des gardes sardes, par exemple, venus réprimer les émeutes de Turin, se font apostropher et on leur demande pourquoi ils viennent tirer sur des pauvres. Le sarde répond qu’ils ne sont pas si pauvres, qu’en Sardaigne, là est la vraie pauvreté, qu’ils sont là-bas des grattes-terre.
    On sait qu’il y a aussi des grèves, mais on a rien trouvé de consistant. C’est dommage car nous aurions bien voulu décrire plus l’atmosphère de l’époque.

    Les Croquignard étaient-ils seuls dans le genre ou y avait-il d’autres “bandes” ? Dans un article de journal qui retrace l’arrestation finale d’Alessandro, le journaliste relaie le propos de carabiniers disant qu’il n’était pas le bandit le plus malfaisant, qu’il en restait un autre bien plus dangereux en liberté.
    Qu’en était-il du banditisme à cette époque, avait-il une portée politique ? C’est des questions en suspens…

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L’histoire de l’anarchisme italien est liée, par bien des aspects, à l’histoire de l’émigration italienne. Malatesta lui-même a passé une bonne partie de son existence hors d’Italie, en Amérique du Sud et à Londres (mais aussi en Égypte et ailleurs), avant son retour rocambolesque en Italie en 1919, et il était en contact avec des militants répartis aux quatre coins du monde. Le fil conducteur choisi pour ce blog offre donc un vaste champ d’investigation. Ce sera la seule contrainte que nous nous imposerons : nos « conversations » auront toutes pour point de départ les vicissitudes des anarchistes italiens dans le monde et aborderont, au fil de l’actualité, de l’humeur, peut-être aussi des réactions et des demandes des lecteurs, des sujets variés, que nous illustrerons si possible de photographies, documents d’archives, correspondances, textes traduits de l’italien…