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L’imaginaire des libertaires aujourd’hui
AVANT-PROPOS d’Alain Pessin

L’ouvrage que nous propose aujourd’hui Domenico Mimmo Pucciarelli est de la plus extrême importance pour la mouvance libertaire à laquelle il consacre son énergie et sa passion depuis près de trente ans. Car au-delà de son aspect monographique, de la rigoureuse description des parcours militants, au-delà de sa contribution à une sociologie du milieu libertaire, il entreprend de porter un regard lucide sur ce qu’il en est du mouvement libertaire aujourd’hui, jusqu’à en interroger la nécessité de manière radicale.

Il s’agit d’accompagner, par l’enquête et par la réflexion, une transformation en cours, de comprendre ce qui est en train de s’achever, et de se montrer sensible à ce qui annonce peut-être une nouvelle crise de jeunesse de l’anarchie. Car tout semble montrer que le mouvement anarchiste, épuisé dans nombre de ses aspects, est aussi traversé par des tentations nouvelles, des rêves inédits qui appellent à une reformulation complète de ce qui peut être uni sous le nom d’anarchiste.
Des tentatives comme celles de Mimmo sont trop rares. La littérature anarchiste est trop encombrée de points de vue définitifs, élaborés pour la plupart il y a plus de cent ans, d’idées toutes faites, qui satisfont sans doute une représentation de soi à laquelle on veut rester fidèle – et qui en effet a été honorée par la vie de tant d’hommes et de femmes à travers le monde – mais qui ressemblent de plus en plus à une vieille peau de serpent qui ne correspond plus à rien. Un ensemble clos d’idées, de principes, qui en réalité font obstacle aujourd’hui à tant de désirs qui témoignent de la persistance, dans toutes les classes d’âge et dans tous les milieux sociaux, de cheminements d’esprit spontanément libertaires.
Il ne fait aucun doute que s’est établi entre les anarchistes quelque chose comme un dogme, un système de valeurs infranchissables. Ce ne fut longtemps qu’un conservatoire d’émotions. C’est devenu un musée, où l’on ne cesse de blanchir des portraits d’ancêtres pour les rendre insoupçonnables, pour les laver de toute erreur, les ériger en initiateurs d’une vérité sereine. Comme s’ils n’avaient pas été d’abord des rebelles, des monstres pour leur temps. On accompagne comme il se doit cette exposition d’un catalogue, qui a tout l’air d’un guide du bien-penser anarchiste.
Or les démarches, les désirs, la vie même, les rencontres inattendues avec d’autres idées et d’autres rêves, ne cessent de subvertir ce patrimoine ordonné. Se lançant à la découverte de cette anarchie dans l’anarchie, Mimmo ne fait que reprendre une vieille habitude, qui fut celle de Proudhon, lequel voulait que la science sociale – c’est-à-dire tout simplement la connaissance que l’on a de la vie commune – consiste à épouser la réalité dans tous ses détails, dans tous ses mouvements, dans l’intimité de ses contradictions. Il ne s’agit de rien d’autre ici : seulement de se demander où en est le mouvement anarchiste, qui l’anime, quelles sont ses idées et quels sont ses rêves – et n’y-a-t-il pas contradiction entre ses idées et ses rêves ? – quelles sont ses chances dans le monde d’aujourd’hui.
On ne trouvera évidemment pas dans ce livre de réponse à toutes ces questions, moins encore de propositions sur les possibles voies à suivre. Parce qu’il se veut lucide, parce qu’il a pour objet une période de crise, il est un livre d’incertitude, constatant qu’un renouvellement radical de la sensibilité libertaire est nécessaire, qu’il est possible – comme en attestent de multiples expériences individuelles et collectives –, mais n’en cachant pas les timidités et les limites.
Il est clair pour Mimmo que l’éclatement du carcan idéologique anarchiste ne peut être fécond que s’il s’accompagne d’une nouvelle libération de l’imaginaire. L’épuisement et la subversion de l’idéologie sont indiscutables. L’anarchisme, depuis les années 1880, c’est-à-dire depuis sa constitution en tendance autonome du mouvement révolutionnaire, n’a cessé d’accomplir un processus de spécification, d’auto-renforcement, par consolidation de ce qui le sépare de tous les autres courants. C’est ainsi qu’on pouvait, récemment encore, écrire une « histoire de l’anarchie », répertoriant des individus et des groupes classables indiscutablement comme anarchistes, avec la plus grande méfiance pour les marges incertaines (par exemple Bonnot, Netchaiev, et même Ravachol et ses successeurs terroristes, pour ne citer qu’eux). Pour les idées de même, il était possible de constituer un corpus bien établi et guère renouvelable depuis les fondateurs, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Malatesta et quelques autres. Ici encore le problème des marges faisait l’objet d’une intervention au scalpel. Or de telles démarches devraient être aujourd’hui impossibles. Parce que l’anarchie vivante, c’est-à-dire moins les organisations anarchistes que l’esprit libertaire qui circule au hasard dans une société, s’est nourrie à des sources diverses, très éloignées parfois de l’orthodoxie. Les avant-gardes du siècle, le surréalisme, le situationnisme, ont alimenté l’esprit libertaire, et l’on sait pourtant quelles relations, distantes et difficiles, ils entretenaient avec l’anarchie. La sensibilité écologique s’est frottée à la sensibilité libertaire avant de se destiner, pour l’essentiel, au partage des bénéfices du pouvoir. Les mouvements beat, punk, le rock’n roll et les squatters, tant d’autres encore, ont laissé leur empreinte, tissant une nouvelle manière de vouloir vivre et imaginer le monde. La chance de l’anarchie aujourd’hui est d’être ouverte à des aventures multiples, à des tentations imprévues, offerte à un métissage culturel, à un franchissement audacieux des limites, y compris des limites imposées par le mouvement anarchiste lui-même.
Un nouvel imaginaire donc. Comme il l’a si clairement montré dans son premier livre, Le Rêve au quotidien, Mimmo a pleinement saisi la puissance de l’imaginaire, qui toujours précède les idées, les accompagne, les gonfle et les subvertit d’un désordre fertile. Notre sociologue, dont les semelles restent celles d’un militant, ne cesse d’être en recherche des chocs que provoque en nous, des béances que creuse en nous l’imagination de toutes les vies possibles. L’esprit de Bachelard, ce vieux maître bonhomme, veille sur sa table d’écriture, depuis laquelle, par-delà la Saône, il peut contempler la Croix-Rousse à qui il reste encore quelque chose d’un jardin d’utopie. Il guette le moindre signe qui annoncerait que la vie se redécouvre enfin comme une aventure.
L’écart se creuse entre le vieux mouvement, si scrupuleusement fidèle à son idéologie, et la nouvelle jeunesse de l’anarchie, où l’on cesse de répertorier ses hostilités au vieux monde pour valoriser leurs passions affirmatives, où l’on renonce aux promesses de l’avenir pour s’installer en confiance dans l’éphémère, qui oublient plates-formes et programmes pour vivre sans souci de cohérence – au point qu’il ne convient peut-être plus de parler d’anarchisme, celui-ci restant lié au paysage d’un autre monde, d’un monde ancien que déjà l’on oublie.
Pour autant, Mimmo estime que, pour l’instant, la subversion du mouvement par l’imaginaire n’a pas encore eu lieu. A la manière de Proudhon encore, auquel son travail fait décidément beaucoup penser, et qui, dans son dernier livre, s’interrogeait sur la capacité politique des classes ouvrières, pour conclure à l’absence actuelle de cette capacité, Mimmo pense que ce sont des aventures de l’esprit infiniment plus radicales qui rendraient aux mouvements libertaires des chances de voir s’épanouir entre eux des tournures inédites de la vie. Il y a loin encore, conclut-il dans une belle expression, entre « les paroles de la nuit et les actions du jour ».

Alain Pessin




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