A l’école libertaire Germinal, São Paulo, Brésil

Ceci n'est pas un triangleSuivant l’onde de choc provoquée par l’exécution de Francisco Ferrer, le projet de création d’une école moderne naît à São Paulo en novembre 1909 et se réalise dès l’année suivante. Il a toutefois été précédé d’une autre expérience pédagogique, celle de l’école libertaire Germinal, active à São Paulo dès 1902. C’est Angelo Bandoni, fondateur et rédacteur du périodique homonyme, qui crée cette école dont il est aussi le professeur. On apprend, de la plume de Bandoni lui-même, que les élèves de l’école Germinal savent parfaitement définir les concepts les plus complexes et les principes anarchistes les plus élaborés, qu’ils ont appris à définir l’histoire, à haïr la religion, la propriété privée et la patrie. Cet apprentissage (?) passe le plus souvent par des chansons, la plupart écrites par le maître pour « influencer (!) la sensibilité » des élèves. Voici un extrait du chant qui vient ponctuer la fin de chaque journée d’école :

Noi siam figli di sfruttati
che fecondan col sudore
le delizie pel signore,
che in compenso un pan non dà ;
noi siam seme di pezzenti
che vagheggian l’ideale
di vederlo il mondo uguale,
senza servi, né padron.
Collo studio apprenderemo
a distinguere i fratelli
ed intrepidi ribelli
noi sarem per l’avvenir !
Addestrati nella lotta…

Nous sommes fils d’exploités
qui fécondent par leur sueur
les plaisirs de ces messieurs
qui en retour ne donnent pas de pain.
Nous sommes semence de miséreux
qui aspirent à un idéal,
celui de voir un monde juste
sans esclaves ni patrons.
Par l’étude nous apprendrons
à reconnaître nos frères
et de l’avenir nous serons
les rebelles intrépides.
Élevés dans la lutte…

L’école Germinal cesse d’exister en 1905, mais Bandoni n’en reste pas là et sévit dans bien d’autres projets scolaires. La création des écoles modernes ayant entraîné un renouveau dans la discussion sur l’enseignement, Bandoni intervient dans les débats en présentant une méthode « mnémologico-résolutive » qu’il a mise au point en 1912. Cette méthode est basée, comme son nom l’indique, sur la mémoire et consiste à faire apprendre par cœur toute une série de définitions avant de passer aux exemples pratiques. Ainsi pour le triangle, nous dit Bandoni, « au lieu de recourir tout de suite à l’expression graphique, je fais apprendre des petites leçons », en l’occurrence une vingtaine (!) de lignes. Selon Bandoni, il n’y a pas de méthode plus rationnelle ni plus rapide pour que la notion, quelle qu’elle soit, devienne inoubliable et pour démontrer l’efficacité de sa pratique, il tient une série de conférences accompagné par deux jeunes écolières auxquelles il fait réciter une kyrielle de définitions de physique, chimie, botanique, astronomie, météorologie, mathématique, géographie… L’histoire ne dit pas combien de temps ces élèves ont gardé en mémoire ces définitions, ni même si elles ont compris les notions, mais cette prestation, lamentable aux dires de certains spectateurs, nous rappelle combien l’enfer pédagogique peut être pavé des meilleures intentions.

Texte pour le calendrier du CIRA de Marseille,

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L’histoire de l’anarchisme italien est liée, par bien des aspects, à l’histoire de l’émigration italienne. Malatesta lui-même a passé une bonne partie de son existence hors d’Italie, en Amérique du Sud et à Londres (mais aussi en Égypte et ailleurs), avant son retour rocambolesque en Italie en 1919, et il était en contact avec des militants répartis aux quatre coins du monde. Le fil conducteur choisi pour ce blog offre donc un vaste champ d’investigation. Ce sera la seule contrainte que nous nous imposerons : nos « conversations » auront toutes pour point de départ les vicissitudes des anarchistes italiens dans le monde et aborderont, au fil de l’actualité, de l’humeur, peut-être aussi des réactions et des demandes des lecteurs, des sujets variés, que nous illustrerons si possible de photographies, documents d’archives, correspondances, textes traduits de l’italien…